‹ Poètes et poésiesChapitre 13 sur 45 · i5 avril · texte numérisé non relu

i5 avril

a. 21 octobre.

Toutefois le critique faisait quelques réserves et reprochait à Fauteur la recherche, l'apprêt et un peu d'incorrection... Sainte-Beuve, qui était alors au Globe, dit que c'est lui qui expliquait à Magnin la poésie romantique. Est-ce lui qui a soufflé cet article? Ce serait peu flatteur pour Magnin. Ce qui est sûr du moins, c'est que Sainte-Beuve, à cette époque, était grand admirateur d'Alfred de Vigny : il s'est rattrapé depuis.

Il Ta étudié à plusieurs reprises, en 1826, à propos de Cinq-Mars, en i835, en 1846, quand de Vigny fut reçu à l'Académie, en 1864, après sa mort, puis enfin dans un appendice : il ne pouvait le lâcher. Alfred de Vigny avait laissé une petite note à l'adresse de son critique : Sainte-Beuve, disait-il, ne me connaît pas, et je ne le connais guère, il dissèque à côté!

« Il ne faut disséquer que les morts : cette manière de chercher à ouvrir le cerveau d'un vivant est fausse et mauvaise. Dieu seul et le poète savent comment naît et se forme la pensée. Les hommes ne peuvent ouvrir le fruit divin et y chercher l'amande. Quand ils veulent le faire, ils la retaillent et la gâtent. »

Ah! je ne te connais pas! répondit Sainte-Beuve piqué au vif... et il ouvrit ses tiroirs : « Tu es né en 1797, et non pas en 1799, comme tu le prétends, par coquetterie. — Tu n'es pas le premier en date de

nos poètes romantiques, car tu copies André Chénier. Tu n'es pas si noble que tu le dis : je te renvoie à la lettre d'un Vigny à Garrick. La femme que tu aimais s'est moquée de toi. Consulte pour plus de renseignements les Mémoires d'Alexandre Dumas, xvm, p. i57. — Enfin on t'a bel et bien raillé à l'Académie, et M. Mole, qui te recevait, t'a spirituellement infligé une correction méritée, etc., » etc. J'en passe, et des meilleurs : il n'y a pas jusqu'à l'insinuation d'envie qu'on ne retrouve dans les critiques de Sainte-Beuve. Or, en 1829, Sainte-Beuve envoyait à Alfred de Vigny les vers suivants :

Autour de vous, ami, s'amoncelle l'orage ;

La jalousie éteinte a rallumé sa rage,

Et vous voyant tenter la scène et l'envahir

Ils se sont à 1 envi remis à vous haïr.

Honneur à vous ! de peur qu'un éclatant spectacle

De l'art régénéré n'achève le miracle,

Et ne montre en son plein l'astre puissant et doux

On veut s'interposer entre la foule et vous.

On veut vous confiner dans ces régions hautes

D'où vous êtes venu ; dont les célestes hôtes

Vous appelaient leur père en vous disant adieu ;

Où, loin des yeux humains, dans la splendeur 'de Dieu,

Votre gloire mystique et couverte d'un voile

Apparaissait, la nuit, comme une blanche étoile,

Ne luisait que pour ceux qui veillaient en priant,'

Et s'évanouissait dans l'aube à l'orient.

Aujourd'hui, des hauteurs de la sphère sacrée

A terre descendu, vous faites votre entrée...

Et, pour conclure, Sainte-Beuve demandait à l'ange Vigny de l'introduire dans les parvis célestes :

Et si vers ce temps-là mon heure est révolue, Si le s;gne certain marque ma face élue, Devant moi roulera la porte aux gonds dorés, Vous me prendrez la main et vous m'introduirez.

Voilà comme on brûle ce qu'on a adoré! — Il aurait de quoi faire un bûcher énorme avec ce qu( Sainte-Beuve a adoré et brûlé. L'histoire de l'exécution d'Alfred de Vigny à l'Académie est vraie. Ell< est confirmée par un autre académicien, par Lamartine, qui a raconté cette séance et vivement défendu 1< nouvel élu :

« Ce discours (de M. Mole), écrivit-il, ressemble aux sifflets de l'insulteur public des Romains, qui perçaient à travers les acclamations du triomphe. Je n'y étais pas, mais en le lisant je ne reconnus ni l'insulteur ni l'insulté. La seule réponse de M. de Vigny fut le silence. Je fus révolté en le lisant. Eût-on à se plaindre d'un collègue, il y a des jours de bonheur et de joie qu'il ne faut pas corrompre d'une injure, surtout quand on ne peut pas être relevé. Mais M. de Vigny n'avait certainement donné à personne le droit d'une vengeance, pas même d'une rancune. Je n'ai jamais su de quoi pouvait venir ce caprice d'acrimonie qui donnait le droit de douter de la bonté de cœur de ce vieillard. »

Et pourquoi cette colère, cette haine contre le nouvel élu? C'est qu'il avait condamné ouvertement le

ALFRED DE VIGNY gS

despotisme impérial dont M. Mole avait été le très humble, sinon le très fidèle sujet; c'est qu'il avait porté haut et ferme le drapeau du romantisme, que Sainte-Beuve avait mis dans sa poche; c'est qu'il avait osé dire en pleine Académie :

« Tout en conservant leur physionomie particulière et leur caractère individuel, ils (les romantiques) marchèrent tous du même pas vers le même but, et la rénovation fut complète sur tous les points. La poésie épique, lyrique, élégiaque, le théâtre, le roman, reprirent une vie nouvelle et entrèrent dans les voies où la France n'avait pas encore posé le pied. Le style qui s'affaissait fut raffermi. Tous les genres d'écrits se transformèrent, toutes les armures furent retrempées : il n'est pas jusqu'à l'histoire et même la chaire sacrée qui n'aient reçu et gardé cette empreinte.

« Les arts ont ressenti profondément cette commotion électrique. L'architecture, la sculpture se sont émues et ont frémi sous des formes neuves ; la peinture s'est colorée d'une autre lumière ; la musique, sous ce souffle ardent, a fait entendre des harmonies plus larges et plus puissantes.

A ces marques certaines le pays a reconnu et proclamé par ses sympathies l'avènement d'une école nouvelle. En effet, dans les œuvres d'art, tout ce qui passionne la nation a puisé la vie à ces sources. Il est arrivé que ceux qui semblaient combattre l'innovation prenaient involontairement sa marche, et, lors même que des réactions ont été tentées, elles n'ont eu quelque succès qu'a condition d'emprunter les plus essentielles de ses formes. »

Voilà un ferme et courageux langage, surtout en pleine réaction classique. C'est encore un trait à ajouter à la physionomie d'Alfred de Vigny.

Sa vie extérieure offre peu d'incidents : elle a de l'unité, mais une unité froide et triste. Alfred de Vigny

n'a pas joué de rôle politique; il ne s'est jamais jeté dans la mêlée. Légitimiste de naissance plus que de conviction raisonnée, il garde cette attitude ; mais la foi vivace ne le soutient pas, ne l'arme pas... et cette foi baisse sans cesse; les illusions s'en vont, et rien ne les remplace. Dans la pièce intitulée le Trappiste, le poète exhale parla bouchedu vieillard ses tristesses résignées. La Révolution de i83o l'affligea sans l'étonner. De i83o à 1848, il reste indifférent, dédaigneux. Le gouvernement de Louis-Philippe, qui suivait le mouvement vers le commerce, l'industrie, le progrès matériel , toutes choses profondément antipathiques à Alfred de Vigny, était loin de réaliser son idéal. Aussi le dédain va-t-il chaque jour s'accentuant à mesure aussi que la démocratie gagne du terrain. La révolution de 1848 confirma les opinions sceptiques et découragées du poète : il gémit sur Lamartine, qui se mêle à ce gâchis, et il se retire de plus en plus à l'écart. Le second Empire essaya de l'amener à lui. On l'invita à Compiègne, on parla de, lui pour l'éducation du jeune prince. Mais Alfred de Vigny, comme le diamant pur, ne se laissa pas entamer. Enfoncé dans la retraite et le silence, il disparut définitivement, indifférent à tout. Rien ne le toucha plus, ni la philosophie, ni la littérature, ni l'histoire; il ne croyait pas même au progrès.

ALFRED DE VIGNY gj

Deux problèmes cependant, parmi tant de questions soulevées, touchaient Alfred de Vigny : d'une part la situation faite au soldat, d'autre part la place réservée au poète dans la société nouvelle. De cette préoccupation sont nés Grandeur et servitude militaires, Stello et Chatterton. C'est vers le milieu de sa vie que le poète écrit ces œuvres, alors qu'il semble se mêler au combat des idées. L'œuvre poétique, au contraire, est des premières années de la vie et des dernières.

Le premier recueil parut en 1822, puis deux autres éditions suivirent en 1824 et 1826 : c'est toujours la même originalité et la même saveur. Les poètes d'alors se mettent en mouvement; tous sont les échos du monde. V. Hugo publie ses odes royalistes et cathoiques, C. Delavigne ses Messéniennes patriotiques et libérales, Béranger ses chansons contre les Bourbons; Lamartine,

Ignorant qui ne sait que son âme,

chante à l'écart son chant mélancolique. Alfred de Vigny, plus à l'écart encore et dans les loisirs de sa vie militaire, embrassée avec enthousiasme, mais qui ne répondit pas toujours à ses espérances, crée lentement) péniblement, mais avec amour une œuvre originale. L'idée, chez lui, est fille de la solitude, de la rêverie,

des lectures. Elle lui apparaît d'abord sous une forme vague, générale, et ne crée pas du coup une forme lyrique où elle s'épanche. Non, le poète cherche longuement, pour la préciser, un cadre, récit ou petit drame. Tel est le point de départ.

Prenons des exemples. De Vigny dans ses pérégrinations est amené près des Pyrénées. Sans doute un soir, lorsque les cimes neigeuses des montagnes lui apparurent plus imposantes au milieu de l'engourdissement universel de la nature, un bruit, le son de la cornemuse, Ta frappé, Ta ému. Cette émotion, il veut la rendre; il cherche un cadre et évoque le souvenir de Roncevaux, la mort de Roland. De même dans Dolorida, où le poète veut exprimer cette idée : J'aime mieux ton amour que la vie. De même dans la Frégate, dans la Bouteille à la mer, dans le Mendiant. Ce sont autant de cadres que le poète a trouvés et cherchés pour rendre le solide attachement du marin pour son navire, la sollicitude inquiète du poète pour son œuvre, qui, abandonnée à travers le monde, comme la bouteille à travers les flots, doit affronter les hasards de la postérité; enfin le regret profond qu'on éprouve en sentant qu'on ne peut pas faire ce qu'on veut. Le même procédé se retrouve, quand Alfred de Vigny s'inspire de la Bibie, de l'Ancien Testament. Qu'est-ce que Moïse pour lui? La person-

ALFRED DE VIGNY gg

nification de l'isolement dans la grandeur. Quelle est Pâme de l'Évangile, quel est l'esprit vivant qui en pénètre toutes les pages? Le théologien répondra ceci ou cela, la grâce, la divinité de Jésus, etc. Pour le poète, c'est la pitié. Mais ce n'est pas dans la personne de Jésus qu'il incarnera ce sentiment, car comment mettre en scène, faire mouvoir, agir et parler Jésus en dehors de l'Évangile? Alors cette pitié, il la divinisera et la transportera au ciel. De là Éloa. Éloa est restée comme le dernier mot et comme une sorte d'image d'Alfred de Vigny. Il y avait de Y Eloa en lui :

c'est par là surtout qu'il déplaisait à Sainte-Beuve

Tout cela est riche, exact, précis, minutieusement soigné dans le détail, et très sobre; mais la note personnelle est absente. C'est que le poète n'a pas besoin d'expansion. Aussi est-ce en vain qu'on chercherait le lyrisme chez lui, le lyrisme qui est la forme même de l'expansion.

Au contraire, on la sent, cette note personnelle, ou plutôt on la devine frémissante et douloureuse dans te dernier recueil des vingt dernières années. Le poète dors a fui vers les solitudes. Il a vu la société s'énoncer dans le prosaïsme et l'industrialisme, inventer es chemins de fer :

On n'entendra jamais piaffer sur une route /* Le pied vif du cheval sur les pavés en feu. ( & ' '

Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute ! Le rire du passant, les retards de l'essieu, Les détours imprévus des pentes variées, Un ami rencontré, les heures oubliées, L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu.

Il a vu la politique perdre toute grandeur, la littérature devenir mercantile, et il s'est douloureusement replié sur lui-même; et ce repliement est d'autant plus amer qu'il sent encore la blessure longtemps saignante d'une affection trompée, raillée. C'est à peine si quelques fidèles se souviennent désormais de lui.

Que faire? S'isoler de plus en plus, et traduire dans la langue des vers ces déceptions amères et le dégoût des choses d'ici-bas. Voilà l'esprit du dernier recueil si plein de grandes beautés.

Le procédé est toujours le même. Le poète n(

s'épanche pas personnellement. Il n'est pas comm(

Musset, qui chante sa misère et qui trouve à la chantei

une amère consolation. Il lui faut, à lui, un cadre

idéal, où sa pensée se condense et se dérobe, où il

puisse, dans sa fière pudeur, envelopper de voiles son

âme douloureuse. A ce point de vue, deux pièces sont

incomparables; elles sont l'une et l'autre adressées à

celle qu'il aimait, à Eva. Dans la Maison du berger,

le poète, qui a horreur du monde et du bruit, propose

à sa bien-aimée de fuir les Hommes, de fuir loin

des lieux où passent les chemins de fer. De Vigny aimait surtout la Touraine et le Poitou avec ses coteaux de brandes vastes, isolés. Vous connaissez ces cabanes roulantes abandonnées au milieu des champs. C'est là que, pendant trois mois consécutifs, les bergers vivent en gardant leurs troupeaux qui paissent en liberté. Eh bien, c'est là l'asile qu'il offre à celle qu'il aime, et cette Eva était précisément une de ces femmes qui aiment le plus le monde, le bruit et les plaisirs : c'était une actrice... et elle a trompé le poète, et le poète a exhalé, dans Samson et Dalila, un pur

chef-d'œuvre, la colère de l'amour trompé

Telle est cette poésie, si noble, si fière, si pure. Mais il lui manque l'élan vainqueur, l'abondance dans l'expansion. Le mot distingué, dont on a tant abusé, semble fait pour elle.

Dans une société en lutte, où tous les problèmes politiques, religieux, sociaux, s'agitent, impatients de solution, qu'est-ce qu'un poète qui ne traduit ni les aspirations vers l'avenir, ni les regrets du passé, ni sa vie intérieure? C'est un être isolé, incompris de la foule qui passe indifférente : « Vous l'avez tous si bien reçu, étonnez-vous qu'il soit parti ! »

Entre ces deux périodes, où Alfred de Vigny trouve et retrouve la poésie, se place l'œuvre en prose, non moins originale que l'autre, et remarquable.

Cinq-Mars parut en 1826, Stello en i832, Servitude et grandeur militaires en 1 835 ; c'est en 1 835 également que fut joué Chatterton.

Cinq-Mars eut un grand succès, si grand même que le poète en fut attristé. Car comme on lui répétait sans cesse dans le monde : « Faites-nous encore des Cinq- Mars, » il en concluait qu'on préférait sa prose à ses vers.

Ici encore, Alfred de Vigny est le premier en date : c'est lui qui a créé le roman historique, qu'Alexandre Dumas a tué. Lamartine condamne absolument ce genre : il oublie qu'il a fait les Girondins. Si c'est un crime d'introduire l'histoire dans un roman, c'en est un bien plus grave encore d'introduire le roman dans l'histoire.

En créant ce genre nouveau pour la France, mais qui avait déjà en Angleterre un illustre représentant, Walter Scott, Alfred de Vigny prétendit lui donner son empreinte. L'œuvre d'art a pour but une vérité 1 idéale, qui est la plus large, la plus complète, la plus fa

humaine de toutes les vérités. La vérité historique est sèche, matérielle, brutale, sans âme. Or, les grands événements et les grands acteurs des événements ont une tout autre vérité. Le poète doit la saisir; seul il le peut, car il a l'imagination qui reconstitue la vie, et c'est là ce qui subsiste dans la mémoire et dans l'esprit du peuple. C'est le peuple qui adopte les mots apocryphes, ceux du chevalier d'Assas, du confesseur de Louis XVI et bien d'autres encore, mots sublimes et qui sont vrais, bien qu'imaginés après coup. Au fond, la théorie d'A. de Vigny, bien qu'elle ne soit pas positivement énoncée, peut se résumer ainsi : près de l'histoire s'épanouit la légende ; elle est aussi vivante, et, au point de vue de l'art, aussi légitime que l'histoire.

Appliquons la théorie à Cinq-Mars. La légende, la pitié publique a-t-elle transformé le personnage et rejeté dans l'ombre la vérité historique ? Non, Cinq-Mars îst condamné. C'est un gamin de vingt ans, étourdi, vaniteux, traître à son pays, dénonciateur de son ami le Thou, ambitieux jusque dans son amour pour une émme qui a dix ans de plus que lui et qui est ambiieuse comme lui. Il ne représente rien qui nous icnne au cœur. Ce n'est ni un Sidney, ni un Campaiella, ni un Galilée : il n'a rien du martyr. — En evanche, Richelieu est un tyran grotesque, perfide,

fourbe, bas, hypocrite, féroce, que le poète immole à Cinq-Mars, dont il fait le repoussoir de son héros. Cela, pour le coup, est inadmissible. On peut ne pas aimer Richelieu, mais il reste grand. Malgré ses efforts, Alfred de Vigny ne Ta pas rabaissé. Et pourquoi le veut-il rabaisser? Pourquoi s'est-il ainsi trompé? Pourquoi a-t-il créé une vérité si fausse?... C'est qu'il ne pardonne pas à Richelieu d'avoir continué l'œuvre de Louis XI, d'avoir achevé d'écraser la féodalité turbulente. De Vigny a toujours cru à la noblesse ; il en est, il l'admire, il la glorifie. Dans Stello, il écrit :

« Je désire que vous ne soyez pas né dans cette caste de parias, jadis brahmes, que l'on nommait noblesse et que l'on a flétrie d'autres noms : classe toujours dévouée à la France et lui donnant ses plus belles gloires, achetant de son sang le plus pur le droit de la défendre en se dépouillant de ses biens pièce à pièce et de père en fils ; grande famille pipée, trompée, sapée par ses plus grands rois, sortis d'elle, hachée par quelques-uns, les servant sans cesse, et leur parlant haut et franc ; traquée, exilée, plus que décimée, et toujours dévouée, tantôt au prince qui la ruine, ou la renie, ou l'abandonne, tantôt au peuple qui la méconnaît et la massacre ; entre ce marteau et cette enclume toujours pure et toujours frappée, comme un fer rougi au feu; entre cette hache et ce billot toujours saignante et souriante comme les martyrs ; race aujourd'hui rayée du livre de la vie (1832) et regardée de côté. »

Le roman de Cinq-Mars était, dans la pensée d'Alfred de Vigny, la glorification de la noblesse, la con-

damnation de Richelieu. Voilà le grave défaut du roman. Chose curieuse ! il a la vérité historique, extérieure, celle dont le poète ne doit pas se contenter, qu'il doit même remplacer par l'autre, l'universelle et l'éventuelle, et cette dernière lui manque absolument. Malgré cela, ce livre fit illusion aux contemporains, grâce à son intérêt des plus dramatiques et à son style remarquable.

Si nous l'admirons moins aujourd'hui , c'est que deux choses l'ont singulièrement réduit : d'abord le développement des études historiques et critiques, et en particulier VHistoire de Louis XIII par M. Bazin; ensuite la révolution de i83o. Un troisième acteur intervient : le roi et les seigneurs ne sont plus seuls en scène : voici le peuple. Alfred de Vigny le pressentait : il fait dire à Milton dans sa très invraisemblable conversation sur le Pont-Neuf avec Corneille : « Et voilà donc ce prétendu grand homme ! Qu'a-t-il voulu faire? Il veut donc créer des républiques dans l'avenir, puisqu'il détruit les bases de votre monarchie? » Non, il ne le voulait pas, mais l'homme s'agite, Dieu le mène, il poursuivait un but et en préparait un autre.

On le voit, c'est toujours, dans ce roman comme dans l'œuvre poétique, les mêmes procédés de composition : l'idée revêtant une forme narrative, dramatique. Ici, l'idée est fausse, mais la forme est supé-

rieure. Il y a là un art exquis pour enchâsser tous les détails historiques, caractéristiques et pittoresques.

Même art exquis, mêmes procédés de composition dans les trois nouvelles qui forment Servitude et grandeur militaires. C'est le chef-d'œuvre en prose d'Alfred de Vigny.

L'idée ici est plus qu'une idée philosophique, c'est une conviction personnelle, douloureuse, qui s'est formée lentement, irrésistiblement dans les profondeurs de l'âme. Cette conviction, c'est que le soldat est une victime, un martyr, et que la guerre est un crime de lèse-humanité. D'où vient cette idée? par quels degrés est-elle passée ? Le voici. De Vigny se souvient qu'à seize ans il fut pris d'entousiasme belliqueux , d'une fièvre de gloire militaire. Il n'admettait pas qu'un homme pût faire autre chose : il rêvait de poursuivre , de refaire avec les Bourbons l'épopée impériale. Hélas ! rien ne vint. D'abord il fit crédit à l'avenir, parce qu'il était jeune; mais, quand il vit la France deux fois envahie et occupée, il se sentit pris dans son oisiveté d'un ennui, d'une mélancolie ardente. La guerre d'Espagne lui rendit un instant une espérance passionnée. Mais non... on le laisse à l'écart, en province, et bien vite il s'aperçoit que cette guerre est une guerre d'étroite politique, de réaction, d'intérêt dynastique, anti-populaire, anti-natio-

nale; que ce Ferdinand VII qu'on voulait imposer à ses sujets était un roi lâche, disparaissant au moment du danger, abandonnant ses soldats qui se faisaient tuer pour lui. On retrouve dans le Trappiste l'écho des impressions du poète.... Peu de temps après, Alfred de Vigny quitta le service. Mais il vit i83o : il vit la guerre civile, la garde royale décimée, traquée, se repliant sur Saint-Cloud. Tout cela se représente vivement, douloureusement à son esprit, et l'œuvre est produite. Elle est d'inspiration royaliste, mais sans illusions. Le fond en est désespéré, l'agencement en est merveilleusement dramatique, la forme en est exquise. Le volume se compose de trois nouvelles. La seconde est une idylle un peu faible qui a pour dénouement un accident. Or, au point de vue de l'art, un accident ne saurait être un dénouement : il faut que celui-ci sorte des entrailles du sujet. — La première nouvelle est saisissante, à la fois réelle et idéale (analyse de Laurette). La troisième est plus dramatique encore (analyse de la Canne de jonc). La conclusion de ces deux nouvelles, c'est que l'honneur est la première vertu du soldat, et que la guerre en est la condamnation formelle... Qu'on condamne la guerre, soit, mais seulement la guerre des rois, la guerre d'ambition et de conquête. Quand il y a des rois d'un côté et un peuple de l'autre, le despotisme d'une part, la liberté

Io8 ALFRED DE VIGNY

et l'indépendance de l'autre, alors la guerre est sainte. Mais cet enthousiasme qu'Alfred de Vigny, monarchiste, ne pouvait sentir, d'autres Font senti et merveilleusement exprimé. Rappelez-vous la pièce des Châtiments :

O soldats de l'an deux!

Le théâtre d'Alfred de Vigny est peu considérable : il comprend les drames traduits de l'anglais le More de Venise , le Marchand de Venise , la Maréchale d'Ancre, étude peu réussie, mais d'une personnalité étrange, etc., et enfin Chatterton.

Représenté en i835, Chatterton eut un grand succès; repris en 1857, il reçut un accueil glacial. Il renfermait donc un élément de succès dû aux circonstances. Hélas! c'est l'histoire de l'art au xixe siècle; il participe de l'instabilité universelle , il la reflète. Les drames d'Alexandre Dumas {Henri III) et de Victor Hugo, repris il y a quelque temps, n'ont pas été accueillis comme à leur naissance : on y est allé surtout par curiosité et pour goûter de beaux vers bien dits.

Alfred de Vigny n'a pas le tempérament dramatique; il manque d'ampleur, de mouvement, de souffle. Trop délicat, il n'a pas les audaces d'un Dumas ou d'un Hugo. Comme ce dernier, pourtant,

il a voulu faire sa préface de Cromwell, où il découvre quelques idées de détail assez ingénieuses. La première idée générale, c'est que l'art classique était un système, que tout se tenait, que par conséquent il fallait tout changer, remplacer l'espèce par l'individu. La seconde, c'est que l'art dramatique affranchi offrirait plus de difficultés que jamais; car il faudrait remplacer par des beautés naturelles des grâces de convention : « il faudra ajouter à tout ce que Shakespeare eut de poésie et d'observation, le résumé ou les sommités de ce que notre temps a de philosophes et de ce que notre siècle a de sciences acquises. » Cela est un peu nuageux, avouons-le, et un peu ambitieux : on n'exige pas tant du poète dramatique, mais on lui demande d'être

vrai Enfin de Vigny raillait, après Victor Hugo et

bien d'autres, mais pas toujours très gaiement, le style artificiel, les bienséances du langage, l'horreur du mot propre. Il rappelait combien il avait fallu de temps pour admettre sur la scène le mouchoir de Desdémona, pauvre objet toujours conspué , que Voltaire dans Zaïre remplaçait par un billet, Ducis dans Othello par un bandeau, Lebrun dans Marie Stuart par un tissu. Il citait aussi la périphrase de Ducis sur les espions :

Ces mortels dont l'Etat paye la vigilance.

Mais tout cela avait été déjà dit, tout cela était connu et rebattu. Après avoir ainsi fait l'histoire pénible des mots familiers, Alfred de Vigny, fidèle au précepte de Boileau, a cherché et a fini par découvrir un ressort qui pût attacher. Il a mis au théâtre un personnage négligé, oublié jusqu'alors ou relégué dans la comédie, h poète, et il en a fait le héros de son drame. Héros n'est pas très juste; c'est martyr qu'il faudrait dire. Martyr est le dernier mot du drame, il en résume l'idée mère avec ces paroles : « Vous l'avez tous si bien reçu, étonnez-vous qu'il soit parti ! » Donc le poète est un hôte divin, envoyé du ciel sur la terre et accomplissant un< mission qui se termine par le martyre. Voilà l'idée.

Que telle fût la destinée du poète ici-bas, on ne 1< croyait plus en 1857, ou Ton y était bien indifférent. D< là, l'accueil froid fait à l'œuvre. Mais en 1 835 on 1< croyait; on avait pour les souffrances du poète ardent* sympathie et pitié profonde; on avait le respect des choses supérieures ; on aimait, on vénérait ces êtres privilégiés qui les premiers avaient rouvert les sources d'inspiration taries, qui, chantant la liberté, la Grèce, h Pologne, étaient toujours à l'avant-garde du progrès. On les indemnisait des sévérités du pouvoir; on payail les dettes de Béranger, on portait au poète des cadeau: dans sa prison. Quand l'un d'eux tombait avant Vagi dans la lice, les rieurs et les pleurs pleuvaient sur sa

tombe. On publiait les œuvres de Dovalle tué à vingtdeux ans, on honorait d'un deuil public, et Béranger lui-même chantait, Escousse et Lebras morts à dixneuf ans. Même élan de sympathie pour Elisa Mercœur, pour Hégésippe Moreau, le nouveau Gilbert, et surtout pour Joseph Delorme, invention de Sainte- Beuve, qui se croyait mourant, et qui fit couler bien des larmes. C'était là une prolongation du mouvement généreux de i83o Mais d'autres tendances se manifestèrent bientôt : l'industrie se développe, les intérêts matériels tendent à prédominer, les doctrines saint-simoniennes, fourriéristes, positivistes ne cherchent pas autre chose qu'une plus équitable répartition du bien-être. Au milieu de tout cela, le poète est bien oublié. Si l'un d'eux, se hasardant à la tribune, parle d'autre chose que des intérêts matériels, un rire épais l'accueille. Témoin Lamartine. Hélas! la littérature suit le mouvement : elle se fait mercantile. Alexandre Dumas sent qu'il faut fabriquer vite et vendre le plus cher possible. Les jeunes romantiques, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, etc., abandonnent .a poésie et se font journalistes et critiques. Eh bien, Chatterton, c'est la peinture de ces deux

endances opposées; c'est le réel et l'idéal aux prises; •.'est la société tout entière appelée à prononcer sur

a destinée de cet être exceptionnel, le poète. Doit-il

avoir sa place au banquet de la vie, ou bien n'a-t-il d'autre ressource que le réchaud d'Escousse, le grabat de Gilbert ? Cette idée développée sur la scène en 1 835 avait déjà été émise en i832. Dans Stello, Alfred de Vigny nous raconte trois agonies, celles de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier. C'est lui qui avec Nodier a créé la légende de Gilbert et qui l'a mise en circulation. Gilbert n'a pas été persécuté par les philosophes et n'est pas mort de faim : il est mort d'une chute de cheval après avoir été trépané. Les détails donnés par de Vigny sur André Chénier sont intéressants, pathétiques ; mais il s'y mêle des erreurs nombreuses, sur l'arrestation, sur le lieu de supplice, et enfin sur la thèse de fond, sur l'immolation du poète. Alfred de Vigny n'a pas choisi André Chénier pour héros de son drame, parce que c'était un personnage trop voisin et trop connu, mais il a pris Chatterton : ce qui lui permettra de prouver cette thèse que la monarchie légitime repousse les poètes dans la personne de Gilbert, que la République les tue, témoin André Chénier, que la royauté constitutionnelle les laisse mourir comme elle a fait pour Chatterton. Donc :

« Des trois formes de pouvoirs possibles, la première nous craint, la seconde nous dédaigne, comme inutiles, la troisième nous hait et nous nivelle comme supériorités aristocratiques* Sommes nous donc les ilotes éternels des sociétés î »

ALFRED DE VIGNY Il3

Mais c'est surtout la monarchie constitutionnelle qui est méprisante pour le poète :

« O membres rachitiques des corps politiques, impolitiques plutôt ! Fibres détendues des assemblées, dont la pensée flasque, vacillante, multiple, égarée, corrompue, effarée, sautillante, colérique, engourdie, évaporée, émerillonnée, et toujours et sempiternellement commune et vulgaire, dont la pensée, disje, ne vaut pas, pour l'unité et l'accord des raisonnements, la simple et sérieuse pensée d'un fellah jugeant sa famille, au désert, selon son cœur. N'est-ce pas assez pour vous d'être glorieusement employés ù charger de tout votre poids le bât, le double bât du maître, que le pauvre âne appelle son ennemi en bon français ? Faut-il encore que vous ayez hérité du dédain monarchique, moins sa grâce héréditaire, et plus votre grossièreté élective! Ce qu'il faut au poète, dit l'un, c'est trois cents francs et un grenier. La misère est leur muse, dit un autre. Bravo ! courage ! ce rossignol a une belle voix : crevez-lui les yeux, il chantera mieux encore ! L'expérience en a été faite. Ils ont raison. Vive Dieu! Triple divinité du ciel, que t'ont-ils donc fait, les poètes que tu créas les premiers des hommes, pour que les derniers des hommes les renient et les repoussent ainsi ? »

C'est dans une monarchie constitutionnelle qu'Alfred de Vigny prend son troisième récit et le héros de son drame. Il choisit un personnage peu connu et place la scène un peu loin, en Angleterre. De la sorte, l'imagination pourra se donner carrière.

Le drame est d'une simplicité, d'une nudité parfaite. Il y a peu de personnages, et tous sont nécessaires ; il y a peu d'incidents : une situation unique

annoncée dès le début, une crise, un dénouement. Comme composition, c'est de Fart antique. Le chœur lui-même y est représenté par le quaker, qui explique au spectateur les vicissitudes de Faction.

Cette action, la voici en peu de mots : Chatterton, à bout de ressources, est venu se loger dans une petite chambre au fond de la cité. Il s'est décidé à réclamer la protection d'un ancien ami de son père. Le lord maire apporte la réponse : c'est l'offre d'une place de valet de chambre. Chatterton s'empoisonne. Mais il ne meurt pas seul. Sur les marches de l'escalier, Kitty Bell tombe, et la voix tonnante de son mari ne peut la réveiller... Kitty est une des plus belles, des plus pures, des plus idéales créations de l'art moderne. C'est une nature délicate, éthérée, portée d'instinct vers les choses d'en haut. On lui a donné une éducation sévère, froide, puis on l'a mariée à John Bell, homme positif, gonflé d'ale, de porter et de roastbeef, qui associe sa femme à ses affaires et lui fait tenir les comptes. Tous les instincts de Kitty sont refoulés, la pitié lui est interdite, car en faisant l'aumône elle compromettrait la fortune du maître. Elle n'a pas une mauvaise pensée, pas un désir coupable : seulement

elle languit Il y a donc une affinité mystérieuse

entre elle et Chatterton, jeune, poète, malheureux. Tous deux sont des opprimés. Mais elle, elle n'est pas

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faite pour le combat, elle est faite pour la pitié : c'est une Eloa terrestre.

Et maintenant, que dirons-nous de la thèse ellemême ? La société est-elle vraiment ingrate, cruelle, impitoyable envers le poète ? Est-il vraiment le paria, l'ilote des temps modernes ?... Non ! il n'est ni opprimé ni persécuté. Lui aussi est soumis à la grande, à l'universelle loi du combat pour la vie. Il vivra si son œuvre plaît, si l'éditeur veut en faire les frais, si le public l'achète. Il vivra si les âmes non sunt in terrant curvœ et cœlesthim inanes. Que l'Etat intervienne dans certains cas, quand le poète a fait son œuvre et que la vieillesse est arrivée... oh! oui! Il le faut: ne pas intervenir serait un crime de lèse-nation...

J'ai beaucoup hésité à parler d'Alfred de Musset. D'abord, parce que je l'ai beaucoup aimé et que je l'aime moins aujourd'hui. Musset est le poète de la jeunesse :

Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur.

Ensuite, parce que les personnes qui l'ont lu me trouveront incomplet et froid, tandis que les autres diront : Il y a certainement autre chose; c'est ce qu'on ne nous dit pas qui doit être intéressant. Qu'elles

attendent! Sainte-Beuve affirme qu'il y a vingt à vingtcinq ans c'était l'usage de mettre un exemplaire de Musset dans les corbeilles de noce. Je suis peu au

i. Leçons faites à des dames à la salle Saint-André, au printemps de l'année iSyb.

courant des choses du monde; mais si cet usage a disparu, je ne le regrette pas.

L'analyse psychologique serait curieuse, bien que fort triste; mais elle est impossible. On serait entraîné dans des régions où le pied cesse d'être sûr : j'insisterai surtout sur la partie littéraire.

J'ai entendu des admirateurs déclarer Alfred de Musset le premier des poètes. Cela voulait dire qu'il leur était plus accessible que Lamartine et V. Hugo. C'est une poésie plus sensuelle, claire, franche, sans vague, sans au delà. Une fois en sa vie, le poète a dit :

L'infini me tourmente !...

Mais c'est une note perdue, essayée un jour de dégoût. La note dominante est tout autre. Ce sont les réalités humaines finies qui ont surtout tourmenté Musset. Ajoutons à son honneur quelles ne Font point contenté.

Alfred de Musset a eu le malheur de naître en 1810. Je dis le malheur, parce qu'en i83o il n'avait que vingt ans. Il n'a donc pas vécu dans l'atmosphère ardente de la Restauration ; il n'a pu être entraîné par le vif et généreux mouvement de ces temps pleins de foi et d'enthousiasme. Après i83o, la déception fut grande pour

ALFRED DE MUSSET f T 9

beaucoup; il y eut curée, puis affaissement chez les lutteurs de la veille. Alors la jeunesse, voyant les chefs abjurer pour jouir, fut découragée et envahie par le scepticisme. Les uns luttèrent, entrèrent dans la presse, conspirèrent; les autres adoptèrent les doctrines nouvelles de Saint-Simon et de Fourrier, devinrent humanitaires. Partout le bien-être matériel, la vulgarité dominaient :

plus rien de grand, plus de secousse patriotique

L'art lui-même s'affaissa; le côté mercantile apparut; on chercha le succès au théâtre et dans le roman par des peintures malsaines... La philosophie officielle, Téclectisme, n'était qu'un compromis sceptique. Enfin la religion, déconsidérée par les excès et les intrigues de la congrégation, n'avait plus guère d'action sur les âmes. Voilà le milieu où se développa Alfred de Musset. Les âmes fortes réagissent contre les influences énervantes; elles se créent un idéal et lui consacrent leur vie; mais Musset, âme faible et impétueuse, enfant choyé, gâté, se déclare à vingt-trois ans

Le moins crédule enfant de ce siècle sans foi.

Il regarde comme autant de fadaises la religion, la patrie, la sagesse, etc.

Vous nie demanderez si j'aime ma patrie

Oui ; — j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie.

Vous me demanderez si je suis catholique.

Oui ; — j'aime fort aussi les dieux Lath et Résu.

Vous me demanderez si j'aime la sagesse. Oui ; — j'aime fort aussi le tabac à fumer.

Aux Grecs il préfère les Turcs, et rien de ce qui î'agite ne le touche :

Je n'ai jamais chanté ni la paix, ni la guerre ; Si mon siècle se trompe, il ne m'importe guère ; Tant mieux s'il a raison et tant pis s'il a tort. Pourvu qu'on dorme encore au milieu du tapage, C'est tout ce qu'il me faut, et je ne crains pas l'âge Où les opinions deviennent un remords.

Il y a bien un faible élan patriotique dans le Rhin allemand. Mais ce n'est pas encore d'une inspiration bien élevée : du petit vin blanc et des filles!

Que reste-t-il donc, et par quoi sera remplie la vie du poète? Par une seule chose, par l'amour. Alfred de Vigny a dit : L'idéal de la vie, c'est une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr. L'idéal de Musset, c'est l'amour, et quel amour le plus souvent!

Qu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse !

Et cependant çà et là se rencontrent quelques paroles vibrantes, même sur ce sujet. Tels sont par

exemple ces vers admirables sur l'amour, universelle attraction :

J'aime, voilà le mot que la nature entière

Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit.,.

Etc., etc.

Eh bien, soit, acceptons cet idéal unique. Dante a aimé Béatrice; Pétrarque a aimé Laure; Lamartine a aimé Elvire. L'amour est une joie, une exaltation de l'âme. Qu'il soit donc l'idéal tout entier; qu'il illumine la vie à son aurore et la remplisse d'une pure lumière jusqu'aux jours de l'ombre et de l'éternel réveil! Mais, hélas! Musset, lui, aima toujours et n'aima jamais. Vers vingt-huit à trente ans, il prit l'attitude d'un homme succombant sous la douleur d'un amour profond, méconnu et trahi. Or ce n'était pas elle qui avait trahi, c'était lui, ou plutôt il s'était trahi luimême. Alors vint le dégoût de l'existence... Ainsi s'écoula cette vie, sans lest, sans boussole, ne se fixant ni dans un devoir, ni dans un sentiment, ni dans une œuvre caressée lentement avec amour. Hasard, fantaisie, épuisement, dégoût, impossibilité de remplir l'âge mûr, épouvante et horreur à la pensée de la vieillesse

Mais laissons l'homme, et voyons le poète.

Ii débuta fort jeune, à peine âgé de dix-huit ans. Sorti du collège avec le prix de philosophie, il est introduit par Nodier, ami de sa famille, dans le cénacle (première et deuxième manière) où les purs, les raffinés, Alfred de Vigny, Rességuier, etc., étaient encore réunis, mais où pénétrait déjà un élément nouveau. Hugo passe des Odes et ballades aux Orientales; Sainte-Beuve survient : on étudie Ronsard, on va lancer des manifestes, on prépare Hernani, on restaure la rime, on cultive le rhythme, et surtout on bat en brèche la déplorable poésie, la triste philosophie du xvine siècle.

Alfred de Musset va-t-il s'imprégner de Pair qu'on respire en ce milieu? Aucunement. La vive pétulance, l'exubérance de la folie ne se trouvent pas à Taise près de ces personnages compassés, qui se lisent dévotement les produits de leur muse. A peine une chanson qui rappelle les Odes et ballades, et voilà le poète qui marche seul, avec quel dédain des maîtres d'alors!

Moi je hais les pleurards, les rêveurs à nacelles, Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles, Cette engeance sans nom, qui ne peut faire un pas Sans s'inonder de vers, de pleurs et d'agendas.

Voilà pour Lamartine. Voici maintenant poui Hugo et les Orientales :

Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti Quelque ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée, Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaquée, Quelque description de minarets flanquée, Avec l'horizon rouge et le ciel assorti, M'auriez-vous répondu : « Vous en avez menti ! »

Après la couleur, la rime :

Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller. Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime, Des rapports trop exacts avec un menuisier. Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis ! Bravo ! c'est un bon clou de plus à la pensée. La vieille liberté par Voltaire laissée Etait bonne autrefois pour les petits esprits.

Enfin cette, distinction entre classiques et romantiques lui semble puérile et gênante surtout :

Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille, Classiques bien rasés à la face vermeille, Romantiques barbus, aux visages blêmis ! Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage, Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen âge, Salut ! — J'ai combattu dans vos rangs ennemis, Par cent coups meurtriers devenu respectable, Vétéran, je m'asseois sur mon tambour crevé. Racine, rencontrant Shakspeare sur ma table, Rendort près de Boileau, qui leur a pardonné.

Ainsi donc, Musset n'est ni romantique ni classique; il n'appartient ni au moyen âge ni au siècle de Louis XIV. S'il a un faible, c'est pour les classiques, dans le sens le plus large du mot. Il aime Mathurin Régnier, ferme, franc, cynique; il aime Molière, et, chose plus grave, il ne déteste ni Boileau ni Racine. Il a du goût pour le xvnr3 siècle, pour Marivaux, si délicat, si fin, pour Crébillon fils, pour Voltaire, non le penseur, mais le poète enjoué, si limpide, si vif, si spirituel et... qui rime si mal! C'est peut-être J.-J. Rousseau (qu'édita son père) celui de tous les écrivains du xvine siècle que Musset aime le moins. Combien à Julie il préfère Manon Lescaut!

Son goût pour les classiques va s'accentuant de plus en plus. Régnier, La Fontaine qu'il imite dans Simone, Voltaire et les poètes tragiques du xvir9 siècle qu'il glorifiera tout à l'heure, telles sont ses affinités littéraires en France; mais il en a d'autres à l'étranger. Sainte-Beuve appuie singulièrement sur ces analogies :

« Musset, dit-il, a un merveilleux talent de pastiche ; tout jeune, il faisait des vers comme C. Delavigne, des éloges à l'André Chénier, des ballades à la Victor Hugo ; ensuite il est passé au Crébillon fils. Plus tard il s'est acquis quelque chose de très semblable à la fantaisie shakspearienne ; il y a joint des poussées d'essor lyrique à la Byron. Il a surtout refait du don Juan avec une pointe de Voltaire. Tout cela constitue bien une espèce d'originalité. E pure on dirait de ses jolies pièces ou saynettes

que c'est traduit on ne sait d'où, mais cela fait l'effet d'être traduit •. »

Certes il y a chez Musset quelque chose de semblable à la fantaisie shakspearienne, dans certains couplets par exemple, et dans la Camargo, où le poète imite Macbeth. Mais c'est surtout vers Byron, le grand Byron, comme il dit, que vont ses sympathies. Les autres poètes n'ont pas ressenti cette influence : elle est nulle sur Victor Hugo. Lamartine est bien préoccupé de Byron, mais il ne Ta pas connu ou pas compris. Les contrastes de cette étrange nature lui échappèrent ; il ne vit qu'un aspect, le rire satanique du poète de la légende, et encore ce rire même d'une âme blessée, orgueilleuse, ces colères de Byron contre l'hypocrisie officielle (cant), il ne les comprit pas. Quant aux côtés aimants, généreux, enthousiastes, du poète anglais, ils lui échappèrent complètement. Qu'on ne s'en étonne pas d'ailleurs. Lamartine et Byron étaient deux natures opposées : l'un était un homme de foi, l'autre un homme de doute. Au contraire, Alfred de Musset entra de plain-pied dans l'œuvre de Byron. Comme lui, il a horreur de la vulgarité et de l'hypocrisie, du convenu et de l'artificiel. Les Lara, 'les Giaour, les Manfred, tous les révoltés lui plurent.

i. Portraits contemporains, I, i85.

Il fut ravi par cette forme dégagée, à la fois récit et lyrisme, par ces digressions, ces fantaisies légères, ces plaisanteries, cette mélancolie... Mais il n'eut ni ces indignations généreuses contre la bassesse des gouvernants, ni cet âpre mépris d'un homme qui aime sa patrie qu'il invective. Il n'eut pas cette rage de l'Anglais à courir le monde, cette passion de la lutte contre la nature extérieure, magnifique mise en scène d'un moi orageux. Il n'eut ni cet enthousiasme de la grandeur et de la liberté qui fait chanter Missolonghi, ni cet humour, qui est comme un sourire glacé et mordant... Mais il a lu, relu, imité ce formidable don Juan, œuvre unique avec ces rires et ces sanglots, ces soupirs délicieux, ces rêveries adorables, cette dépravation infernale, cette candeur et ces ricanements sinistres que la mort seule interrompit... Voilà, avec l'exubérance d'une jeunesse sans frein ni lois, ni croyances d'aucun genre, voilà les éléments de l'œuvre poétique.

Dans quelle classe ranger ces œuvres? Les classiques catalogueurs sont bien embarrassés. Les Contes d'Espagne et d'Italie sont-ils vraiment des contes? Ils ne ressemblent guère à ceux de Boccace ou de La Fontaine. On y trouve de tout, des récits, des drames, des dialogues, des mouvements lyriques, des digressions de tout genre. Le fond n'est rien ; l'analyse, si

elle était possible, tiendrait en trois lignes. C'est le détail qui est tout

Il y a deux Mussets, l'un qui est l'auteur de pièces irréprochables, comme les Strophes à la Malibran, Une bonne fortune , YEpître à Lamartine , etc. Ce Musset-là, c'est le Musset des jours de calme, de lassitude, celui qui aurait dû se dégager de plus en plus, et produire cette belle œuvre que la maturité réserve

aux élus de la muse L'autre Musset, l'orageux,

l'exubérant, a singulièrement plus d'éclat, mais qu'il est mêlé!... De là, un charme étrange qui a quelque chose de poignant. Ici, c'est une scène violente de meurtre et d'amour ; là, le chant mélodieux d'une languissante et charmante fille d'Albion. Ailleurs, le poète invoque don Juan. Ailleurs, c'est à la liberté, puis à la douleur qu'il demande l'inspiration ....

Ainsi il se répandait, s'épanchait au hasard de la sensation, sans souci de l'ensemble de la vie et de l'œuvre. Cependant l'Académie lui donne en 1848 le prix de Maille-La-Tour-Landry (encouragement à un jeune écrivain) et le reçoit en i852

En 1857, il meurt. On l'enterra, on planta sur sa tombe le saule qu'il avait demandé, puis chacun dit son mot. Alors une voix s'éleva : ce fut celle de Lamartine, qui avoua n'avoir pas lu le poète, mais qui le découvrit, le salua et lui demanda pardon.

Les critiques d'autrefois étaient bien heureux ! Ils avaient sur leurs bureaux deux codes: un pour la tragédie, un autre pour la comédie. Ils en savaient les moindres articles par cœur et les appliquaient imperturbablement. La tragédie devait avoir ses trois unités, son exposition, son nœud, ses péripéties, son dénouement, ses caractères, ses mœurs, ses passions, son ithos, son pathos, et un style sublime. Les auteurs travaillaient d'après le même code. De part et d'autre, la besogne était facile. Il n'y avait que le public que cela ennuyât. Voilà ce que je me disais en cherchant par quel bout prendre ce que l'affiche appelle le théâtre d'Alfred de Musset.

Qu'est-ce que Musset pensait de la poésie dramatique? Avait-il sur ce point des opinions arrêtées? Il n'en a jamais eu sur rien, il est vrai. Cependant on est de son temps : il a fait partie du cénacle, ne fut- :e qu'un moment; il a lu à dix-sept ans la préface de Cromwell, il lisait et même imita Shakespeare (voy. Les marrons du feu). I\dut donc être romantique... uui... autant que cet esprit inconsistant, sans foi, pouvait l'être. Avant tout il veut n'être le disciple de personne :

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre

Toutefois vers i83o il est plutôt romantique. Il écrit alors à son oncle : « J'ai fait bien d'autres réflexions; mais tu sais qu'elles ne vont pas encore jusqu'à me faire aimer Racine. » Quand il songea au théâtre, probablement vers i833 , les romantiques avaient vaincu, et tous, V. Hugo, Alfred de Vigny, A. Dumas, étaient à l'œuvre. Musset publia dans la Revue des Deux-Mondes deux drames, Andréa del Sarto (i833) et Loren\accio (1834). Peut-être attendait-il quelque commande qui ne vint pas. Dans ces pièces en prose, le poète fait un effort manifeste pour atteindre le drame. Malheureusement il n'y a là aucune invention, aucune unité forte, pas de dénouement dramatique , ni d'action. Loren\accio est une pièce violente, crue, hideuse et nullement émouvante. Aussi Musset fut-il dégoûté du drame, et le voilà, vers i838, qui incline fortement au classicisme.

Qui donc l'a amené là? Est-ce la réflexion? Non! c'est bien plutôt le mouvement général. On est las des horreurs du drame... Et puis Rachel apparaît. Le Théâtre-Français se remet à jouer les tragédies du xviie siècle. Musset voit chez elle la grande tragédienne; il lit Racine avec elle; il écrit les Lettres de Dupuis et de Cotonnet, où il vante l'excellence des règles. « Loin d'être des entraves, dit-il, ce sont des armes, des recettes, des secrets, des leviers... plus

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elles seront exactement observées, énergiquement employées, plus l'effet sera grand, le résultat solide : gardez-vous de les affaiblir, si vous ne voulez vous affaiblir vous-même. » Et, ajoutant l'exemple au précepte, le poète veut faire une tragédie, comme tout le monde alors, comme Mme de Girardin [Judith, Cléopâtre), comme Ponsard, etc. Il fait La servante du roi (1843), puis Le songe d'Auguste (i853), mélange de Corneille et de Marivaux :

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