AUGUSTE
Puisse de votre front ce léger diadème, Livie, à tout jamais éloigner tout ennui, Et que le plaisir seul voltige autour de lui! Que je sois seul chargé du terrible héritage Qu'à la mort de César je reçus en partage, Lorsque sous le poignard le plus grand des humains Tomba, laissant le monde échapper de ses mains! Non que de vos conseils et de votre prudence Je ne veuille au besoin réclamer l'assistance. De la vulgaire loi votre esprit excepté Nous montre la sagesse auprès de la beauté. Je le savais : mon cœur vous en a mieux chérie. Ma sœur jusqu'à présent fut ma seule Egérie; Sur vos deux bras charmants maintenant appuyé, J'aurai deux confidents, l'amour et l'amitié.
Que conclure de ces fluctuations , de ces conversions in extremis à la tragédie? Que Musset n'est pas
de la race des poètes dramatiques... Et cependant on Ta joué, on le joue encore, on l'écoute avec plaisir, on le lit surtout ; il a eu des imitateurs, il a presque créé un genre. Ce genre n'est ni tragédie, ni drame, ni comédie, mais il tient de tout cela à la fois. Le procédé d'amalgame, c'est de prendre un peu de Shakespeare, beaucoup de Marivaux, un soupçon de Molière... et de servir... froid; car ce délicieux mélange,
s'il a quelque saveur, n'a aucune chaleur
Ces pièces étranges eurent pourtant un certain succès, mais un succès d'une nature particulière. Elles n'étaient pas faites pour être représentées. Des seize ou dix-sept... comment dire? proverbes? comédies? il n'y en a que trois qui aient été écrites pour la scène, Lonison (1849), Carmosine (t85o), Bettine (i85i), et :e sont précisément les plus faibles. Pourquoi Musset les écrit-il? C'est probablement la révolution de 1848 }ui, en lui enlevant une place, le décida à rechercher es succès les plus lucratifs. Et ces succès furent méliocres, parce que le poète n'était plus jeune , parce [U 'il s'était appliqué , parce qu'il avait voulu être égulier, correct et qu'il n'avait pu, parce qu'il avait terdu l'agréable désinvolture des pièces non prémédiées.
1 Ces dernières alors furent jouées, et réussirent. On présenta même une Nuit. Rien de plus curieux à
l32 ALFRED DE MUSSET
étudier que la physionomie de la salle. Il y eut de l'étonnement d'abord, puis de l'indulgence et de la sympathie. On se sentait reposé : car on était alors assassiné de réalisme et de crudités vraies, de passions terribles éprouvées par des êtres féroces allant jusqu'au bout avec une logique implacable et s'exprimant dans un style aussi à l'emporte-pièce que leur tempérament. Un proverbe de Musset par là-dessus détendait les nerfs, remettait l'âme dans son assiette. Il y avait de l'esprit, de la grâce, un peu de sensibilité et de mélancolie, beaucoup de poésie et de style. Et puis, cela n'était pas d'une corruption violente et dogmatique, cela ne prétendait pas prouver une thèse. C'était une corruption douce, aimable, attendrie, qui reposait de l'autre. Précisément à cette époque, on remettait à la mode les adorables élégances de cette charmante société d'autrefois. On publiait des Etudet (mot décent) sur la cour du Régent, sur les aimable: personnes qu'avait distinguées Louis XV. On pous sait aux enchères les Watteau, les Boucher et les fa meuses gravures des fermiers généraux. On pronon çait avec horreur et en se signant les noms de Voltair et de Rousseau; mais on réimprimait, rééditait, illus trait de dessins, de préfaces le roman de l'abbé Pré vost, une des passions de Musset.
Voilà le cadre, l'accompagnement naturel dz ce
jolis succès d'Alfred de Musset. Cela est fait pour une société blasée, fatiguée, désœuvrée, qui badine avec V amour, comme avec le reste, qui répète volontiers quil ne faut jurer de rien, c'est-à-dire que, comme cela pourrait bien arriver, il ne faut pas s'engager, mais laisser faire les circonstances. Le vent qui ouvre ou ferme la porte, le caprice qui pousse ici ou là, qui met Fortunio à la place de Clavaroche et laisse toujours M. André à la sienne, qui empêche la pauvre Carmosine de mourir d'amour, qui envoie à Bettine désespérée de la trahison de Steinberg le fidèle et tendre Stephan, qui détourne Marianne du langoureux Ccelio pour la jeter vers le léger Octave..., je ne sais quoi d'abandonné et de morbide, des élégies et des théories, des soupers et des madrigaux, une nouvelle carte du Tendre avec des stations imprévues, voilà ce qu'il fallait à une société à la fois légère et engourdie.
Pour moi, les pièces que je préfère, ce sont les plus . invraisemblables, celles qui ont le moins de rapports possibles avec la réalité contemporaine. Je goûte peu j les légèretés un peu lourdes du caprice, et moins encore le papotage prétentieux de II faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Ce décousu cherché, ces mots spirituels sans gaieté, ce manège de chevaux savants, i qui font voltes sur voltes sans avancer, ce prétendu
atticisme de coquetage me semble fastidieux. Cela a la prétention d'être une image du monde élégant. Tant pis pour le monde élégant si l'on y parle ce jargon ! — Combien Musset est plus amusant, quand franchement il s'abandonne à la pure fantaisie ! On ne sait dans quel pays, à quelle époque on est, ni de quoi il s'agit. La scène change à tout instant; les personnages disent et font tout ce qui leur passe par la tête. Ici, le poète imagine un chœur à la façon antique, qu'il charge d'introduire les personnages, et quels personnages ! Ecoutez maître Blazius annonçant l'arrivée du jeune Perdican! Là, c'est un dialogue impossible entre un oncle et son neveu. Mais le chef-d'œuvre du genre, c'est Fantasio, un véritable conte de fée. — Vous y verrez que la fantaisie est chose charmante, et qu'on ne saurait s'en passer Mais aussi, où ne mèneraitelle pas, si elle apparaissait ornée de tous ses charmes! On ne lui ouvrira donc la porte du logis que rarement, et il faudra qu'elle se déguise avant d'entrer. Même déguisée, même sous la livrée d'un fou... qui sait? elle saura peut-être bien se faire aimer encore
Je ne sais s'il y a une étude plus difficile que celle de l'œuvre de Lamartine. Je comptais sur les discours qui devaient être prononcés à l'Académie en son honneur... Je les ai lus et trouve ma tâche aussi difficile qu'avant... Il y aurait un moyen : ce serait de céder la parole au poète pendant une heure, et de lire les plus belles pièces : c'est à peu près ce qu'a fait le plus spirituel des deux académiciens; mais ce serait déserter le poste de la critique ; il faut être ce qu'on est, et jusqu'au bout.
Cette étude se divise en deux parties : dans l'une doit se placer l'examen de l'œuvre lyrique; elle occupe la première moitié de la vie du poète, qui s'arrête en i83o. Lamartine a trente-neuf ans.
Ce qui frappe d'abord, c'est la persistance de cette partie de l'œuvre. Le succès des Méditations fut im-
l36 LAMARTINE
mense en 1820, celui des recueils suivants un peu moindre, il est vrai, mais cela ne s'effondra pas, cela se réimprime encore... On ne réimprime plus Casimir Delavigne ou Béranger. Cinquante-quatre ans n'ont pas épuisé le succès. Editions innombrables, additions, commentaires, rien n'a découragé la faveur publique. La lecture de Lamartine est un besoin, pour les âmes jeunes surtout... les autres se consolent de ne plus l'être en se répétant encore les vers qui les berçaient et les charmaient lorsqu'elles l'étaient. Lamartine est l'écho délicieux des sentiments éternels.....
Comment s'est formé ce poète, qui a eu, qui a encore une telle prise sur les âmes?
Il existe un dialogue de Platon, que Lamartine n'avait pas lu, mais qu'avait lu La Fontaine, et qui est si charmant que les Allemands l'ont déclaré apocryphe. C'est Ylon. Le poète, dit Platon dans ce dialogue, est chose légère, ailée, divine surtout : c'est le Dieu qui l'inspire; lui-même est inconscient. Hors de l'inspiration, ce n'est plus qu'un vulgaire mortel. Eh bien, si l'on interroge Lamartine, si on lui demande d'où il vient, il répond dédaigneusement, et répète sous une autre forme ce qu'a dit Platon :
L'homme n'enseigne point ce qu'inspire le ciel ; et ailleurs, dans un commentaire en prose :
« La vie du vulgaire est un vague et sourd murmure du cœur; la vie des hommes sensibles est un cri; la vie du poète est un chant. »
Toujours il distingue rhomme du poète. « La poésie, dit-il encore ailleurs dans un autre commentaire :
« La poésie n'était plus pour moi (1822) qu'un délassement littéraire : ce n'était plus le déchirement sonore de mon cœur : J'écrivais encore de temps en temps, mais comme poète, non plus comme homme. J'écrivis les Préludes dans cette disposition d'esprit. C'était une sonate de poésie. J'étais devenu plus habile artiste ; je jouais avec mon instrument. »
Il dit encore à propos du Crucifix :
« Ceci est une méditation sortie avec des larmes du cœur de l'homme, et non de l'imagination de l'artiste. On le sent : tout y est vrai. »
Et ailleurs encore (Adieux à la poésie) .
« Je n'avais jamais écrit de vers que dans mes heures perdues. J'étais et je suis resté toute ma vie amateur de poésie plus que poète de métier. »
Pourquoi citer ces singuliers passages, auxquels on pourrait en ajouter bien d'autres, un surtout emprunté à la préface des Recueillements?... C'est pour prouver que Thomme ne se connaît pas lui-même. Lamartine
a beau faire d'ailleurs ; il est forcé de confesser qu'il a eu le malheur d'être poète, au moins à ses heures perdues. Nous, nous croirions plutôt que ce sont les moins perdues.
Il y a donc d'abord chez Lamartine le don, le génie qu'exigeait Boileau lui-même. — Lamartine est poète
de naissance Mais le poète vit et chante parmi
et pour les hommes; il subit les influences humaines et terrestres, celles de la naissance et de l'éducation,
celles de la vie et du milieu littéraire Or, on sait
bien des choses sur toutes ces influences, subies par Lamartine, on n'en sait que trop, et des choses peu conciliables parfois. Cherchons à en dégager l'essentiel.
Tout a concouru pour développer en Lamartine la subjectivité, le moi. Né en 1791 dans une famille royaliste et catholique, seul fils avec des sœurs, adoré, gâté par sa mère, qui se prête à tous les sacrifices, il est faiblement préparé au combat de la vie. Enlevé au lycée de Lyon, où il ne peut rester, il est mis chez les Jésuites à Belley... Les Jésuites n'ont jamais rien compris à l'antiquité, ni même à la littérature, qui pour eux n'est qu'un jeu d'esprit. Mythologistes à outrance, ils ne sentent point les beautés simples et fortes d'Homère, de Pindare,de Plutarque, du stoïcisme, de Corneille. La moelle antique est inconnue à ces héros
LAMARTINE 1 3g
de l'obéissance passive Eh bien, tout cela restera
également étranger à Lamartine.
Ses études faites, il retourne sans avoir choisi de carrière à Saint-Point, où il vit d'une vie oisive, lisant au hasard, se promenant, rêvant, faisant des vers. C'est un René plus doux, plus aimé que celui de Chateaubriand, n'ayant comme lui rien d'amer ni de violent, mais sentant comme lui un profond ennui et le vide de la vie. La personnalité ne se répandait pas, ne s'épuisait pas dans un travail suivi. Le jeune homme semblait n'avoir aucune notion du devoir, de la fonction de l'homme, du dévouement à une idée, à la patrie ou à la liberté. En somme, son horizon était très étroit, comme celui du pays où il vivait, et où la nature est un peu effacée, sans plaines ni montagnes...
Les premiers orages des passions n'ont rien de terrible ni de fatal chez Lamartine. C'est un jeune cœur qui fait l'école buissonnière un peu partout, à Saint- Point, en Italie, à Paris... Puis vient un amour plus sérieux, que la mort dénoue et qui donne une secousse à l'âme du poète, juste ce qu'il faut pour la faire chanter. De là les Méditations... Puis un mariage, plutôt raisonnable que romanesque, amena une période de calme, et les Harmonies parurent....
Voilà le milieu, les principales circonstances de la vie, et les influences extérieures. On le voit, il n'y a
rien de saillant, point de bouleversements ni de coups de foudre. L'âme elle-même n'avait à cette époque ni idées ni sentiments qui fussent un orage.
Quant à l'homme même, à son caractère, il y a toujours en lui noblesse , pureté, élévation, générosité, bienveillance, et même une certaine naïveté. Qu'on se rappelle, par exemple, l'histoire des vers sur Gra- %iella lus à M. Thiers [Premier regret, Commentaire) et l'histoire de Sainte-Beuve (Epître à M. Sainte- Beuve , Commentaire) Voilà, avec les dons du
génie, les éléments humains. Il faut y ajouter l'influence du milieu littéraire.
La poésie de l'époque impériale est célèbre : Jamais il n'y avait eu tant d'abondance et un tel vide. C'est le rendez-vous des dieux au Panthéon romain. Tous les genres connus semblent se réunir une dernière fois pour expirer ensemble. Jamais le Parnasse n'eut tant de dieux et de déesses : on publie le Gradus ad Parnassum ; Delille reçoit une apothéose , Delille qui a enseigné à faire des vers sur n'importe quoi, sans idées, sans sentiment, au moyen d'un langage convenu l. Sous l'influence despotique de ce milieu, Lamartine compose des élégies à la Parny, une épo-
1. On trouvera dans un volume qui sera prochainement publié [Histoire des origines du romantisme) des détails sur la littérature à l'époque impériale.
pée, Clovis, une tragédie, Saùl Il échappa cependant à la tyrannie du milieu, d'abord parce que les voyages, le séjour à Saint-Point, la vie solitaire ne le laissèrent pas s'y mêler, ensuite parce qu'il dévora des livres qui exercèrent sur lui des influences capitales et fécondes : ce fut d'abord J.-J. Rousseau, et son moi ardent, sombre, désolé, amer, avec des ravissements d'extase intime, des communications avec la nature. Ce fut Mme de Staël , et Corinne surtout , livre si personnel, si plein d'éclat, de passion, de mélancolie, de douleur, et dans lequel la prose essayait de voler. Ce fut Chateaubriand, avec son Génie du christianisme et ses Martyrs, mais surtout avec René et Attala. Ce furent enfin Byron, satanique, enivrant, et Ossian, nébuleux, mélancolique. Voilà les véritables inspirateurs du poète. De ces poètes lus et dévorés est sortie la première, la plus belle, la plus pénétrante poésie lyrique personnelle que la France eût encore connue. Cela ne ressemblait à rien.
Aussi le poète fut-il mal reçu par le premier éditeur auquel il porta son recueil :
« J'ai lu vos vers, lui répondit M. Didot; ils ne sont pas sans talent, mais ils sont sans étude. Ils ne ressemblent à rien de ce qui est reçu et recherché dans nos poètes. On ne sait où vous avez pris la langue, les idées, les images de cette poésie : elle ne se classe dans aucun genre défini. C'est dommage ! il y a de l'harmonie. Renoncez à ces nouveautés qui dépayseraient le génie
français. Lisez nos maîtres, Delille, Parny, Michaud, Raynouard, Luce de Lancival, Fontanes : voilà des poètes chéris du public. Ressemblez à quelqu'un si vous voulez qu'on vous reconnaisse et qu'on vous lise. »
Quand le volume parut, ce fut un ravissement. Il y avait d'abord l'harmonie, la mélodie du vers, inconnue jusque-là et qui était comme un bercement délicieux ; il y avait aussi un bercement pour l'âme : un langage était enfin trouvé pour ce qu'il y a de plus intime, de plus mystérieux, de plus cher. Citaient des chants d'amour sans orages violents , sans reproches , sans emportement ni galanterie, mais dans lesquels il y avait du recueillement, de l'extase, du divin. On croyait suivre le vol de deux âmes dans les espaces, on croyait entendre un chant alterné. C'étaient aussi des souvenirs qui n'avaient rien d'amer et de désespéré. Après le coup reçu, Pâme du poète se nourrit, s'enchante de sa douleur ; elle évoque les douces images de la félicité passée ; elle erre dans les lieux où revit chaque heure de sa joie.... C'est la nature associée aux sentiments du poète Toute âme noble, pure, tendre, n'a-t-elle pas son lac, son Ischia, son souvenir ? C'étaient aussi des chants de douleur. Abattement de la vie, mort de l'espoir, regrets, qui ne vous a connus? Mais le poète caresse ses blessures : tandis
qu'il chante, l'orage se calme, sa peine s'endort et de-
vient un charme. Même dans le Désespoir, même dans Novissima verba, même dans le Crucifix et dans le Premier regret, l'âme vibre doucement, s'épanche, mais ne se déchire point. Il y a acquiescement à la peine, espérance infinie ; on voit l'œil levé en haut. Mais ce qui fait surtout le charme enivrant de cette poésie, ce qui amena, attacha à Lamartine les jeunes gens et les femmes, c'est que le poète est l'harmonieux et pénétrant interprète des vagues mélancolies, des langueurs, du vide de l'âme, de l'attente vague et tendre
surtout Tel est le charme du Vallon, de YIso-
lement, etc
Que manque-t-il à cette poésie? Ce n'est ni l'élévation ni la pureté ; c'est l'énergie et la précision. Elle ne retrempe pas la vie : elle la berce, elle l'endort.
Bien des exemples l'ont déjà fait voir : le mouvement, l'instabilité sont le génie même du xixe siècle, si orageux, si tourmenté, si incertain dans ses voies. Pénibles, cruelles même sont ces secousses incessantes, mais nous voulons espérer qu'elles ne seront pas stériles; plus la lame est forte, plus elle rapproche du rivage.
Les âmes les plus richement douées, les imaginations les plus vives, celles des poètes et des artistes, ont subi plus que les autres le contre- coup de ces commotions.... elles ont en elles aussi leurs révolutions.... Comment cette vibrante et sensible nature de Lamartine serait-elle restée étrangère aux idées, aux espérances, aux rêves qui agitaient et passionnaient le monde?
Nous sommes en i83o. La vie du poète est calme, unie, heureuse , tout entière occupée par les rêveries, la contemplation, la poésie... Cest au milieu de ces loisirs, de cette félicité un peu monotone que le
surprit la révolution Mais non ! elle ne le surprit
point. Lamartine Pavait pressentie : il ne fallait pas pour cela une bien grande perspicacité. Un instinct secret d'ailleurs, des rêves vagues, mais obstinés, faisaient rayonner autour de lui des perspectives nouvelles. Il était sincère plus tard quand il disait que la contemplation et la rêverie ne prenaient qu'une part de sa vie. Il rêvait, préparait l'action.
« Dans ces drames désordonnés et sanglants qui se remuent à la chute ou à la régénération des empires, quand l'ordre ancien s'est écroulé et que l'ordre nouveau n'est pas encore enfanté; dans ces sublimes et affreux interrègnes de la raison et du droit que la pensée n'ose contempler, et sur lesquels l'histoire même jette un voile, de peur que l'humanité n'ait à rougir à son réveil, tout change : la scène est envahie, les hommes ne sont plus des
acteurs, ils sont des hommes; ils s'abordent, ils se mesurent corps à corps, ils ne se parlent plus la langue convenue de leur rôle, ils se parlent la langue véhémente et spontanée de leurs intérêts, de leurs nécessités, de leurs passions, de leurs fureurs ! Héroïsme et bassesses, talents, génie, stupidité même, tout sert; toute arme est bonne ; tout a son règne, son influence, son jour : l'un tombe parce qu'il porte l'autre. Nul n'est à sa place ou du moins nul n'y demeure; le même homme soulevé par l'instabilité du flot populaire aborde tour à tour les situations les plus diverses, les emplois les plus opposés, etc. »
C'est à l'Académie, en avril i83o, que Lamartine s'exprimait ainsi. Cela n'est-il pas prophétique ?... Vers le même temps, le poète écrivait la pièce des Révolutions, où il donnait la théorie du progrès éternel et où il réclamait l'élargissement du christianisme.
Il ne se jeta pas d'abord dans la mêlée ; il y avait des convenances à ménager, et le poète possédait toutes les délicatesses de rame. Entre la période contemplative et la période active, il plaça l'épisode du voyage en Orient. C'était un intermède, un renouvellement. Le livre se compose de notes faiblement rédigées, mais où les idées sont transparentes. D'abord la Grèce, Athènes surtout, laisse le poète assez froid. L'art grec ne lui dit rien, avec sa sobriété, sa mesure, sa précision : :'est le contraire de ses dons. Mais l'Orient le touche, Balbeck le remue. Les époques de l'histoire de l'humanité hantent son imagination. Il revoit le passé à
ÏO
la lueur des idées alors dans Pair : il est saint-simonien de cœur, socialiste ; il déclare que le christianisme est trop étroit, qu'il doit se transformer, « pour ressortir plus rationnel et plus pur des mystères surabondants dont on l'a enveloppé. » — Quant à la question politique, elle est absolument subordonnée à la question sociale : les gouvernements qui ne le comprendront pas et ne suivront pas ce mouvement fatal seront balayés.
Voilà la position que Lamartine prit à la Chambre. Il était seul de son parti, ne trempant dans aucune intrigue, dominant tous les politiques au jour le jour,
raillé, traité de poète En 1840, le roi le suppliait
de prendre la direction des affaires : il refusait
En 1847, il publiait Les Girondins, livre que bien des gens n'ont pas pardonné au poète. Ce qui en fit le succès, c'est justement ce charme infini qui est dans Fauteur, cette sincérité, cette naïveté, cette expansion colorée et harmonieuse. Jusque-là, il ignorait cette histoire.... En 1824, il avoue à Casimir Delavigne qu'il a peur de la liberté.... et le voilà qui, à la lumière des idées nouvelles, lit, sent, est désabusé et nou jette la poésie même de la Révolution. Les bassesse les lâchetés, les hypocrisies, — en petit nombre il les flétrit; mais tout ce qui est grand, fort, sincère
alors même que ce serait à la fois terrible, implacable, il l'admet, il l'exalte, non seulement les Girondins ni même Danton, mais les vaincus de Thermidor, Robespierre, Saint-Just, ce dernier surtout, dont son imagination était amoureuse. Saint-Just est « beau, fantastique, nuageux comme une théorie, pensif comme un système, triste comme un pressentiment. C'est moins le portrait d'un homme que d'une idée. Il ressemble à un rêve de la république de Dracon. »
Quelle est la conclusion du livre ? C'est que la Révolution fut un combat à mort pour la cause de la raison humaine :
a On est fier d'être d'une race d'hommes à qui la Providence a permis de concevoir de telles pensées et d'être enfant d'un siècle qui a imprimé l'impulsion à de tels mouvements de l'esprit humain. On glorifie la France dans son intelligence, dans son rôle, dans son âme, dans son sang. Les têtes de ces hommes tombent une à une, les unes justement, les autres injustement, mais elles tombent toutes à l'œuvre...
« Une nation ne doit pas regretter son sang, quand il a coulé pour faire éclore des vérités éternelles. Dieu a mis ce prix à la germination et à l'éclosion de ses desseins sur l'homme. Les idées végètent de sang humain. Les révélations descendent des échaiauds. Toutes les religions se divinisent par les martyres. »
L'effet fut instantané et prodigieux. Les plus timides furent apprivoisés à la révolution, et préparés. On
avait soif d'idéal, de grandeur, de force, de dévouement ; on étouffait dans un air lourd et prosaïque. Il y avait dégoût, mépris, désir ardent de nouveau, d'inconnu, d'orages... Quand un peuple en est là, l'orage éclate : 1848 éclata. Le rêve ébauché en i83o devient une réalité. Lamartine est l'homme du moment, le seul, l'arbitre de la France et de l'Europe. Il est plus que Démosthènes, plus que Mirabeau : il faudrait remonter à l'antique Orphée, le dompteur de monstres , pour lui trouver son
rival Il tomba le jour où ce qu'il avait chanté et
fait aimer, la liberté, la justice, la fraternité, sortit des âmes....
Les vingt dernières années du poète sont la honte de la France. Ce fut comme une revanche de la plate et curieuse vulgarité qui avait subi l'ascendant, le rayonnement du génie. Le nouveau régime ne brillait pas par la poésie : Lamartine resta à l'écart. Il refusa les offres du pouvoir et à soixante ans se mit au labeur. Parfois une plainte vibrante lui échappait, et nous en gémissions de pitié, d'ardente sympathie d'abord, puis de respect... Mais quoi ? ce n'était pas un stoïcien. Cette âme vibrante et sonore était faite pour
s'épancher : c'était sa nature et sa consolation Que
de pages admirables le poète a jetées au vent !... Lui, se faisant critique, quelle chute ! Mais il planait au-
dessus du labeur ; il ne voyait que les sommets lumineux et purs. Doux, simple, bienveillant, son âme prêtait aux âmes les plus vulgaires quelque chose de son rayonnement. Son génie faisait l'aumône aux plus chétifs. Dans ses jugements, il se trompait presque toujours, mais parce qu'il voyait autre chose et que sa vision était plus belle que la réalité. C'est lui qui aurait dû dire :
Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
Il était toujours à côté, mais surtout au-dessus. L'idéal dont il s'était nourri le reprenait sans cesse, jusqu'au jour où il le reprit tout entier
Cette période de la vie du poète remplie surtout par Faction ne fut pas stérile pour la poésie. De i83o à 1840, la politique laisse encore à Lamartine bien des loisirs. Et puis, il faut que les idées nouvelles que chante son esprit s'épanchent sous la forme qui lui est naturelle, fatale.... la poésie. De là deux poèmes, Jocelyn, La chute d'un ange, et un recueil lyrique, les Recueillements.
Les deux poèmes ne sont que des épisodes détachés d'un immense poème qu'il rêvait et dans lequel il | aurait passé en revue les diverses époques de l'humanité, les phases successives de son développement....
l50 LAMARTINE
Encore le rêve! encore le vague! Civilisation, religions, gouvernements, institutions sociales, mœurs, langues, arts, l'Orient avec l'Egypte, Hnde, la Perse; l'Occident avec la Grèce, l'Italie, les Barbares; le christianisme, les peuples modernes, la Révolution, tout cela devait trouver place dans cette gigantesque
épopée La fatigue, l'ennui de l'œuvre, le peu de
succès du second des poèmes, les préoccupations de plus en plus vives de la politique, l'inspiration de la Muse devenue plus rare lui firent abandonner l'ouvrage projeté. Il ne reste que deux fragments destinés, à ce qu'il semble, à clore et à ouvrir la série. La chute dCun ange (1839) a pour théâtre le monde naissant à la veille du déluge; l'action de Jocelyn se passe à la fin du siècle dernier.
La critique a soulevé bien des questions à propos de ces poèmes, la question religieuse surtout. On a accusé le poète de n'être plus catholique, ni chrétien, ni déiste même , de n'admettre aucune révélation, d'être panthéiste : Dieu en tout, tout en Dieu. Lamartine s'est défendu faiblement : son instinct était religieux, sa raison était vagabonde
Quelle impression dernière se dégage de Jocelyn? Une ineffable tristesse, un attendrissement doulou-
reux. Ce livre, dont le héros est un prêtre catholique, n'est ni un livre de foi, ni un livre de force; c'est un chant d'amour à deux voix d'abord ; puis, l'une s'éteignant , l'autre murmure encore quelque temps
La Chute d'un ange est un étrange poème, une débauche d'imagination, un entassement de contrastes prodigieux. Dans cette histoire fantastique d'un ange se faisant homme par amour, l'horrible, le gracieux, le féroce, le tendre, le hideux se heurtent, dans un style souvent barbare
Ce dernier développement du génie poétique de Lamartine est un effort pour sortir du moi, de la subjectivité, pour atteindre l'objectivité. Le poète y réussit faiblement. Ce qui est beau et vivant, c'est toujours l'élan lyrique. Jocelyn chante et ne raconte pas. Le drame n'a qu'un personnage, toujours le même : le poète, mais quel poète!
Il y a cependant dans les Recueillements une pièce d'une venue singulièrement forte et vigoureuse : c'est le Toast; le poète entrevoit et annonce la paix et la liberté régnant dans l'immense famille humaine :
L'homme n'est plus Français, Anglais, Romain, barbare; Il est concitoyen de l'empire de Dieu.
l52 LAMARTINE
Les murs des nations s'écroulent en poussières, Les langues de Babel retrouvent l'unité. L'Evangile refait avec toutes ses pierres Le temple de l'humanité.
Dieu entende le poète! Si reculé que soit le but, qui oserait renoncer à cette espérance? La paix des peuples, c'est la liberté, c'est la justice, c'est l'amour!
Il n'y a pas d'étude critique complète sur Victor Hugo. Une biographie curieuse a bien été publiée, mais elle ne va que jusqu'en 1840 et ne parle ni des œuvres lyriques, ni de la constitution de l'école romantique. Elle est donc d'un faible secours. On en peut dire autant de la critique : elle n'a jamais sérieusement étudié Victor Hugo l? Le Globe, très réservé au début, devient un peu plus vif vers 1828-1830. Sainte- Beuve salue le poète avec admiration en i83i, fait des réserves en 1 835, puis plus rien, si ce n'est de temps en temps des notes très froides au bas d'articles. Vers 1 836, il y a réaction : le mot d'ordre est décadence. MM. Planche et Nisard entreprennent de le
1. Victor Hugo d'ailleurs l'a toujours dédaignée. « L'auteur . de ce recueil, dit-il dans la Préface des Orientales, n'est pas de ceux qui reconnaissent à la critique le droit de questionner le I poète sur sa fantaisie. »
prouver. Par contre, les admirateurs du poète sont de plus en plus passionnés : ils ne font aucune réserve, trouvent tout sublime, témoignent une pitié, un mépris profond aux faibles d'esprit qui ne comprennent pas. Ils sont restés ce qu'ils étaient à la première représentation ôiHernani..... Enfin la politique a créé au poète des critiques irréconciliables. Aussi n'a-t-il jamais été étudié consciencieusement, d'une façon indépendante, comme il le mérite. Je voudrais l'essayer, tout en sachant bien d'avance que je ne satisferai personne.
J'esquisserai d'abord les traits principaux de la physionomie, et le caractère général de l'œuvre.
Celle-ci est considérable. Victor Hugo écrit depuis soixante ans, et il écrira encore. Il a abordé tous les genres, et dans tous les genres il a produit des œuvres capitales. Nul n'a enfourché comme lui le coursier lyrique : « Il va plus loin que nul n'est allé avant lui. » Il a fait la préface de Cromwell et a donné au théâtre Hernani, Marion Delorme, etc. Romancier, il a écrit Notre-Dame de Paris, et dans ses autres romans des pages admirables. Enfin les Châtiments et la Légende des siècles sont deux œuvres sans modèle, et merveilleuses.
Il est partout, sur tous les sommets de l'art. C'est lui, toujours lui, et partout il éblouit, il ravit, il révolte.
VICTOR HUGO l55
A tous ces signes, reconnaissons cTabord un tempérament, le plus puissant qui ait jamais été. L'inspiration est prodigieuse. Elle n'est pas, comme chez Lamartine, l'aigle enlevant Ganymède vers les hau- :eurs , mais le cheval furieux et indomptable de Vlazeppa Rien n'a dompté le poète, ni les nécessités de la vie, les déboires, les injustices, ni les passions, ni la politique et ses revers, ni les deuils, ni l'exil, ni la vieillesse. Tous les autres, Lamartine, Béranger, de Vigny, Alfred de Musset, ont subi l'épuisement, le découragement. Lui, de plus en plus grand à mesure que ses pairs disparaissent, reste toujours debout, toujours à l'œuvre.
Ne l'isolons pas cependant : plus qu'aucun autre, il est de son temps, de son siècle grand et fort.
Ce siècle est grand et fort : un noble instinct le mène...
Oui! mais où? Qui le saura? Depuis quatre-vingts ans, c'est une lutte perpétuelle entre des tendances contraires , une lutte sur tous les points , politique, religion, questions sociales. Découvertes prodigieuses , progrès , abîmes menaçants , explosions formidables, incertitudes, impatiences, découragements profonds, espérances grandioses voilà le
siècle.... Voilà aussi l'œuvre de Hugo ; elle reflète son iemps tout entier.
D'autres n'ont réfléchi qu'un aspect : Lamartine est le poète de la vie intérieure, du progrès, des révolutions. Alfred de Vigny s'enferme dans le passé auquel il ne croit plus, méprise le présent, a le dégoût de l'avenir. Musset ne voit que l'amour. Hugo, lui, a suivi jour par jour la vie confuse, incertaine du siècle ;
il s'y est associé, il s'y est plongé, englouti Aussi,
comme le siècle, ce génie étrange, qui en réunit tous les contrastes, s'est formé au jour le jour. Sa naissance est un contraste; sa mère est royaliste, vendéenne, brigande; son père est un vieux soldat :
Mon père vieux soldat, ma mère Vendéenne.
A Paris, il subit la double influence poétique
de sa mère et d'un jardin grand, profond, mystérieux; il lit Tacite et Juvénal, l'un qui découvre les profondeurs sombres, l'autre qui les illumine. Mis au collège, il étudie les mathématiques, les constructions géométriques.... le nombre,... le rythme. Vers 1820-1824, comme la France, et surtout comme son premier milieu, il est royaliste, il croit aux Bourbons : de là ses premières odes. Sa mère meurt, l'influence de son père reprend le dessus; vers 1827, il est libéral, comme tout le monde, il chante l'Empereur et la liberté, la liberté sous toutes les formes. Romantique d'instinct,
il trouve la définition du romantisme : le romantisme en littérature, c'est le libéralisme en politique. . . i83o arrive. Victor Hugo va-t-il s'arrêter et, comme tant d'autres, se déclarer satisfait? Non : la Révolution ne tient pas toutes ses promesses; la France se renferme în une égoïste indifférence; les peuples opprimés tournent en vain les mains vers elle : elle détourne les yeux. Lui, poète, il maudit ceux qui laissent les na- ;ions qu'on égorge appeler et crier :
Je hais l'oppression d'une haine profonde ;
Aussi lorsque j'entends, dans quelque coin du monde,
Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier,
Un peuple qu'on égorge, appeler et crier;
Quand, par ces rois chrétiens, aux bourreaux turcs livrée,
La Grèce, notre mère, agonise éventrée ;
Quand un Cosaque affreux, que la rage transporte,
Viole Varsovie échevelée et morte,
Et souillant son linceul, chaste et sacré lambeau,
Se vautre sur la vierge étendue au tombeau :
Alors, oh! je maudis dans leur cour, dans leur antre,
Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre!
Je sens que le poète est leur juge! Je sens
Que la Muse indignée, avec ses poings puissants,
Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône
Et leur faire un carcan de leur lâche couronne,
Et renvoyer ces rois, qu'on aurait pu bénir,
Marqués au front d'un vers que lira l'avenir !
Oh! la Muse se doit aux peuples sans défense.
J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance,
Et les molles chansons, et le loisir serein,
Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain. (1831.
Mais qu'est-ce que cela auprès du malaise profond, du vide qui se fait dans les âmes?... Des systèmes s'élaborent, des solutions sont jetées en avant, des
religions nouvelles apparaissent Tout cela arrive
au poète, et tout cela le poète le rend dans ses vers, dans ses drames, dans ses romans. En 1848, il est un des porte-voix de l'opinion républicaine;.... en i85i, il est un des exilés du 2 décembre... Faut-il poursuivre?... Pendant vingt ans, il y eut comme une torpeur de l'opinion publique. Le poète, après avoir lancé les Châtiments, se replie sur lui-même, n'écoute plus rien. Il vit dans une sérénité triste : les années sont pesantes, les deuils accablants; les espérances sont ajournées, le progrès est bafoué. Que faire? Retrouver la vie intérieure, lesdeuils, les souvenirs, l'art surtout... De là les Contemplations, la Légende des siècles, et l'erreur qu'on appelle Les chansons des rues et des bois...
Le poète n'est revenu d'exil qu'au moment où la France succombait envahie : deux espérances l'avaient soutenu et inspiré toute sa vie; il voulait voir la suppression de la peine de mort et la suppression de la guerre. Hélas! il lui a été donné de voir et la guerre étrangère et la guerre civile, et l'échafaud est encore debout. Mais qu'importe? le dernier cri du poète est un cri d'espérance et de foi :
Mon œil ouvert d'avance attend les grands réveils,
Et je crie : Espérez ! à quiconque aime et pense,
Et j'affirme que l'Etre inconnu qui dépense,
Sans compter, les splendeurs, les fleurs, les univers,
(Et comme s'il vidait des sacs toujours ouverts),
Les astres, les saisons, les vents, et qui prodigue
Aux monts perçant la nue, aux mers rongeant la digue,
Sans relâche l'azur, l'éclair, le jour, le ciel,
Que Celui qui répand un flot torrentiel
De lumière, de vie et d'amour dans l'espace,
J'affirme que Celui qui ne meurt ni ne passe,
Qui fit le monde, un livre où le prêtre a mal lu,
Qui donne la beauté pour forme à l'absolu,
Réel malgré le doute, et vrai malgré la fable,
L'Éternel, l'Infini, Dieu n'est pas insolvable.
Victor Hugo est donc l'homme de son temps : il en reproduit tous les aspects souvent étranges, désordonnés, toujours puissants. Il en avait bien conscience :
Ce qu'on attaque en moi, c'est mon temps, et je l'aime. ,
Certe on me laisserait en paix, passant obscur,
Si je ne contenais, atome de l'azur,
Un peu du grand rayon dont notre époque est faite.
Hier, le citoyen, aujourd'hui le poète,
Le romantique après le libéral, — allons,
Soit : dans mes deux sentiers mordez mes deux talons.
Mais le poète n'est pas toujours emporté par le cou- :ant du siècle... souvent il s^sole, il va puiser à des
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sources cachées ; il espère, il regrette, il aime, il souffre, il prie, il contemple Dieu, la nature, l'homme, l'art...
Cette partie lyrique de l'œuvre de Victor Hugo a été bien attaquée, bien contestée! Deux critiques surtout lui ont été faites : Le poète, affirme-t-on, ne pense pas, n'éprouve pas ce qu'il dit... Et l'on raconte telle anecdote, tel mot de conversation, tel fait. On met le poète en contradiction avec l'homme en déshabillé : Quel succès ! Comme si l'homme qui écrit n'était pas tout différent de l'homme qui vit au milieu de nous chaque jour!... Quand le poète travaille, compose et chante, il est dans un état particulier, divin, sacré. L'œuvre s'impose à cet être inspiré ; elle le prend tout entier,... et le poète transforme les éléments du réel, il poursuit et atteint une vérité supérieure à toutes les autres vérités de la vie, la vérité de l'art. Voyez l'hirondelle, l'oiseau aérien par excellence : elle n'est pas faite pour se poser, mais pour décrire éternellement des cercles harmonieux dans l'éther lumineux. Cependant, qui ne l'a vue, en mai, posée dans l'ornière fangeuse du chemin?... On a aussi reproché à Victor Hugo son manque de simplicité. Oui ! cela est vrai; mais, qu'on le sache bien, il n'y en aura plus de simplicité. L'art antique était simple, simple aussi l'art du xvne siècle. Pourquoi? C'est qu'alors il n'y
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avait rien cTincertain, d'indécis, de mystérieux. Tout était net, précis, arrêté : on avait devant soi un horizon étroit, mais déterminé; l'art reflète cette harmonie;... mais que de lacunes pour nous! que de passions, d'idées, de sentiments qui sont notre vie et dont alors on n'avait nulle idée ! Ces passions, ces idées, ces sentiments, Victor Hugo les a rendus, avec plus d'ampleur, de profondeur, d'éclat qu'aucun autre. 11 y a deux ou trois cordes à la lyre de Lamartine. Combien y en a-t-il à celle de Victor Hugo ?
C'est Dieu d'abord et la religion qui inspirent le poète. Victor Hugo n'est pas une âme essentiellement religieuse, comme Lamartine, qui s'absorbe, gémit, soupire, espère; c'est un poète à l'imagination puissante, voyant Dieu tour à tour sous les divers aspects qui le manifestent à l'âme humaine. Dans les Odes et Ballades, le Dieu de Hugo, c'est le Dieu de Bossuet, le Dieu officiel ; dans les Feuilles d'Automne, c'est le Dieu sensible au cœur de Pascal : « Ma fille, va prier...', » dans les Contemplations, c'est le Dieu des affligés. Plus tard, après le crime triomphant, c'est le Dieu de justice, sommé par le poète de se venger, de soulager la conscience... Cherchez, interrogez les poètes du xvne siècle, ce siècle croyant : il y a des psaumes traduits... par pénitence,
etc'est tout : Dieu est banni de l'art.
La nature est une seconde source d'inspiration pour le poète. Qui Ta comprise, sentie, rendue au kvii6 siècle ? La nature alors, c'est la matière : il faut ['embellir... C'est plus facile que de la comprendre... Dans Victor Hugo, que d'innombrables aspects elle revêt, cette nature immense, infinie, universelle ! Quel livre on ferait en réunissant les vers qu'elle lui a inspirés! Quels poèmes sur les cieux, l'Océan, la montagne, la vallée, les forêts murmurantes !... Qu'est-ce que la poésie, sinon l'intelligence des rapports mystérieux entre le monde de l'âme et le monde extérieur ?
Si vous avez en vous vivantes et pressées Un monde intérieur d'images, de pensées, De sentiments, d'amour, d'ardente passion, Pour féconder le monde, échangez-le sans cesse Avec l'autre univers visible qui vous presse ! Mêlez toute votre âme à la création !
Et, en effet, la nature devient pour le poète le théâtre, le cadre du drame humain. Il la voit au berceau du monde, vivante , aimante, souriant au premier homme et à la première femme :
Cependant la tendresse inexprimable et douce De l'astre, du vallon, du lac, du brin de mousse, Tressaillait plus profonde à chaque instant autour D'Eve, que saluait du haut des cieux le jour; Le regard qui sortait des choses et des êtres, Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres,
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Se fixait, plus pensif, de moment en moment, Sur cette femme au front vénérable et charmant ; Un long rayon d'amour lui venait des abîmes, De l'ombre, de l'azur, des profondeurs, des cimes, De la fleur, de l'oiseau chantant, du roc muet.
Puis il gémit de la voir sereine, impassible, quand notre cœur se brise :
L'air joue avec la branche au moment où je pleure, Ma maison me regarde et ne me connaît plus.
Qu'est-ce, quand cette même nature se prête aux scé<lérats ?
O nature profonde et calme, que t'importe I Nature, Isis voilée, assise à notre porte, Impénétrable aïeule aux regards attendris, Vieille comme Cybèle et fraîche comme Iris, Ce qu'on fait ici bas s'en va devant ta face ; A ton rayonnement toute laideur s'efface... Ce n'est pas ton affaire, à toi, de t'irriter. Tu verrais, sans frémir et sans te révolter, Sur tes fleurs, sous tes pins, tes ifs et tes érables Errer le plus coquin de tous ces misérables. » Etc.
Mais le poète s'arrêtera-t-il là? Non, il chantera la nature bienfaitrice de Thomme du xixe siècle; la nature à qui nous devons la science, le progrès qui a changé la destinée de Thomme :
Oh ! qu'un autre que moi te blasphème, ô nature ! Tandis que notre chaîne étreint notre ceinture,
Et que l'obscurité s'étend de toutes parts,
Les principes cachés, les éléments épars,
Le fleuve, le volcan à la bouche écarlate,
Le gaz qui se condense et l'air qui se dilate,
Les fluides, l'éther. le germe sourd et lent,
Sont autant d'ouvriers dans l'ombre travaillant;
Ouvriers sans sommeil, sans fatigue, sans nombre.
Tu viens dans cette nuit, libératrice sombre!
Tout travaille, l'aimant, le bitume, le fer,
Le charbon; pour changer en éden notre enfer,
Les forces à ta voix sortent du fond des gouffres.
... Si vaste, si variée, si infinie que soit la nature, l'âme de l'homme est plus vaste encore, plus infinie ; car elle conçoit Dieu, la nature, et elle subit la vie.
Au xvne siècle, où est la poésie de la vie humaine? On compose des odes adulatrices, on écrit des élégies amoureuses, imitées des anciens, avec incidents obligatoires, brouilles, raccommodements, absence, jalousie, etc., etc. Mais la douleur et le deuil restent muets. Tout au plus peut-on citer une strophe de Malherbe et une autre de Gilbert. Le seul poète humain de ce temps-là, c'est Pascal. Et encore ne voit - il que l'homme en général : l'individu n'existe pas alors ou n'a pas la parole. La Fontaine la prend bien, un jour, un autre, au gré de sa fantaisie, timidement, à la fin d'une fable... Mais en réalité ce grand siècle est muet, rien ne vibre. La révolution arrive; elle affranchit
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l'individu : chacun prend sa place au soleil..., et chacun prend sa place au soleil de Fart. La poésie trouve l'homme, non l'être général, collectif, mais celui-ci, celui-là . Le poète découvre son âme. Quelle source de poésie a jailli alors par le monde ! On connaît la note de Lamartine, celle de de Vigny, celle de Musset dans ce nouveau et délicieux concert. — Est-ce que Victor Hugo ne rend pas à lui seul tous les sons de ces trois lyres, et bien d'autres encore? Qui a mieux chanté la vie intime, mystère délicieux, douloureux, drame aux innombrables incidents, où la joie et la douleur, le sourire et les larmes, l'abattement, les ivresses se croisent , s'entremêlent , créent une destinée! Écoutez-le chanter son enfance, le grand jardin des Feuillantines, cet amour d'adolescent pour celle qui fut sa femme, les joies du foyer, l'enfant surtout, cette bénédiction, la mélancolie dans le bonheur, note toute nouvelle, l'hymne d'amour et de reconnaissance, etc., etc. Et je ne parle pas de la note de deuil, si poignante, si horrible parfois!...
Est-ce tout? Il s'en faut bien. Les misères dont la société abonde, vit, se nourrit, le prolétaire, le pauvre, la femme tombée, l'enfant jeté à l'atelier, le proscrit, tout cela, Victor Hugo l'a chanté, grand protecteur des opprimés ! A tout instant résonne en lui la note humaine, sympathique, miséricordieuse, indi-
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gnée, celle qu'on cherche en vain dans ce xvne siècle, si rayonnant à la surface, si sombre au fond, et où couvaient et s'amoncelaient de si formidables colères !...
Ai-je enfin épuisé les divers aspects de l'œuvre? Non... Le xixe siècle est large d'esprit et de cœur, cai il a souffert, et il sait. Il a remonté le cours des âges, il a interrogé les débris des races et des civilisations disparues, en même temps qu'il fouillait les entrailles du globe et exhumait les monstrueuses créations de la faune et de la flore primitives. Voici que , grâce à lui, la chaîne immense des êtres soude l'un à l'autre ses premiers anneaux. La vie secrète, obscure, indéchiffrable des peuples disparus apparaît. Religions, lois, arts, l'Inde, l'Egypte, la Perse, tout l'Orient mystérieux, colossal, émerge de l'ombre. Pour retrouver l'homme, ses croyances, son âme, depuis le berceau du monde jusqu'à nos jours, la science est à l'œuvre, et la poésie la suit. De là la Légende des siècles, première arche du port colossal qui doit relier l'homme du xixe siècle aux hommes des siècles évanouis...
Voilà l'ensemble de l'œuvre poétique; et je n'ai pas tout dit : l'art est réservé.
Après avoir essayé de caractériser la physionomie générale de l'œuvre de V. Hugo, il me reste à étudier le chef d'école. Cela est difficile, délicat, et technique.
Le rôle d'un chef d'école a des jouissances très vives ; il a aussi des dangers très réels. On est le premier, l'amour-propre est satisfait, on a l'autorité, on donne le mot d'ordre, on tient le drapeau. Mais on risque d'être empoisonné par la flatterie, on n'écoute que les admirateurs, on accuse les critiques d'envie; on a des disciples qui copient, exagèrent, et l'on est responsable ; on devient chef de parti, on suit sa queue; on devient la victime, la proie de sa manière. Si Victor Hugo a goûté, savouré toutes les jouissances du rôle, s'il les savoure encore, il serait puéril de prétendre qu'il a échappé à ses périls.
Dès 1824, on le trouve au centre d'un groupe de jeunes poètes : Guiraud, Soumet, les Deschamps, Beauchesne, Rességuier, parfois de Vigny, font partie de cette société royaliste, catholique, quintessenciée, séraphique... On exhume les jolis rôtés du moyen âge, les pages, les sylphes, les fées, les châtelaines , les des-
triers;on est sentimental, romanesque, mélancolique; on a le cœur tendre, on s'abandonne à des effusions perpétuelles, on prend des noms de roman, des petits noms : M. de Rességuier veut appeler Mme V. Hugo Adèle... Cela dura deux ou trois ans. Victor Hugo ne pouvait vivre dans une telle atmosphère : son royalisme, son catholicisme s'en allaient. Il fallait au poète de l'air, de l'espace, de la liberté... En 1826, de nouvelles recrues venues d'un autre monde, d'un monde libéral, apparaissent, Sainte-Beuve en tête, puis Guttinguer... à la fin Musset. V. Hugo alors est réellement chef d'école : il a étudié, médité ; il enseigne, il convertit. Voici son manifeste de Cromwel (1827) et Hernani (i83o). A partir d'Hernani, de nouvelles recrues se pressent encore autour de lui. Ce sont des jeunes gens ardents, batailleurs, T. Gautier, Gérard de Nerval, Boulanger, Dévéria, Petrus Borel, Mackeat, Dondey (O'Neddy), David. Tous ont été électrisés par la couleur des Orientales et la préface de Cromwell. Ce sont des tapageurs, un peu bohèmes, des bousingots, qui effarouchent les autres... De dix en dix ans des recrues nouvelles se succèdent. Voici Meurice, Vacquerie, Banville, les derniers des Romains, dans l'attitude de fakirs devant une statue colossale de Bouddha... Lui, il est toujours le dieu, le maître absolu, infaillible, inimitable... et le seul \
qu'on doive imiter. La critique indépendante n'essaye même plus de dire son mot : il y a d'un côté les ennemis politiques qui fo.it rage contre le poète, de l'autre les admirateurs quand même... Mais laissons les personnes, et voyons les doctrines.
C'est vers 1826 que Victor Hugo réclame pour la première fois la liberté dans l'art. Jusque-là, ne sachant pas, dit-il, ce que c'est que romantique, classique, il avait été conciliateur. La bataille s'engageant, les journaux, les salons, tout le monde s'en mêlant, il intervient à son tour et, sans se déclarer romantique, réclame la liberté. Mais, disait-on, cette liberté que vous voulez amènera la confusion, l'anarchie, le désordre... Il répond dans la préface des Odes et Ballad es.
« Il ne faut pas croire pourtant que cette liberté doive produire le désordre; bien au contraire. Développons notre idée. Comparez un moment un jardin royal de Versailles, bien nivelé, bien taillé, bien nettoyé, bien ratissé, bien sablé, tout plein de petites cascades, de petites bassins, de petits bosquets, de frelons de bronze folâtrant en cérémonie sur des océans pompés à grands frais dans la Seine, de faunes de marbre courtisant les dryades allégoriquement renfermées dans une multitude d'ifs coniques, de lauriers cylindriques, d'orangers sphériques, de myrtes elliptiques, et d'autres arbres dont la forme naturelle, trop triviale sans doute, a été gracieusement corrigée par la serpette du jardinier; comparez ce jardin si vanté aune forêt primitive du nouveau monde, avec ses arbres géants, ses hautes herbes, sa végétation profonde, ses mille oiseaux de mille cou-
leurs, ses larges avenues, où l'ombre et la lumière ne se jouent que sur la verdure, ses sauvages harmonies, ses grands fleuves qui charrient des îles de fleurs, ses immenses cataractes qui balancent des arcs-en-ciel ! Nous ne dirons pas : Où est la magnificence? Où est la grandeur? Où est la beauté? mais simplement : Où est l'ordre? Où est le désordre?... Choisissez donc du chef-d'œuvre du jardinage ou de l'œuvre de la nature, de ce qui est beau de convention, ou de ce qui est beau sans les règles, d'une littérature artificielle ou d'une poésie originale. » (1826.)
L'année suivante le poète écrit la préface de Cromwell, en 1828 celle des Orientales, très hautaine: « les autres peuples disent Homère, Dante, Shakespeare; nous, nous disons JBoileau. » A partir de ce jour, Victor Hugo prend le commandement, il consomme la révolution qui depuis dix ans s'élaborait, n'aboutissait pas.
En quoi consiste-t-elle? C'est d'abord la suppression des genres, de l'épopée, de la tragédie, de la comédie, de l'ode, de l'idylle, de l'élégie, de la satire. Chacun de ces genres est distinct des autres : il a sa forme spéciale, sa langue, son mètre, ses idées et ses sentiments, tout cela rigoureusement déterminé. Par qui? par les poètes, les créateurs? Non, mais par les critiques, qui, venus après, prennent un poème, lui assignent un nom, le dissèquent et donnent la recette. Les Grecs créent; les critiques grecs analysent les créations, les réduisent en formules. Les Romains adop- : tent les genres; les Français adoptent les adoptions :
des Romains, et cela avec une obéissance aveugle et peu raisonnée. Ainsi ils prennent la tragédie (soit !) avec Aristote, mais ils suppriment le chœur et le mètre. Ils prennent l'élégie, mais ils suppriment le vers élégiaque. Ils prennent l'ode, mais ils suppriment la strophe, l'antistrophe, l'épode. Ils prennent la satire, mais ils suppriment l'iambe d'Archiloque. Donc, rien que d'artificiel. Le genre est le maître, le poète est l'esclave.
Victor Hugo ne conserve que le récit et le chant, et il les mêle souvent. Le chant ou ode intervient sans cesse, même dans la satire, dans Y Expiation par exemple et dans les Abeilles du Manteau impérial. Pour e chant moins impétueux, le lyrisme recueilli, il prendra l'alexandrin, ou la strophe de quatre, de six /ers. Celle de huit, dix et douze est réservée pour les ransports... Il n'y a pas d'étiquette possible aux Feuilles d'automne, aux Chants du crépuscule, etc. Dans les Orientales, il y a de tout, des élégies, des )des, des idylles même et des satires... Ce que le >oète ne peut subir, c'est le cadre étroit, convenionnel, connu : il n'a jamais fait un sonnet...
Une autre révolution capitale, c'est la transformaion et le renouvellement de la langue poétique. Adieu
style noble, les genres nobles, les quatre ou cinq
:ents mots seuls acceptés pour les vers! Adieu les périphrases perpétuelles, et ce génie de parler des choses >ans les appeler par leur nom, même au théâtre!
Je m'écriai : « Pourquoi?
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière? »
Et sur l'Académie, aïeule et douairière,
Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
Et sur les bataillons d'alexandrins carrés
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux Dictionnaire.
Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!
Je fis une tempête au fond de l'encrier !
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées.
Le poète revient sur sa révolution à satiété et avec hyperboles accumulées à dessein. Son but, disait-il, était d'affranchir ridée dont le mot est le signe. Il se trompe : c'est un instinct moins philosophique et plus poétique qui le guidait. Expliquons cela.
Ce qui constitue essentiellement le langage de la poésie, c'est ïimage. La poésie, nous l'avons dit, traduit les rapports mystérieux entre le monde moral et le monde extérieur, et elle les traduit au moyen de. Timage. Même en prose, nous employons des images; nos comparaisons banales ne sont que des images; souvent même, nous supprimons un des termes; nous disons : une girouette, une poupée , légère comme un oiseau, sa voix est un tonnerre, etc. Le poète, lui,
saisit à chaque instant des rapports nouveaux, frappants, qui « illuminent l'idée ». Ces rapports lui viennent en foule ; il ne voit pour ainsi dire jamais l'objet nu, seul, mais toujours avec son cortège éblouissant d'analogies, de symboles, d'images. Boileau se sert quelquefois d'images; veut-il, par exemple, exprimer cette idée que, pour faire des vers, il faut être né poète, il la traduira au moyen d'images, et nous aurons Pégase, Phébus et le Parnasse, images claires, intelligibles et rendues par des mots admis dans la langue poétique... Victor Hugo, lui, voit toujours tout en images; de tous les objets extérieurs les rapports s'élancent sur lui ; il faut bien qu'il les rende ; c'est par là qu'il est Doète. — Mais, dit-on, les mots qui désignent ces objets le sont pas de la langue poétique autorisée. — Tant )is ! Et d'ailleurs: i° il n'y a pas de langue poétique mtorisée; 20 tous les mots sont poétiques, car il y a de a poésie dans tous les objets.
Il serait curieux de suivre la gradation des images :hez Victor Hugo. Dans les premières odes, il y a une mage pour une idée, comme chez Malherbe : c'est ■ne langue orthodoxe. Dans les Orientales, il y a plusieurs images pour une idée :
Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles!
C'est le destin, etc.
// faut que l'herbe tombe au tranchant des faucilles.
II faut que dans le bal les folâtres quadrilles Foulent des roses sous leurs pas.
Il faut que Veau s'épuise...
Il faut que V éclair brille...
Il faut qu' avril jaloux brûle de ses gelées. Etc., etc.
Autre exemple : le poète veut exprimer cette idée qu'à trente ans le génie est plus sûr de soi, plus fort, mais que ce n'est plus la première jeunesse. Il dira :
C'en est fait, son génie est plus mûr désormais : Son aile atteint peut-être à de plus fiers sommets, La fumée est plus rare au foyer qu'il allume; Son astre haut monté soulève moins de brume; Son coursier applaudi parcourt mieux le champ clos. Mais il n'a plus en lui pour l'épandre à grands flots, Sur des œuvres de grâce et d'amour couronnées, Le frais enchantement de ses jeunes années!
Quelquefois l'image devient tableau, comme dans la pièce des Feuilles d'automne intitulée Ce qu'on entend sur la montagne. Quelquefois elle est tout un drame, comme dans Maçeppa. Quelle que soit ridée, l'image la traduit. Le poète veut-il parler de ces y journalistes, dévots, insultant, calomniant; l'idée: ils ne méritent que des soufflets, sera traduite par :
Dieu prédestine aux dents des chevreaux les brins d'herbe, : n La mer aux coups de vent, les donjons aux boulets, Aux rayons du soleil les Parthénons superbes,
Vos faces aux larges soufflets. I y.
Eh bien, toutes ces images, qui sont l'essence même de la poésie, il y en avait les trois quarts d'interdites, à cause des mots déclarés non poétiques. Victor Hugo les déclara tous égaux, tous poétiques. Soit ! mais encore faut-il choisir... Lui ne choisit plus, ou plutôt il choisit les plus bizarres
On l'avertit, il redoubla. Les disciples admirèrent, se récrièrent, imitèrent : il fallait horripiler le bourgeois, le philistin. Ce fut une bravade, un défi, une gageure qui fut bientôt grotesque et puérile. La poésie devint une immense saturnale, une mascarade ; le pittoresque devint de la photographie brutale ; le réalisme envahit tout. Le poète lui-même, prêtant à de faciles pastiches, devint la proie de son procédé.
Soyons inflexible sur ce point, mais reconnaissons d'abord la légitimité, la nécessité de la révolution accomplie. Il fallait absolument affranchir et renouveler la langue.
Victor Hugo a aussi renouvelé le rhythme. Lamarine n'a rien innové ; il accepte les cadres consacrés ; «on ineffable harmonie lui est comme naturelle. Victor 3ugo, lui, innove avec génie, mais non sans excès quelquefois. Il disloque l'alexandrin, « ce grand aiais; » il établit le règne de la rime, dont il d.-
vient lui-même la proie;... il fait de longues études sur les mètres lyriques... La Pléiade avait innové : on se rattacha à elle. Il tente toutes les combinaisons, même les plus bizarres : voyez les Ballades et les Djinns...
En résumé, la poésie, c'est idée, sentiment, couleur, son. Longtemps, jusqu'en 1840, Victor Hugo a eu tout à la fois... et dans les Châtiments il a tout retrouvé. Il n'a plus aujourd'hui que la couleur jetée par grosses plaques çà et là, et le son. On tombe toujours du côté où Ton penche. Mais quelle poésie que la sienne! Victor Hugo n'est pas seulement un poète : c'est le poète.
Je ne donnerai pas, à propos des drames de Victor Hugo, de détails anecdotiques. Qu'on lise le second volume de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie; on en aura, trop peut-être. Le côté affaires y tient une grande place; l'art et ses préoccupations, au cune. Il y est beaucoup parlé des directeurs de théâ- v tre, des éditeurs, de leurs offres, des traités, des délais, r On dirait une concurrence à Dumas, mais sa^is colla- ] borateurs.
Les drames de Victor Hugo se sont succédé avec une
extrême rapidité. Hernani est de février i83o, Marion Delorme d'août i83i,Le Roi s'amuse de novembre i832, Lucrèce Borgia de février 1 833, Marie Tudor de novembre 1 833, Angelo d'avril 1 835, La Esméralda de novembre i836, Ruy-Blas de novembre i838, Les Bur graves de mars 1843. Le poète commence à vingt-huit ans et s'arrête à quarante. Pourquoi? croyait-il avoir assez fait pour la gloire ? Désesbérait-il de l'atteindre?...
Des reprises ont eu lieu, lucratives sans doute, mais qui laissaient le public assez froid : à aucun moment )n n'était saisi par l'émotion dramatique, on allait iux drames de Victor Hugo par curiosité, pour voir e qui avait fait tant de bruit, pour entendre des icteurs connus dans des rôles nouveaux pour eux. Lt puis, dans cette avalanche de prose réaliste qui touffe, on était aise d'entendre des vers éclatants et onores.
Pourquoi l'effet dramatique des pièces de Victor iugo est-il nul? Je voudrais essayer de l'expliquer, t de saisir le caractère général de cette partie de œuvre.
Quand Victor Hugo lança la préface de Cromwell Q 1827, la tragédie classique était fort malade. Par tendhal, par le Globe, dans des brochures, dans des amphlets, la questirn avait été retournée sous toutes
les faces. Les acteurs anglais avaient préparé le public à accueillir du nouveau. Victor Hugo résuma les critiques contre le vieux système, les rajeunit par la forme, et, en attendant un spécimen de l'art nouveau, il indiqua quels devaient être ses caractères généraux.
Résumons-les en quelques mots : la forme que doit revêtir l'art moderne, issu du christianisme, est le drame. — Le drame contient tout : rien ne lui est étranger : il admet le sublime et le grotesque, l'âme et le corps, l'ange et la bête; il admet tous les événements et tous les personnages, rois, princes, grands seigneurs, magistrats, soldats, ouvriers, gens du peuple, laquais, bouffons, reines, comédiennes, courtisanes, des héros et des monstres. Il y a donc aussi tous les tons, Tépique, le tragique, le comique et aussi le lyrique. Il pénètre partout, dans les palais et dans les chaumières, sur les grèves de la mer, dans la salle à manger, dans la chambre à coucher, dans les bals, dans les tavernes, et ailleurs encore..., toujours parce que le christianisme a affranchi l'art et agrandi son domaine. — Telle est la compréhension du drame; elle est immense, infinie, effrayante. Le drame, c'est l'envahisseur, le conquérant redoutable; il prend tout; tout est à lui; les autres genres n'existent que comme tributaires; lui, il est le souverain, le dominateur..*
Eh bien! accordons-lui tout cela. Le drame est libre, absolument libre, à partir de i83o; il n'y a plus de censure; les théâtres recherchent les poètes nouveaux qui forment des comédiens pour eux. Victor Hu^o n'a plus en face de lui que le public, qui est tantôt son ami, tantôt son ennemi. — Quel usage va-t-il faire de cette indépendance absolue qui, ne l'oublions pas, lui est accordée,
Il en usera largement. On connaît la magnificence incomparable de cette nature de poète, les images innombrables, éclatantes, la nature tout entière appelée à traduire l'idée. Eh bien, il importe au théâtre ce procédé; il prodigue le spectacle; à chaque acte, c'est un décor nouveau, splendide; il inaugure même les tableaux. Ici, c'est successivement un cabaret de jeunes seigneurs devisant, un château de Bretagne, le cabinet de Louis XIII, le préau d'une prison; ce sont des comédiens jouant, des guichetiers, des gardes, des geôliers, des greniers, le bourreau, le canon. — Là, ce sont les bords de la Tamise, la chambre de la reine, la cour, la Tour de Londres, un assassinat, un bourreau, la cloche, le canon, l'émeute.-- Ailleurs encore, dans Lucrèce Borgia, l'orgie, les chants des buveurs, .es chants des moines, les cercueils!.... Qu'est-ce que out cela? Le côté matériel de l'art... Et la couleur vocale! les tentures, les meubles, les dagues, les poi-
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gnards, les capes en dents de scie, les bas en spirale, les muets, les fous de cour, les poisons de Borgia, les cormorans de Louis XIII, le cadeau fait par Henri VIII au bourreau, la boîte en bois de calembour, l'étiquette de la cour d'Espagne, la chanson de François Ier, ses jurons, les dates, les généalogies, tous les détails les plus ignorés! Qu'est-ce que tout cela ? Le côté matériel de l'art. — Autre innovation : tout se passe sur la scène, ou peut s'en faut. Il n'y a plus de récits; mais il y a des enlèvements, des escalades, des duels, des lectures de sentences, des meurtres, des empoisonnements; tout est mis sous les yeux. Qu'est-ce encore que cela ? Le côté matériel de l'art.
Pourquoi s'y attarder? dira-t-on. C'est que cela tient une place énorme (c'est le mot) dans l'œuvre et
dans le théâtre moderne Ici, nous le voyons naître;
aujourd'hui, nous n'avons plus que cela. — Il y a autre chose, me dira-t-on : car cela n'est fait que pour les yeux; mais l'esprit, la sensibilité, l'âme?.... Eh bien, cherchons!
Chez les Grecs, ces grands artistes, la tragédie naît" après l'épopée, après le lyrisme, à cette époque ou 'imagination, fatiguée des longs récits, des élans lyriques, se reploie et découvre l'homme. Montrer l'homme à l'homme, étudier l'âme, ses pensées, ses
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passions, ses misères, étudier l'homme dans sa lutte contre la fatalité extérieure ou intérieure, voilà d'où sort ce genre nouveau qui comprend tous les autres; genre éternel, car le sujet est infini, divers, ondoyant, toujours nouveau et toujours vieux. Montrer l'homme à l'homme! C'est ce que firent Corneille, Molière, Shakespeare. Chez eux, il n'y avait ni décors, ni costumes, ni couleur locale; mais il y avait l'âme humaine, étudiée, pénétrée, montrée. Ils savaient, ces grands génies, ce que c'était que les caractères, les passions; ils ne parlaient pas aux yeux; ils créaient des êtres vivants, des types; ils excitaient la terreur et la pitié, l'admiration, l'ardente sympathie, l'enthousiasme...., et, quand plus de deux cents après on rejoue leurs drames, l'âme du spectateur vole à l'œuvre et s'y plonge délicieusememt. Elle est humaine, elle est vraie! Eh bien, ce qui manque aux drames de Victor Hugo, c'est ce que l'œil ne saisit pas, mais ce que l'âme réclame, la peinture vraie de l'être moral. Victor Hugo n'a pas créé un caractère, n'a pas rendu une passion. Il n'a pas produit un drame qui ait une unité réelle, qui se déroule suivant une logique inflexible, qui ait son dénouement légitime, forcé et déjà reni fermé dans la première scène. Shakespeare, le modèle invoqué, est touffu; on rencontre dans ses drames des incidents de tout genre, des détails familiers, bizarres,
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tous les tons, tous les styles; mais l'unité et la vérité s'y trouvent : Othello, Macbeth, Hamlet sont vivants, vrais; tout s'agite autour d'eux. Ils concentrent en leur puissante vie tous les détails parallèles, ils les absorbent et restent dans leur voie, et vont jusqu'au bout de leur caractère , de leur passion , de leur âme; on sent qu'ils doivent y aller, on les suit jusqu'à ce que tout se brise Victor Hugo a-t-il cette
forte composition? En aucune façon. Les incidents ne font pas corps avec l'œuvre : ils pourraient être autres; c'est le désir de varier le spectacle qui les amène; le dénouement ne sort pas du caractère ni de la passion.
Vieille critique ! me criera-t-on. L'art nouveau va-til se traîner à la remorque des Aristote et des Boileau? Nous avons remplacé ces vieilleries par des éléments bien supérieurs.... Lesquels?... Un seul : Y antithèse. Victor Hugo a porté au théâtre une figure de rhétorique! il en fait le ressort, l'intérêt, la vie de son drame !
« Prenez la difformité physique la plus hideuse, la plus repous • santé, la plus complète; placez-la où elle ressort le mieux, à l'étage le plus infime, le plus souterrain, le plus méprisé de l'édifice social; éclairez de tous côtés, par le jour sinistre des contrastes, cette misérable créature ; et puis jetez-lui une âme, et mettez dans cette âme le sentiment le plus pur qui soit donné à l'homme, le sentiment paternel. Qu'arrivera-t-il? C'est que ce sentiment
sublime, chauffé selon certaines conditions, transformera sous vos yeux la créature dégradée ; c'est que l'être petit deviendra grand ; c'est que l'être difforme deviendra beau. Au fond, voilà ce que c'est que Le roi s'amuse... Qu'est-ce que c'est que Lucrèce Borgia? Prenez la difformité morale la plus hideuse, la plus repoussante, la plus complète; placez-la là où elle ressort le mieux, dans le cœur d'une femme, avec toutes les conditions de beauté physique et de grandeur royale, qui donnent de la saillie au crime, et maintenant mêlez à toute cette difformité morale un sentiment pur, le plus pur que la femme puisse éprouver, le sentiment maternel ; dans votre monstre mettez une mère, et le monstre intéressera, et le monstre fera pleurer, et cette créature qui faisait peur fera pitié, et cette âme difforme deviendra presque belle à vos yeux. Ainsi la paternité sanctifiant la difformité physique, voilà Le roi s'amuse; la maternité purifiant la difformité morale, voilà Lucrèce Borgia. »
C'est le même procédé dans Marion Delorme, dans Angelo. Dans Ruy-Blas, l'antithèse est double : la reine veut faire épouser à don Salluste une suivante ; Salluste fera aimer par la reine son laquais. Cette antithèse, le poète craint qu'on ne la voie pas : il la signale, il en met partout, d'une pièce à l'autre. Hemani, c'est le soleil de la maison d'Autriche qui se lève; Ruy- Blas c'en est le déclin (i 500-1700), et, dans cette pièce de Ruy-Blas, tout se trouve, d'une part la noblesse, le peuple, la royauté; de l'autre le drame représenté par don Salluste, la comédie par don César, la tragédie par Ruy-Blas : le drame noue l'action, la comédie l'embrouille, la tragédie la tranche ... Tout cela est puéril ; on s'avise de cela, quand on n'a pas
le génie du drame. Combien il est préférable de montrer la vérité morale, l'âme humaine!
Mais quoi? N'y a-t-il rien que des décors, amusements des yeux, que des antithèses dans les drames de Hugo? Comment expliquer alors l'enthousiasme de la jeunesse?... Il y a, non pas des scènes, mais des passages d'une poésie, d'un éclat incomparables : le lyrisme surabonde, la strophe éclate, le personnage quitte la terre et monte dans les espaces. Ecoutez Hernani, qui a couru tous les dangers, faire à dona Sol une peinture du bandit; écoutez le vieillard chanter l'amour des vieillards. Ecoutez Ruy-Blas chanter la vie du pauvre qui rêve grandeur, richesse; don César, celle du bohème sans souci.... Tous ces passages, qui ne s'adressent à personne, sont d'une splendide poésie.
Il y a aussi un autre élément de succès : c'est la physionomie des jeunes premiers. Ceux de Racine sont bien pâles et toujours sacrifiés à l'héroïne, comme Hippolyte à Phèdre, Bajazet à Roxane. Vers i83o, le jeune premier doit être un mélange de Werther, de René, de Lara, un révolté, un prolétaire, un enfant trouvé, un ouvrier, mais toujours beau, sombre, fascinateur. Ruy-Blas, Gilbert, Rodolfo, Triboulet, Gennaro, supérieurs au grand seigneur, au roi, au podestat sont des êtres fatals, irrésistibles,... mais, au
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fond, des déclassés sans énergie, sans volonté, et qui débitent des lieux communs.
En résumé, ce qui manque à ces œuvres dramatiques, c'est le dramatique. Il y a le décor du drame, l'extérieur, les détails matériels prodigués avec magnificence; mais l'homme, être libre et moral, veut autre chose : il lui faut la vérité intérieure, « la peinture naïve des mœurs et des caractères, » comme disait Corneille. Victor Hugo a l'imagination trop matérielle pour la saisir; elle lui échappe, car elle échappe aux sens; c'est une autre partie de nous-mêmes qui la perçoit.
Je ne craindrai pas d'aller plus loin : Victor Hugo fait remonter l'art nouveau, avec sa forme, le drame, au christianisme. Soit! le christianisme reconnaît et proclame la dualité de notre nature, le corps et l'âme, Tange et la bête, les instincts d'en haut et les instincts d'en bas, le ciel et la terre. Mais n'est-ce pas son esprit même et sa raison d'être que de subordonner la matière à l'esprit, la passion au devoir? Si vous vous réclamez du christianisme, que votre drame soit chrétien. Il n'y a pas besoin pour cela d'écrire des Polyeucte : toute œuvre où sera marquée en traits pro ■ ! fonds et vrais la lutte éternelle de la liberté contre les 1 passions sera une œuvre chrétienne. Corneille est . chrétien dans le Cid, dans Horace, dans Cinna. Mais
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le christianisme de Victor Hugo ne veut pas même de celui de Chateaubriand (qui est pourtant si peu de chose!), christianisme de cathédrales, d'art gothique, de cloches... toujours l'extérieur, toujours le côté matériel. Ses drames sont vides de hautes, de saines pensées; Pâme lui échappe; c'est un art qui ne parle qu'aux sens. Qu'attendre d'ailleurs en ce genre d'un poète qui a composé un poème pour établir un rapprochement entre une chouette clouée à la porte d'une grange et Jésus-Christ sur la croix?
Comme le théâtre, le roman s'adresse au grand public. Aussi cette partie de l'œuvre de Victor Hugo est-elle considérable (il n'y a pas moins de trente volumes) et très importante. Victor Hugo, chef d'école, devait marquer ce genre de sa griffe; la prose en effet a été renouvelée comme la poésie.
Il est assez difficile de déterminer le caractère de cette partie de l'œuvre; essayons cependant.
J'écarte les romans de première jeunesse, Bug-Jargal, Han d'Islande, et les derniers purement descriptifs, comme les Travailleurs de la mer, ou bizarres, comme YHomme qui rit, ou incomplets, comme Quatrevingt-treize. Je prends les deux plus puissants, Noire-
Dame de Paris et les Misérables , publics à trente ans de distance, le premier en 1 83 1, le second en
Notre-Dame de Paris se rattache à l'admirable mouvement qui pendant la Restauration renouvelle toute chose; il en est comme la résultante; le poète y pensait déjà en écrivant Odes et Ballades ; il devait livrer son roman à l'éditeur en 1829. Une des plus belles créations de cette belle époque, ce fut la création de Thistoire, à la fois science et art. On remonte aux sources, on interroge les moindres documents. Guizot publie ses mémoires avant le xne siècle ; A. Thierry écrit ses Lettres sur l'histoire de France ; Cousin rêve une histoire de la philosophie; Villemain, plus timide, introduit cependant Thistoire dans la critique. L'art du moyen âge est deviné. M. de Marchangy a un grand succès avec sa Gaule poétique, essai déclamatoire de roman historique. Bientôt apparaissent des œuvres vraiment remarquables : les Scènes de Vitet (1824), Cinq-Mars, le Dernier des Beaumanoir, la Chronique de Charles IX. Enfin, les
1 romans de Walter Scott sont traduits et fort goûtés Voilà le milieu, les précédents, la genèse de Notre- Dame de Paris... Victor Hugo n'a donc pas créé h
. genre... mais il lui a donné son empreinte ineffaçable La Notre-Dame de Hugo se détache à l'horizon
l'emplit, le domine; cela est grand, puissant; c'est une oeuvre d'art :
Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom.
Après lui, ce genre sera exploité sans merci, sans pudeur.
Ce n'est pas par hasard, par pure fantaisie que Victor Hugo songea un beau jour à écrire Notre-Dame de Paris. De bonne heure il avait songé au roman. L'école dont il se sentait le chef devait faire ses preuves dans tous les genres. Dès 1824, Victor Hugo était fixé sur la théorie du roman ; son article sur Walter Scott, à propos de Quentin Durward, est fort intéressant. On y remarque, il est vrai, un peu de vague, sur le fond, l'idée, le but du roman * ; mais on voit aussi que c'est la forme qui intéresse et préoccupe surtout Victor Hugo. Il condamne la narration continue, divisée en chapitres arbitraires; il condamne aussi la forme épistolaire. Walter Scott, lui, a trouvé autre chose; il a révélé aux Français une forme nouvelle.
« Il a emprunté aux annales des nations des compositions faite* pour toutes les nations, en puisant dans les fastes des siècles des
1. « Quelle doit être, dit-il, l'intention du romancier? C'est d'exprimer dans une fable intéressante une vérité utile. » Et c'est tout... C'est un peu vague ! Huet disait au xvne siècle : « La fin principale des romans est l'instruction des lecteurs, à qui il faut toujours faire voir la vertu couronnée et le vice puni. »
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livres écrits pour tous les siècles. Nul romancier n'a caché plus d'enseignement sous plus de charme, plus de vérité sous la fiction. Il y a une alliance visible entre la forme qui lui est propre et toutes les formes littéraires du passé et de l'avenir, et l'on pourrait considérer les romans épiques de Scott comme une transition de la littérature actuelle aux romans grandioses, aux grandes épopées en vers ou en prose que notre ère poétique nous promet et nous donnera. »
Est-ce tout? Cela est bien enveloppé! Heureusement Victor Hugo précise un peu plus loin :
« Supposons qu'au roman narratif..., qu'au roman épistolaire... un esprit créateur substitue le roman dramatique, dans lequel l'action imaginaire se déroule en tableaux vrais et variés, comme se déroulent les événements réels de la vie; qui ne connaisse d'autre division que celle des différentes scènes à développer, qui enfin soit un long drame où les descriptions suppléeraient aux décorations et aux costumes, où les personnages pourraient se peindre eux-mêmes et représenter, par leurs chocs divers et multipliés, toutes les formes de l'idée unique de l'ouvrage. Vous trouverez, dans ce genre nouveau, les avantages réunis des deux genres anciens, sans leurs inconvénients. Ayant à votre disposition les ressorts pittoresques, et en quelque façon magiques, du drame, vous pourrez laisser derrière la scène ces mille détails oiseux et transitoires que le simple narrateur, obligé de suivre ses acteurs pas à pas comme des enfants aux lisières, doit exposer longuement, s'il veut être clair ; et vous pourrez profiter de ces traits profonds et soudains, plus féconds en méditations que des pages entières, que fait jaillir le mouvement d'une scène, mais qu'exclut la rapidité d'un récit. »
Eh bien, cette théorie, Victor Hugo rapplique à Notre-Dame de Paris. Ce sera à la fois un roman et
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un drame où se trouveront réunis le pittoresque, l'idéal, le réel, le vrai, car le roman, comme le drame, comprend tout.
Essayons une analyse de Notre-Dame de Paris, non pas du récit, mais des éléments constitutifs.
La vérité utile? Quelle est-elle? 'Avotyo], la fatalité, mot vague (ce n'est pas le vrai; mais passons)! Qu'entend par là le poète?
« En ce moment, une mouche étourdie, qui cherchait le soleil de mars, vint se jeter à travers ce filet et s'y englua. A l'ébranlement de sa toile, l'énorme araignée fit un mouvement brusque hors de sa cellule centrale, puis d'un bond elle se précipita sur la mouche, qu'elle plia en deux avec ses antennes de devant, tandis que sa trompe hideuse lui fouillait la tête. — Pauvre mouche ! dit le procureur du roi en cour d'église, et il leva la main pour la sauver. L'archidiacre, comme réveillé en sursaut, lui retint le bras avec une violence convulsive.
« Maître Jacques, cria-t-il, laissez faire la fatalité... Oh oui, continua le prêtre avec une voix qu'on eût dit venir de ses entrailles ; voilà un symbole de tout. Elle vole, elle est joyeuse, elle vient de naître; elle cherche le printemps, le grand air, la liberté. Oh! oui : mais qu'elle se heurte à la rosace fatale, l'araignée en sort, l'araignée hideuse ! Pauvre danseuse, pauvre mouche prédestinée ! Maître Jacques, laissez faire! c'est la fatalité! Hélas! Claude, tu es l'araignée. Claude, tu es la mouche aussi; tu volais à la science, à la lumière, au soleil; tu n'avais souci que d'arriver au grand air, au grand jour de la vérité éternelle ; mais en te précipitant vers la lucarne éblouissante qui donne sur l'autre monde, sur le monde de la clarté, de l'intelligence et de la science, mouche aveugle, docteur insensé, tu n'as pas vu cette subtile toile d'araignée tendue par le destin entre la lumière et toi, tu t'y es jeté à corps perdu, misérable fou, et maintenant tu te débats, la tête
brisée et les ailes arrachées, entre les antennes de fer de la fatalité!
Maître Jacques, maître Jacques, laissez faire l'araignée Oh I
insensé! et quand tu l'aurais pu rompre, cette toile redoutable, avec tes ailes de moucheron, tu crois que tu aurais pu atteindre à la lumière! Hélas! cette vitre qui est plus loin, cet obstacle transparent, cette muraille de cristal plus dur que l'airain, qui sépare toutes les philosophies de la vérité, comment l'aurais-tu franchie? O vanité de la science! Que de sages viennent de bien loin en voletant s'y briser le front ! Que de systèmes pêle-mêle se heurtent en bourdonnant à cette vie éternelle ! »
En résumé, cela veut dire, à ce qu'il semble, deux choses assez distinctes : la première, c'est que l'homme est fatalement voué à ne pas tout savoir; la seconde, c'est que la série des événements est réglée d'une manière fatale, inévitable.
Soit! mais cela n'entame en rien le libre arbitre. Être ruiné, exilé, assassiné, soit! Je ne puis l'empêcher. Être en proie à des désirs, à des passions coupables, soit encore! Mais le libre arbitre subsiste,
Cette idée vague a une conséquence fâcheuse pour le roman : il n'y a pas d'unité, d'enchaînement régulier; l'action ne sort pas des caractères ; les incidents se succèdent sans se suivre.
Quel est le premier personnage? On ne sait; tous tournent en cercle, disparaissent, reviennent, s'en vont, meurent en partie... Le centre, l'âme du livre, semble être Notre-Dame et son parvis. Là habitent Claude et Quasimodo; là est l'asile; de là sont pré-
cipités les deux Frollo; sur la place est la maison de Fleur de Lys, le pilori ; sur la place danse Esmeralda ; près de là est le trou aux rats, et, de l'autre côté de l'eau, le gibet, la Grève.
L'œuvre est d'une érudition énorme , colossale , impitoyable; le poète vide ses cartons. Dans les Odes et Ballades, il nous avait donné du joli, du gracieux; ici, nous avons l'horrible, le grotesque, le hideux... Il est vrai que l'époque choisie (1482) est en effet bien lugubre et bien lamentable. C'est la fin du moyen âge; tout croule, tout s'affaisse; il n'y a plus de foi, plus d'espérance, plus d'art; on n'entend partout qu'un rire épais, cynique. Ici, le peuple, entre le roi et la féodalité; là, l'Eglise en pleins désordres; de tous côtés la misère, la peste, la famine, le charnier des Innocents... Mais, d'autre part, un rajeunissement se prépare. La Renaissance, la Réformation vont naître; on va retrouver l'antiquité; on va découvrir l'imprimerie... Victor Hugo n'a montré que les côtés sombres ; il n'y a pas un rayon, pas une lueur d'avenir dans son roman. On y rencontre bien un poète, Gringoire; mais c'est le plus bas de tous les personnages ; ridicule auteur de mystères, saltimbanque, . truand, lâche, ingrat, il n'inspire que du dégoût... Et puis c'est un anachronisme : le poète le fait vivre trop tôt. Il fallait prendre Villon... Oui, mais Victor
Hugo voulait un poète classique, et Gringoire est un classique.
Voilà bien des réserves... et cependant Notre-Dame de Paris est une œuvre supérieure, d'une puissance et d'un éclat extraordinaires. Les descriptions sont admirables de richesse, de couleur, de variété; les ricits sont dramatiques, saisissants; les caractères sont remarquables. Le plus étrange de tous, c'est Quasimodo, ce monstre identifié avec la cathédrale, avec les cloches, ce monstre qui ne parle pas, mais qui est poète et qui a une âme, puisqu'il aime... Quasimodo est la plus forte création de Victor Hugo
En résumé, Notre-Dame de Paris appartient à cette belle et féconde période que va de 1820 à i835 et qui a tout renouvelé. Le penseur n'y apparaît guère, mais l'artiste y est admirable : c'est une œuvre d'art;... la liberté seule alors occupait tous les esprits.
Franchissons une période de trente années. Que de changements sont survenus! i83o est le point de départ d'un mouvement nouveau. Partout une agitation sourde, des impatiences suivies d'explosions. Les problèmes changent d'aspect : de politiques, ils deviennent sociaux. Des doctrines, des religions nouvelles
prétendent à la direction de la société... Il leur manque à toutes l'élément vainqueur, la prise sur les âmes. On ne cherche à affranchir que le corps; on veut relever les pauvres, les opprimés, les déshérités : noble ambition, mais tâche périlleuse, car on arme des révoltés, on montre à l'individu ses droits, à la société ses devoirs...
Quoi qu'il en soit, il n'est pas une institution, propriété, religion, mariage, qui n'ait été discutée alors. Subsidiairement, on s'occupe de l'ouvrier, du travailleur, de l'infirme, du mendiant, de l'enfant trouvé, de la fille perdue, du voleur, du forçat, du condamné à mort... Bien avant Darwin, le théâtre et le roman traitent le fameux combat pour la vie... Balzac, Eugène Sue, G. Sand sont à l'œuvre.... Après eux tous, et à la suite d'une longue incubation, Victor Hugo écrit les Misérables, dont il avait déjà indiqué le sujet dans les Contemplations. Il publie ce roman en 1861, après l'avoir annoncé longtemps d'avance, après l'avoir lentement préparé, souvent remanié, corrigé, augmenté. Pourquoi? Parce que les événements pèsent sur lui, parce qu'il est toujours préoccupé des problèmes sociaux si complexes qui depuis i83o sont à Tordre
du jour Mais ces questions de répartition de la
richesse, d'économie politique, etc., etc., cela ne peut; guère être la matière d'une œuvre pQétique, tout au ;
plus d'une courte pièce éloquente, généreuse, comme Mélancholia, les malheureux, les pauvres gens, et, à un degré inférieur, ces êtres animés, le cheval, le crapaud, le cochon (sultan M our ad)
Un autre problème essentiellement dramatique, et social aussi, c'est le droit de répression qu'a la société et la manière dont elle l'exerce. Punir, quel droit redoutable! La société ou association garantit à chacun de ses membres la vie, la propriété, l'honneur, autant que faire se peut. Si je suis attaqué dans ma vie, mes biens, ma considération, la société me défend, me venge, punit. Rien de plus juste : mais comment punit-elle?... Elle tue, jette au bagne ou en prison; le coupable s'y démoralise, en sort marqué d'un signe et, après l'expiation, repoussé par la société, mis sous la surveillance de la haute police... Aussi qu'arrive-t-il? Une société souterraine se forme. Malfaiteurs, repris de justice, gens sans aveu, déclassés, tout un monde formidable entre en lutte avec la société : ce monde a son organisation, ses chefs, ses mœurs, sa langue d'une poésie horrible... il connaît le code!
Voilà d'admirables éléments pour le romancier et le dramaturge. Quel intérêt! A la société officielle montrer l'autre société! décrire ces mystérieuses profondeurs du vice et du crime!... La première rêvé-
lation faite par les Mystères de Paris produisit un effet prodigieux. Cette œuvre fut exploitée partout, dans les feuilletons, dans les journaux illustrés à un sou, au théâtre; partout on retrouva le duel, les combattants, les malfaiteurs, l'agent de police, etc. Aujourd'hui, après Eugène Sue, Balzac et les autres, le genre semble épuisé : il a été tué par ses derniers exploitants, Gaboriau, Ponson du Terrail, etc. Rocambole est mort.
Voilà le milieu, voilà les influences, voilà les éléments du roman de Victor Hugo, les Misérables. Le poète, qui est de son temps, répond à l'appel de ses contemporains. La question à l'ordre du jour, il la prend et la traite à sa façon à lui, en poète. Son roman est à la fois une épopée et un drame, l'un et l'autre pittoresques, réels, touffus. Il nous fait vivre dix-sept années de la vie du siècle, et quel siècle!... Les faits, c'est Waterloo; c'est la Terreur blanche et la Restauration; ce sont les émeutes, celle de 1 832 ; c'est le règne de Louis-Philippe. Les personnages, c'est un évêque chrétien, un conventionnel, un homme du xvnr3 siècle, un soldat de l'Empire. Les types, c'est la jeunesse en 1820 et en i83i, c'est le monde des malfaiteurs avec toutes ses variétés, c'est un couvent de femmes. Au milieu de tout cela, Victor Hugo place un frais amour de|Q jeunes gens, un rayon de soleil parmi les ténèbres.
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Les proportions de ce roman sont énormes ; le réalisme en est souvent brutal, excessif; les invraisemblances sont continuelles; il n'y a ni acte ni langage en rapport avec la situation et les personnages. Cependant on est saisi, on sent la force. Tout cela est relié par une réelle unité diction. Le titre est admirablement choisi : le mot misérable a deux sens... L'action, c'est le drame de la vie d'un homme misérable dans les deux sens, de Jean Valjean, dont toute l'histoire a pour conclusion, pour moralité ceci : Que la loi soit plus humaine! La bonté fait plus que la for.e. Quel est le but du livre?
« Tant qu'il existera par le fait des lois et des mœurs une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d'une fatalité humaine la destinée qui est divine; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l'homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l'atrophie de l'enfant par la nuit, ne seront pas résolus; tant que, dans de certaines régions, l'asphixie sociale sera possible; en d'autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu'il y aura sur la terre ignorance et misère, les livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. »
Si le poète est vraiment un écho, s'il rend avec une intensité profonde les sons vagues qui flottent dans l'air, Victor Hugo devait écrire ce roman social. Qu'est-ce que le classicisme et le romantisme auprès de cela?...
Venu un des derniers, Victor Hugo a pu réunir et condenser les faits les plus nombreux, créer une œuvre touffue et compacte, où l'idéal et le vrai, suivant sa définition, devaient se trouver confondus. C'est ce qu'il a voulu faire dans les Misérables. Œuvre généreuse en somme et profondément humaine! Nous sommes loin de l'indifférence sceptique de Notre- Dame de Paris. Ici, ce ne sont plus les entassements de piètres qui figurent au premier plan : les pierres sont devenues vivantes ; elles souffrent, elles gémissent :
Sunt lacrymœ rerum!