DE L'ETAT ACTUEL ET DE L'AVENIR DE LA LITTÉRATURE
En inaugurant dans ce journal ■ des études suivies sur le mouvement littéraire contemporain, je réclame d'abord la bienveillance des lecteurs : nul n'en a plus besoin que moi, qui suis peu familiarisé avec ce genre de travail; je demande ensuite la permission d'indiquer en quelques mots le point de vue auquel je compte me placer.
Si diverses que puissent être les manifestations de la vie littéraire chez un grand peuple, si indépendantes en apparence les unes des autres, elles sont toutes plus ou moins déterminées par un principe supérieur, qui est l'esprit, l'âme même de la société à qui elles s'adressent. Cette vérité, longtemps méconnue, a été proclamée, à la fin du siècle dernier, par Mme de Staël d'abord, et M. de Bonald, qu'elle appelait le philosophe de l'antiphilosophie, l'a formulée en un axiome qui a fait fortune : « La littérature est l'expression de
i . Le Parlement,
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la société. » Appliquée à outrance dans la critique, elle aboutirait à un pur fatalisme; c'est un péril auquel sont exposés les esprits vigoureux et systématiques; renfermée dans des limites qu'il appartient aux qualités les plus délicates de l'esprit de déterminer, elle devient une méthode d'une rare puissance et d'une grande portée. Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle doctrine littéraire, plus ou moins autorisée, que j'exposerai sincèrement et sans arrièrepensée mon sentiment sur les œuvres que l'on voudra bien soumettre à mon appréciation; le point de vue uquel je me placerai, ce sera le point de vue social, et, si l'on veut me permettre cette expression, le point de vue politique.
Je sais que les littérateurs purs se font comme un honneur de se maintenir rigoureusement en dehers des préoccupations politiques : la politique pour eux, depuis Descartes, leur maître en ce point, c'est le terrain réservé, interdit; de paisibles écrivains, renfermés d'ordinaire dans leur cabinet , parmi leurs livres, iront-ils s'aventurer à la poursuite des problèmes où se consume l'habileté des hommes d'Etat? Et ils se cantonnent dans le domaine de la littérature. Ils l'imaginent du moins. Mais quoi? Voici que la politique, qu'ils fuyaient, court à eux; et quand ils ont bien retourné en tous sens une œuvre écrite, et qu'ils