KT DE L AVENIR DE LA LITTERATURE
s'avisent de se demander : D'où vient-elle? le plus souvent c'est la politique qui, comme le héros de Virgile, leur crie : Me adsum qui feci. Et son influence est d'autant plus irrésistible qu'elle est involontaire. L'écrivain, qu'il ait ou qu'il n'ait pas de génie, l'a subie sans s'en douter. Nous n'avons pas le choix de respirer l'air qu'il nous plaît : il faut que nos poumons s'emplissent de celui qui circule autour de nous; ainsi, la forme de gouvernement sous laquelle nous sommes nés, nous avons grandi et vécu, dépose en nous une foule d'idées, de sentiments, de préjugés même, qui deviennent notre nature, sont inhérents à nous et constituent, malgré certaines anomalies inévitables, ce que l'on appelle l'esprit général d'une époque. Il n'est pas nécessaire d'insister sur un point qui me semble acquis. Ce qui importe, c'est de découvrir les applications que nous pourrons faire de ce principe à la littérature contemporaine.
Il y a une dizaine d'années, un ministre d'intentions libérales eut l'idée, à propos de l'exposition universelle, de demander aux écrivains spéciaux des rapports sur le progrès des lettres, des sciences et des arts. Ces rapports, destinés à être mis sous les yeux du souverain, étaient certainement l'hommage le plus flatteur qui pût lui être adressé. — Voyez, sire, quelle impulsion féconde votre règne a donnée à l'esprit humain.
Des hommes compétents entre tous proclament hautement les conquêtes accomplies sur tous les points du vaste domaine de l'intelligence, depuis que la France jouit des bienfaits inestimables du gouvernement impérial. Cette gloire, elle n'a pas été accordée à Napoléon le Grand. C'est en vain qu'il prodiguait aux gens de lettres des encouragements de tout genre, fondait des prix décennaux, invitait son ministre « à lui proposer quelques moyens pour donner une secousse à toutes les différentes branches des belles-lettres qui ont de tout temps illustré la nation ». Rien ne se produisit qui fût digne d'une aussi glorieuse époque, et, comme ledit fort bien M. Thiers, « une force d'inertie peu ordinaire s'était emparée du génie national. La littérature française, malgré l'influence de Napoléon, demeurait nulle et sans inspiration. » — Que les temps sont changés !... Chacun achèvera à son grêle discours du ministre; pour rien au monde je ne voudrais paraître m'égayer aux dépens d'un homme que je respecte et qui était convaincu.
Qui ne sait néanmoins combien ces fameux progrès, en ce qui concerne la littérature, étaient au moins douteux? Ce gouvernement si fort, comme se plaisaient à le répéter ses partisans, n'avait pas de racines. Il n'était pas en son pouvoir d'exercer une influence sérieuse. Odieux à beaucoup par son origine, incertain
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et équivoque dans son principe et dans sa marche, suspect à la fois aux conservateurs qu'il alarmait en se proclamant fils de la Révolution, et aux libéraux qu'il essayait plutôt de corrompre que de satisfaire, il restait pour ainsi dire suspendu, réduit aux expédients, aux coups de tête, et comme sous la surveillance de l'opinion publique. Or rien n'est plus défavorable au développement d'une riche et franche floraison littéraire que l'incertitude et le malaise. Il faut de l'unité dans le principe du gouvernement, et, chez les gouvernés, une sorte d'acquiescement universel, qui crée la stabilité et la sécurité. On sait où l'on est, ce que l'on est et où l'on va. Un esprit général se torme, qui soutient, éclaire, échauffe les imaginations impressionnables des gens de lettres, et crée autour d'eux une atmosphère douce où s'épanouissent librement et naturellement les heureuses conceptions de leur cerveau. C'est cette quiétude, qui n'est pas l'indifférence, qui manqua le plus à l'Empire et qui, jointe aux origines criminelles de ce régime, ainsi qu'à son système de gouvernement, le laissa dans un isolement littéraire presque complet. Il ne vit pas venir à lui les représentants les plus illustres des lettres françaises. Les Hugo, les Lamartine, les Villemain, les Guizot, les Michelet, les Thiers, bien d'autres encore, restèrent à l'écart. Nous savons d'ailleurs
comment l'Empire traitait ceux qui, par faiblesse ou tout autre motif, venaient à lui. Il découragea jusqu'à Sainte-Beuve.
Si c'était le lieu, et si je ne craignais de réveiller des souvenirs pénibles, il ne me serait pas difficile d'établir un parallèle entre les œuvres inspirées par l'esprit napoléonien (s'il y a un esprit napoléonien) et celles où éclatait la condamnation de cet esprit; il ne serait pas à l'avantage des premières, il s'en faut. Tant il est vrai que les productions littéraires exigent, pour valoir tout leur prix, qu'il y ait une conformité réelle et sincère entre les idées dominantes et l'esprit de l'écrivain. Spiritus flat ubi vult, dit-on ; l'inspiration est un don de Dieu, et les physiologistes les plus aventureux n'ont pas encore expliqué ce que c'est que le génie, d'où il vient : les effets se manifestent, la cause reste impénétrable. Je suis convaincu qu'un des éléments du génie, c'est justement cette pleine et entière association de la pensée d'un homme avec la pensée de tous ; et si le malheur des temps ne permet pas qu'il y ait une pensée de tous, c'est-à-dire un assentiment spontané et volontaire à des principes communs, les auteurs, même les mieux doués, ne produiront que des œuvres incomplètes, indécises et que ne saluera point l'acclamation unanime de la nation.
Il n'est pas sans intérêt de comparer notre situation