‹ Poètes et poésiesChapitre 17 sur 45 · ET DE LAVENIR DE LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

ET DE LAVENIR DE LA LITTÉRATURE

actuelle avec celle de nos pères de la fin du siècle dernier. Alors comme aujourd'hui, la forme du gouvernement, citait la République. Elle avait triomphé des rois coalisés et les avait forcés à la reconnaître; à l'intérieur, elle avait dompté toutes les résistances, en Vendée, à Paris, partout; nul ne pouvait prévoir d'où viendrait le coup qui devait la frapper. Loin de là, les patriotes aimaient à reposer leurs yeux las du || spectacle des luttes intestines sur ces nobles armées que soutenait et entraînait l'enthousiasme des plus pures vertus. Et cependant un vague malaise tourmentait la société. Tous les jours, l'exil rendait à la France des citoyens qui auraient préféré être sujets, qui rapportaient les goûts, les mœurs, l'esprit de l'ancien régime, et qui avaient beau jeu à s'égayer aux dépens des puissants du jour, gens simples, de manières souvent communes, quand elles n'étaient pas ridicules. Il est certain que les membres du Directoire ne ressemblaient en rien aux Calonne, Brienne, Miromesnil, qui, avant d'être des ministres, tenaient à être de vrais hommes de cour. Il est certain aussi que plus d'un ex-Jacobin s'essayait à cette aimable légèreté qui était comme le monopole des ci-devant. Plus les circonstances étaient solennelles, dramatiques, plus le ton général de la littérature était frivole et licencieux. Mme de Staël en gémissait. « Quoi! disait-elle, la Ré-

io6 de l'état actuel

publique est la plus grande, la plus noble, la plus fière des pensées humaines, » et voilà les œuvres quelle inspire! On ne profite de la liberté conquise que pour glorifier le dévergondage! Combien étaient plus sérieux, plus graves, plus pénétrés du véritable esprit républicain , les Montesquieu , les Rousseau, les Condillac, ces écrivains nés sous la monarchie! Il faut à tout prix que ce divorce cesse; il faut que notre littérature s^mprègne de l'esprit de nos institutions. Laissons aux sociétés monarchiques, dont le désœuvrement est la loi, ces productions indécentes et ces peintures de mœurs qui doivent disparaître avec les gouvernements qui les encourageaient. — Elève de Condorcet, et soutenue par une foi invincible dans le progrès, Mme de Staël avait des impatiences qui font sourire et attristent en même temps. Les ruines qu'avait semées la Révolution, elle les voyait, et son cœur s'en affligeait; elle s'associait aux deuils de tant de familles frappées, elle avait des larmes pour les proscrits, même volontaires; chaque jour, elle prodiguait son influence pour faire rapporter les décrets qui les tenaient en exil : mais quoi! Il était un sacrifice que sa raison ne pouvait faire à sa pitié : elle demeurait convaincue de la supériorité de la République sur les autres formes de gouvernement, sur celle oui avait précédé surtout; et, sans se dissimuler

Page 1