‹ Poètes et poésiesChapitre 29 sur 45 · CROYONS A L'AVENIR · texte numérisé non relu

CROYONS A L'AVENIR

Croyons à l'avenir où brille l'espérance Des plus beaux de nos jours;

Contre les vents mauvais construisons à l'avance Un nid pour nos amours.

Hélas! tant de douleurs flottent sur cette terre

En proie au désespoir !

L'un pour l'autre soyons l'étoile tutélaire

Qui luit en un ciel noir.

Il sort d'un cœur brisé d'ineffables tendresses:

Ainsi le doux soleil Après l'orage sombre en plus chaudes caresses

Se répand plus vermeil.

Si profonde que soit cette empreinte que laisse

Le souci dans mon cœur, J'ai plus d'amour encor que je n'ai de tristesse,

Plus d'espoir que de peur.

Elle disait un jour (oh ! pourquoi, mes pensées, Revolez-vous toujours vers les choses passées ? Et ne savez-vous pas qu'il n'est deuil plus cuisant Qu'un souvenir joyeux dans un malheur présent?), Elle disait : « Vraiment, il n'est personne au monde Pour guider comme vous la course vagabonde. Lorsque nous allons seuls et la main dans la main, Toujours vous choisissez le plus joli chemin; Sans vous, on se perdrait aux détours des vallées, Aux carrefours des bois qui coupent les allées; Vous, vous trouvez toujours le sentier qui conduit Au plus beau point de vue, au plus charmant réduit. On dirait qu'une fée, en ces lieux souveraine, Vous donne son esprit ou par la main vous mène ; Vous devinez de loin la source qui jaillit Et qui chante, roulant des cailloux dans son lit; Et puis vous me montrez, modeste, sans rien dire, A moi qui près de vous chemine et vous admire, Les reposoirs choisis, les ombrages épais Qui distillent sur nous le silence et la paix, Et les sombres massifs, et la vive lumière

Dont les rayonnements inondent la clairière; Et Ton se laisse aller à vous si mollement, Que c'est pour l'être entier tout un enivrement; Car vous ne savez pas combien c'est douce chose, Quand sur un bras ami sans crainte l'on repose, Et qu'on laisse sa tête aller languissamment Sur le cœur dont on est aimée uniquement ; C'est tout un abandon de volupté secrète, Un vague bercement de l'âme satisfaite; Et, quand l'ivresse enfin déborde, je me mets A vous parler, à vous qui ne parlez jamais. »

Puis elle reprenait : « Il faut que je vous dise Une autre chose encor. Les noms dont on baptise Chaque plante qui croît au hasard dans les champs, Et que dans leurs herbiers entassent les savants, Vous ne les savez pas, car vous êtes poète; Mais vous allez cueillant de votre main distraite I^or du genêt qui pend au bord des verts taillis, Le chèvrefeuille en fleurs, qui, de l'épais fouillis Des buissons, fait monter son odorant panache, La pulmonaire au front timide qui se cache, La bruyère de pourpre et les frêles œillets, Et les pousses du chêne aux mobiles reflets; Puis la gerbe de fleurs qu'étreint une liane Avec art ajustée au bout de votre canne

Flotte sur votre épaule et parfume les airs.

Et lorsque nous rentrons, de nos trésors tout fiers,

Et que nous déployons nos richesses fleuries,

Il me revient au cœur les molles rêveries

Qui me berçaient pendant que je voyais vos doigts

Cueillir comme au hasard, mais toujours avec choix,

Entre la pourpre et l'or dont la splendeur s'étale,

Le brun, le clair azur, la candeur virginale ;

Puis lorsque je prétends, moi qui range à souhait,

Former de tout cela Tordre d'un vrai bouquet

Où la diversité se fonde en harmonie,

Souvent je viens trop tard, ma besogne est finie;

Mais chaque fleur alors semble prendre une voix,

Celle des lieux heureux qu'en esprit je revois;

Et la source au flot clair et les hautes futaies,

Et le sentier perdu qui court parmi les haies,

Et le lit de gazon frais et mystérieux

Qui nous cachait si bien dans l'ombre à tous les yeux,

La langueur du retour et la marche plus lente,

Tout cela, je le sens revivre en chaque plante;

Seulement je verrai l'éclat des fleurs ternir,

Et tu vivras toujours en moi, cher souvenir. »

Et lui, que ravissaient les pures harmonies

De cet hymne du cœur aux douceurs infinies,

D'un long regard chargé de tendresse embrassait

Sa compagne à son bras suspendue, et disait :

« Il n'est point d'autre fée en ces lieux souveraine Que vous; c'est le regard de vos yeux qui me mène. Si je ne vous avais, en vain je chercherais Parmi tant de sentiers le sentier le plus frais, Et la source qui chante, et la vallée ombreuse, Et la retraite au fond des bois mystérieuse. A l'homme qui va seul, qu'importe le chemin ? Il laisse tout flotter à l'aveugle destin, Et les pas dans les bois et les pas dans la vie. Quand la fatigue vient, sur la route suivie Il se laisse tomber n'importe où, sans souci. Mais lorsqu'auprès de moi vous cheminez ainsi, ^leur de vie au premier rayon d'amour éclose, Dromenant un regard ravi sur toute chose, 1 puis le reportant sur moi, doux et profond, e me tais; d'un bonheur divin mon cœur se fond. 1 me faut pour vos pieds le vert tapis de mousse, lit le long du coteau la pente la plus douce, lt l'instinct de mon cœur guide soudain mes yeux, s. guette du soleil la marche dans les cieux; 1 veux que ses rayons brisés par le feuillage e soient qu'une caresse à votre doux visase i d'un pas ralenti nous gagnons les hauteurs, 'est pour qu'un air plus frais vous porte ses senteurs, ncens mystérieux montant dans l'atmosphère, omme un soupir à Dieu monte dans la prière,

Et, quant aux reposoirs que je choisis si bien, N'est-il pas un moment où votre bras au mien, Soit lassitude, soit vague aveu de tendresse, Imprime une plus longue et plus douce caresse ? Ce langage muet, chère âme, je l'entends. » Ainsi chantait en eux l'hymne de leurs vingt ans.

Il lui disait un jour, laissant là son ouvrage, Et lui prenant la main : « Qu'avez-vous? Un nuage A voilé votre front, et la nuit est en moi. Si c'est chagrin réel, le garde-t-on pour soi ? Si c'est vague tristesse, ennui, mélancolie, Quoique cela vous rende encore plus jolie, Je veux vous en guérir. Ce bureau tout chargé De papiers vous attriste ; eh bien, je prends congé; Allons, ouvrons la cage, et prenons la volée. Quel bonheur de vous voir riante, consolée, Vous enivrant d'air pur et de parfums flottants, Ouvrant votre âme à ces effluves du printemps, Et sentant rayonner en vous comme une aurore! Votre léger souci dans les airs s'évapore, Et la fleur inclinée a redressé son front. »

Quand la chaleur d'amour tombe sur la lionne, Elle pousse un cri rauque, horrible, caressant, Puis par monts et ravins elle va bondissant, Et tombe, sous le dard de feu qui l'aiguillonne.

Cependant, à l'appel qui dans leurs cœurs résonne, Sortent des noirs massifs les fauves prétendants; Humant l'odeur d'amour qui flotte avec les vents. Ils vont; le sable d'or sous leurs bonds tourbillonne

Les voilà! C'est la fleur des nobles jouvenceaux.

Mais elle, indifférente et les yeux demi clos,

\ttend, dans son gosier roule un amoureux râle

Z'est que là-bas debout, sous la lune au front pâle, )e dessine la forme énorme du vieux mâle ; '1 s'avance. Rentrez au fourré, lionceaux.

Page 1