LE DIALOGUE DU VIVANT ET DE LA MORTE
Le vivant.
Sur ta tombe récente, ô pâle bien-aimée,
Je dépose le lis, la rose parfumée,
Le narcisse, et les rieurs nouvelles du printemps
Qui s'épanouissaient comme tes dix-huit ans !
Tout autour de ta stèle élancée avec grâce
Une guirlande verte et s'enroule et s'enlace,
Comme un bras amoureux autour d'un corps chéri.
Me vois tu? M'entends-tu ? Toute joie a péri
Pour moi, l'inconsolé, depuis qu'ils t'ont ravie,
Les dieux jaloux d'en bas, ô ma fleur, ô ma vie !
Si le sommeil parfois clôt mes pleurs et mes yeux.
Les songes de nos nuits d'amour, délicieux,
Me bercent sur leur aile, et ma bouche enivrée
D'un éternel désir, vole, ô mon adorée,
Sur ton front et ta bouche et tes yeux se poser,
Pour y cueillir la fleur divine du baiser.
Oh ! que la nuit est longue et qu'elle m'est cuisante
Quand, tout brûlant d'amour, je cherche mon absente
Dès l'aube me voici revenu.... Tu m'entends,
^'est-ce pas? Près de toi, sur le sol je m'étends,
ït j'y colle, pleurant, et mes yeux et ma bouche ;
vies larmes, les sens-tu couler jusqu'en ta couche?
D'est la libation brûlante de l'ami !
Qu'elle aille réchauffer ton beau corps endormi,
it te dise : Son deuil veille toujours fidèle.
I me semble parfois que j'entends un bruit d'aile.
Serait-ce pas ton âme errante sous les cieux,
£ui, fuyant le Cocyte et ses bords odieux,
le mêle aux parfums purs de la brise fleurie
TA jette une caresse au délaissé qui prie ?
Qu'elle revienne encore ! Et tous les jours, ici,
ivec mes souvenirs, hélas ! et mon souci,
?u me verras contant ma peine au vent qui passe,
usqu7au jour où j'irai près de toi prendre place... !
our prochain, car tes bras m'attirent, bien puissants!
^orsque, incliné vers toi, je me courbe, je sens
"out mon corps enlacé d'une étreinte si chère
)ue je crois pénétrer doucement sous la terre.
La morte.
Ainsi qi^une brise légère
Flotte et s'éteint dans l'atmosphère,
Comme la plainte des grands bois,
Telle, à travers la terre épaisse, M 'arrive une vague caresse ; O mon bien* aimé, c'est ta voix !
Vierge, vers toi je fus menée !
Sous ma couronne d'hvménée Mon front joyeux resplendissait ; Et sur ton épaule ma tête
S'inclinait, et, déjà défaite,
Ma ceinture à mes pieds glissait.
Et la voix de Pluton m'appelle !
Je sens une langueur mortelle Se répandre par tout mon corps ; Et la nuit sur moi s'est penchée, Et de ton étreinte arrachée Je m'envole parmi les morts....
Sais-tu ce que dirent les ombres, Quand j'arrivai dans les lieux sombres, Le cœur tout plein de notre amour?
Elles me dirent, les cruelles :
— Et nous aussi nous étions belles.
La beauté ne dure qu'un jour.
A nous aussi, sur notre pierre L aimé versa pleurs, et prière,
Et désespoir, et cris d'amour.
Il nous disait : Mon cœur succombe!
Je veux ma place dans ta tombe..
Le chagrin ne dure qu'un jour.
Comme la guirlande fanée Bien avant la fin de Tannée Voit périr l'éclat de son teint, Ainsi notre chère pensée, Dans ces cœurs légers effacée, N'est plus qu'un souvenir éteint.
Le deuil des vivants n'est qu'un rêve : Le front incliné se relève, Des pleurs la source se tarit; Sur les débris de leur souffrance Bientôt refleurit l'espérance, Et la volupté leur sourit.
Les morts seuls ont le deuil fidèle !
Tandis qu'en nos prés d'asphodèle Nous traînons d'éternels regrets, Pour ceux qu'attrista notre absence La fête d'amour recommence, Et l'oubli dévore nos traits.
— Laissez-moi ! Je ne veux vous croire! Je vivrai chère en ta mémoire
Eternellement, n'est-ce pas?
Un amour vulgaire s'oublie ; Mais le nœud divin qui nous lie Est plus puissant que le trépas.
Ainsi que Clytie éplorée Va cherchant la face adorée De Phébus, son céleste amant.
Je veux que ta douleur croissante Aille toujours cherchant l'absente Si loin, hélas ! et qui t'attend.
Tu dors, bien-aimé de mon âme.
Près de toi dort une autre femme,
Le front sur ton sein affaissé
Oui Le sommeil après l'ivresse...
Dans une suprême caresse Le corps se détend épuisé !
O déloyal, traître et parjure !
Voilà donc tout le temps que dure Le deuil dont tu devais mourir!
Ma tombe est encore fleurie ;
A travers ma terre attendrie Je sens encor tes pleurs courir !
Que n'ai-je ton fouet, Tisiphone !
Que n'ai-je à mon front ta couronne De serpents, enfants de la mort!
Sur eux, sur ce couple adultère, Je ferais courir la vipère Qui siffle, et qui bave et qui mord!
Non ! je veux qu'il me reconnaisse !
Je veux en cette âme traîtresse Voir tressaillir le pâle effroi !
Divinités des noirs abîmes, Vous ne savez punir les crimes ; Je saurai bien me venger, moi.
Sens-tu le corps froid qui te touche?
Ma bouche froide sur ta bouche ?
Sens-tu Tétreinte de mes bras?....
Oui.... Déjà tout ton corps frissonne.
La volupté que je te donne, A jamais tu t'en souviendras.
Comme mon amoureux s'agite !
Tel vers le but se précipite L'étalon fier et généreux.
Tu connais la douce carrière !
Nous l'avons souvent tout entière Courue au même char tous deux !
Quand vibrait l'ivresse suprême, Me serrant et criant : Je t'aime !
Sur mon sein tu tombais pâmé
Mais ton œil s'ouvre, ta voix râle :
L'angoisse est sur ta face pâle....
Tu me reconnais, bien-aimé!
Demain, pour apaiser mon ombre, Tu couvriras de rieurs sans nombre La tombe où tu disais : J'accours.
Mais l'oubliée a sur ta trace Déchaîné le remords vivace.
Avec toi je serai toujours!
Je suis encor naïf, j'ose aimer bien des choses Que les gens du bel air vous traitent comme il faut. Pour un vrai Parisien, il n'est pas d'autres roses Que ces chétives fleurs dans une serre écloses, Et que d'un papier blanc sait habiller Prévost.
Dans un salon bien chaud, du fond des jardinières, J'aime à voir resplendir les blancs camélias; Mais combien j'aime plus, aux brises printanières, Vous voir poindre dans l'herbe, ô jaunes primevères, Du respirer l'odeur flottante des lilas!
lui. lorsque mai fleurit les arbres et la plaine, Fe m'en vais au jardin des Plantes, sans rougir. Dn y trouve, il est vrai, des troupiers par centaine, Plus d'un provincial penché tout hors d'haleine Sur la fosse où Martin bâille au lieu de rougir.
vlais là s'épanouit en riches girandoles
-a fleur du catalpa
avoine, blancs iris étalent leurs corolles, ït la glycine berce au vent ses grappes folles )ù chante suspendu l'aventureux pinson.
252 VERS d'aMOUR
Au bord du petit lac, impassible, muette, La cigogne digère, et les lourds goélands Etendent au soleil leur grande aile inquiète, Tandis qu'au beau milieu du bassin, fière et bête, Une oie à grand collier prend ses airs triomphants.
C'est le mois où l'amour donne un plus beau plumage
Aux mâles des oiseaux frétillants au soleil :
Le paon, pour animer sa femelle trop sage,
Ouvre son éventail, étale son corsage
Où l'azur resplendit sous un reflet vermeil....
Elle sort du tombeau la voix, La voix que vous allez entendre, Harmonieuse, ardente ou tendre, Comme elle vibrait autrefois !
J'ai vu ton aurore, ô jeunesse, Resplendir en ses yeux charmants, Ces beaux yeux bleus que par moments Voilait une ombre de tristesse.
Parfois de subites gaîtés, Et le fol abandon du rire, Puis le cœur soudain qui soupire Et les yeux de pleurs humectes.
Les joyeux appels de la vie, Elle y voulait fermer son cœur, Mais toujours à ce chant vainqueur S'ouvrait son oreille ravie.
Quand le soleil d'un rayon d'or Illumine et remplit sa cage, L'oiseau captif bat le grillage Et tente un impossible essor.
54 vers d'amour
Dans des élans de vive ivresse, Ainsi ses dix-sept ans chantaient, Et ses jeunes ailes montaient, Hélas ! et retombaient sans cesse,
« Libres courses dans les forêts, Sur les plages au flot sonore, Fraîcheur salubre de l'aurore, Nature aux ravissants secrets !
« Amour, bonheur, union sainte, Un bras fidèle, aimant et fort, Qui ferait reculer la mort, Et que cherche en vain mon étreinte!
« Ivresses que Dieu fit pour tous, Pourquoi réapparaître si belles ?
Un vent froid a brisé mes ailes :
Je ne puis voler jusqu'à vous.
« En passant, je verrai la fête Que la vie offre à ses élus :
De regrets, je n'en aurai plus.
Seigneur, ta volonté soit faite ! »
Troubles, angoisses et regrets, Espérance toujours déçue, Tout est fini : tu l'as reçue, Seigneur, en ta divine paix.