LE LION
Libre et fier il allait des ravins aux collines, Des bois aux profondeurs brûlantes du désert, Et le soir, haletant, de ses larges narines Il aspirait de loin la fontaine au flot vert.
Le voici ! son cou fauve à la source s'incline : Il boit, son corps royal s'allonge à découvert... La balle du chasseur a percé sa poitrine, Un sang rouge et fumant sort de son flanc ouvert.
Il bondit, il rugit; de sa dent il arrache
Et la chair, et le plomb qui sous la chair se cache,
Et la vie. Et son œil se ferme méprisant.
Et moi je porte aussi fièrement ma blessure; Dans mon sein déchiré j'étouffe tout murmure; Mon cœur est plus profond que le trait n'est avant.
On l'a dompté, le mors est rivé dans sa bouche, La selle sur son dos : cet étalon farouche, Dont l'œil sombre lançait de fiers rayonnements, Qui portait une flamme en ses naseaux fumants, Et, sur son col jeté fièrement en arrière, Secouait les longs flots de sa fauve crinière.
Si chacun le poussait le cri de sa misère, Ce cri qui veut jaillir de la gorge que serre L'angoisse, et qui se meurt en un rauque sanglot, Ce cri, vibrant écho de toutes les tortures Qui sont votre aliment, chétives créatures, Si chacun le poussait et l'envoyait là-haut,
Resteriez-vous muets, placides, insensibles, O cieux, si jusqu'à vous ces clameurs indicibles S'élevaient, chant vengeur, âpre gémissement? Oseriez-vous garder cet éternel sourire, Si ce qui vit et pense, et s'agite, et respire, De malédictions chargeait l'aile du vent?
Quel effrayant concert entendrait votre maître, Ce grand ordonnateur, ce père de tout être, Qui laisse l'univers s'échapper de ses mains! Trouverait-il encor que son oeuvre est si bonne? Séraphins, suspendez l'hosannah monotone; Le Seigneur veut ouïr la clameur des humains.
Soleils qui peuplez l'étendue, Sphères au vol harmonieux,
Vagues murmures de la nue, Frémissements mystérieux Du chœur aérien des mondes, Océan aux rumeurs profondes, Volcans grondeurs, vibration De la lumière qui ruisselle, Chant de la vie universelle, Silence à la création!
cri
O Seigneur, inclinez votre oreille à ma plainte! Déjà, fardeau trop lourd, pèsent sur moi les ans : Les premiers froids driver dont j'ai senti l'atteinte Ont jeté sur mon front rides et cheveux blancs.
J'ai lutté, j'ai senti l'insaisissable étreinte Des reptiles dévots et des vils courtisans ; Sur le bien que j'ai fait j'ai vu la rage sainte Distiller le venin de ses traits médisants.
Je ne demande point que vous brisiez leur rage, Ni que sur moi, qui penche au déclin de mon âge Vous fassiez reverdir le printemps en sa fleur.
Mais ce vague besoin d'une dernière ivresse, Mais ce rêve d'amour qui me poursuit sans cesse, Seigneur, arrachez-le de mon trop faible cœur!
Seigneur, regardez-moi : voyez, ma tête penche; Fière et ferme jadis, la voilà faible et blanche ;
Mon œil dans la nuit est plongé; Mes pas usent le sol qu'ils dévoraient naguère, Et des appels muets me viennent de la terre :
Seigneur, donnez-moi mon congé!
Un instinct fraternel vers les tombes m'attire; Auprès des endormis je m'arrête et soupire.
Je vous aime, ô mes enviés!
Votre corps douloureux jadis, enfin repose, Et voilà, le printemps qui
Et jette ses fleurs sur vos pieds.
Votre herbe à vous, elle a je ne sais quelle grâce; Vos oiseaux ont la voix plus discrète et plus basse,
Comme au chevet d'un être cher ; Et vous sentez parfois vos frères, les grands arbres, Pousser joyeusement par les fentes des marbres
Leurs mains qui viennent vous toucher.
Et le merle, qui glisse amoureux sous les branches, Et le gazon, tout fier de ses pousses plus franches,
Et les rameaux feuillus et forts, Et l'insecte qui court sur la pierre attiédie, Tout ce fourmillement intense de la vie,
Tout cela, c'est votre œuvre, ô morts !
Tu les as donc repris, éternelle nature ! Leur être sous tes mains vit et se transfigure
En innombrables floraisons.
Dans la brise du soir, c'est leur âme qui chante; Ils sont la tige, ils sont la sève qui fermente,
Ils sont la grâce des saisons.
Or, tandis que par vous, dans la sphère infinie, La nature maintient l'ineffable harmonie
Et refait la création, L'homme, sous tous les cieux, civilisé, sauvage, Il n'importe, partout l'homme vit de carnage
Et sème la destruction.
Dans l'alambic immense, où la vie entassée Bout éternellement et coule extravasée
En ses prodigieux effets, Il jette les lambeaux de toutes ses victimes... Mais de ton puissant souffle, ô mère, tu ranimes
Tous ces cadavres qu'il a faits.
I quelques pas de vous une vaste cohue : ,a foule des vivants se démène et se rue
A ses plaisirs, à ses douleurs; lais, comme sur recueil où vient mourir la vague, i peine jusqu'à vous monte plaintif et vague
L'écho de leurs vaines clameurs.
^rfois, tout haletants encor de la mêlée, )n les voit s'engager dans la discrète allée,
Et soudain tomber à genoux, iôtes d'une heure, ils ont dans l'œil, dans l'attitude e ne sais quel rayon de cette quiétude
Qui dans l'air plane autour de vous.
Ainsi qu'un prisonnier, qu'étouffe sa cellule,. Se hisse à ses barreaux pour aspirer de l'air, Et, les muscles raidis, livre son front qui brûle Aux baisers de la bise, au froid contact du fer
Tout près, dans le couloir, le geôlier tait sa ronde, En bas la sentinelle est prête à faire feu : Qu'importe ! Sa poitrine, à Pair frais qui l'inonde. Se dilate, et son œil se remplit du ciel bleu :
Ainsi, quand le labeur plus lourd pèse et m'écrase. Que j'aiguillonne en vain mon stérile cerveau, Si devant moi scintille un rayon de ta grâce, O Muse, dans mon sein palpite un cœur nouveau !
Vainement le sillon commencé me réclame : Entre tes bras charmants et bercé sur ton sein, Tu m'emportes là-haut; je ne suis plus qu'une âm Qui se plonge éperdue en des rêves sans fin
A MI,e Elisabeth K*.
Alighieri, chassé par Florence, sa mère, Errait, le cœur gonflé de colère et d'ennui : Devant lui s'étendait l'exil, la vie amère, La faim, les pieds poudreux sur l'escalier d'autrui.
Un soir, dans une vieille église il s'aventure Et va, le corps brisé, tomber près d'un pilier: L'ombre emplissait la nef; à peine un sourd murmure De dehors expirait au seuil hospitalier.
Il rêvait. Une voix irritée et cruelle
Le réveille : c'était celle d'un moine épais.
— Que cherchez- vous ici, vagabond? disait-elle.
Lui d'un accent très doux il répondit : La paix!
La paix! c'est l'attribut de toute âme profonde;
C'est le secret des forts.
Qu'importent les clameurs, le tumulte du monde,
Les vains bruits du dehors ?
3omme la vaste mer, le cœur a ses tempêtes
Et sa mobilité :
Mais que comme elle il ait ses profondeurs muettes
Et sa sérénité!
25 décembre 1878.
Arrête. Car jamais, non, tu ne saisiras Ce fantôme si beau qui glisse de tes bras. Ne va point, confiant en tes rêves sans nombre, Chercher ton astre pur dans ce firmament sombre, Ne livre pas ton âme à ces êtres d'un jour; Garde, garde en ton sein le pur rayon d'amour; Et si tu veux connaître et chérir une femme, Ami, ferme les yeux, regarde dans ton âme. L'espérance terrestre en un jour se flétrit. Il faut à l'idéal attacher son esprit.
kCfrV
.... Le voyageur que la fatigue brise,
Dont les pieds sont couverts d'une poussière grise,
Par le vent balayée en épaisse vapeur,
Et qui sent de son front découler la sueur,
Et son bâton, soutien de son pas solitaire,
Echapper à sa main et rouler sur la terre,
S'il rencontre en marchant un arbre aux verts rameaux,
Ombrageant une source aux murmurantes eaux,
Il s arrête; il choisit de l'œil sur l'herbe tendre
Le tapis où son corps fatigué va s'étendre;
Caressant le gazon, qui cède sous sa main,
Doucement il s'assied, oublieux du chemin,
Et, bercé par sa molle et longue rêverie,
Il voit poindre de loin le seuil de la patrie.
O toi qui travailles dans l'ombre
Au salut de l'humanité,
N'as-tu point vu dans la nuit sombre
Se lever l'astre souhaité?
Pour annoncer l'ère nouvelle,
Luit-il à la voûte éternelle
Quelque céleste messager,
Et vers la divine lumière
Les rois, oppresseurs de la terre,
Se mettent-ils à voyager?
— Non : mes veilles sont infécondes, Les cieux immenses sont muets, Et je vois s'égarer les mondes Bien loin du but que je rêvais.
Les oiseaux à l'aile légère, Qui de l'un à l'autre hémisphère Repassent éternellement, Toujours dans les mêmes voyages Bâtissent aux mêmes rivages Leur nid ballotté par Je vent
VERS ELÉGIAQUES ET PHILOSOPHIQUES 2q3
Ainsi dans votre course ardente. Vous tenant toutes par la main, Générations, troupe errante, Vous allez le même chemin.
C'est bien là qu'ont marché vos pères : Ces débris, ce sont leurs poussières.
Là-bas, c'est l'abîme béant!
Qu'importe! La route est tracée, Et la foule immense est pressée De retomber dans le néant.
Eh bien! inutile prophète D'un monde qui n'est pas éclos, Mais qui bouillonne dans ma tête, Je vais rentrer dans mon repos.
Et pourtant le ciel se colore !
De l'avenir voici l'aurore !
O peuples, que le jour est beaui Saluez-le dans votre ivresse, Et que vos clameurs d'allégresse Me réveillent dans mon tombeau.
Pourquoi ton âme est- elle lasse D'attendre et de chercher toujours?
Va, tu n'es qu'une ombre qui passe, Et le temps dévore tes jours :
Mais Dieu, qu'accuse ta pensée, Voit de son œuvre commencée S'unir le principe et la fin.
C'est en vain que ta voix le presse, Il a pour lui force et sagesse, Et l'éternité dans sa main!
LE POUPET
Là-haut, vers ces sommets solitaires et purs, Quel désir incessant malgré moi me ramène? Il faut à mes poumons une plus riche haleine, A mes pieds des chemins escarpés et mal sûrs.
J'y suis ! Me voilà seul sur la plus haute crête : Ville, bourgs et hameaux dans l'ombre sont noyés Ces rocs qui m'écrasaient, je domine leur faîte ; Les énormes sapins frissonnent à mes pieds.
Je suis grand, je suis fort, je suis roi de l'espace. Le vent libre des monts me reconnaît et passe ; L'horizon semble fuir devant mon œil vainqueur...
Et maintenant, Seigneur, moi l'hôte de ces cimes, Moi dont le pied superbe a franchi ces abîmes, Je dis : Prenez pitié du vide de mon cœur!
O muse des sanglots, que ta main souple effleure Ce luth qui sous tes doigts gémit désespéré! Verse un peu de ton âme à ta lyre qui pleure! Qu'on entende du moins, avant que je me meure, Des cris où tout le deuil de mon cœur ait vibré !
Laisse sur ton sein nu tomber ta chevelure,
Et des pleurs dans les yeux et des pleurs dans la voix,
A tout ce qui gémit emprunte son murmure,
A la bise, aux forêts, aux flots, à la nature,
Au Christ des Oliviers qui sent dresser sa croix.
si triste jusqu'au ciel qu'une plainte s'élève, Des angoisses de l'âme elle est un écho mort; Les mots ne disent rien : c'est un son, c'est un rêve; Il faudrait mettre à nu dans un saignant effort Les fibres de son cœur et l'endroit de sa mort.
On s'arrête en passant devant un misérable Dont le flanc est meurtri, le front ensanglanté, Qui se roule en hurlant de douleur sur le sable, Et trouve à sa misère un accent véritable, Et des pleurs, et le sang qui baigne son côté. La pitié, devant lui gémissante, attendrie, S'empresse. . . Car on voit et touche sa douleur, Et ces lambeaux humains, tout palpitants de vie, Sous la main de la mort font tressaillir le cœur. Mais qu'un homme vivant et voyant la lumière, Libre sur ses deux pieds et sans blessure au corps, Vous dise : « Moi je souffre, et voici ma misère, La mort est dans mon sein, mort incessante, amère, Espoir toujours déçu, regrets, désirs, remords. » Ce deuil intérieur qu'aucun signe n'annonce, Ni les noirs vêtements ni les cris de douleur, N'obtiendra du passant ni pitié ni réponse : La pitié par les yeux vient, et non par le cœur.
Bien souvent la pensée au fond du cœur éclose Vers le monde réel veut prendre son essor; Mais, ainsi que l'oiseau dont l'aile est jeune encor Dans le nid qu'il quittait revient et se repose, Telle revient au cœur, triste et désabusée, Pour y mourir bientôt, l'impuissante pensée.
Le temps affermira les ailes de l'oiseau ; Quand il aura quitté son fragile berceau, Dans l'espace sans borne il nagera sans craindre; Les vents s'épuiseront vainement à l'atteindre.
Mais de son premier vol si triste elle revient,
La pensée en mon cœur se flétrit
Qu'elle y meure à jamais! Le monde qui l'appelle Ne vaut pas le tombeau qui me la fait plus belle; Pour moi seul elle aura ses parfums et ses fleurs, Et pour la féconder je lui garde mes pleurs.