‹ Poètes et poésiesChapitre 4 sur 45 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les études d'histoire religieuse ont reçu de nos jours un développement considérable. La philologie et l'ethnographie d'une part, de l'autre une disposition d'esprit plus sérieuse et vraiment digne de ces graves questions, ont ouvert à la science des perspectives nouvelles et inattendues. L'Allemagne, admirablement préparée à ces recherches par son génie mystique et sa patiente érudition, a ouvert la voie. Dès les premières années de ce siècle, l'illustre Schleiermacher essayait une classification des diverses religions, fondée non plus sur de vaines analogies extérieures, mais sur le sentiment qui, du fétichisme le plus grossier au christianisme, est l'âme de tous les cultes 2.

i. Discours prononcé à l'ouverture d'un cours de littérature ancienne (Faculté de Poitiers).

2. Schleiermacher, Rede iiber die Religion. Berlin, 1806. — Der christliche Glaube, 1821.

Esprit élevé, porté naturellement plutôt vers les considérations générales que vers les recherches spéciales de l'histoire, il se bornait à indiquer à grands traits les développements progressifs et l'épuration du principe commun à toutes les religions. Mais son œuvre fut féconde. Des savants distingués se partagèrent pour ainsi dire ce vaste domaine des systèmes religieux de l'antiquité. L'Inde, l'Egypte, la Perse, la Judée, la Grèce, les innombrables divinités des siècles passés, les formes, les détails de tous les cultes, furent explorés. Je n'ai pas besoin de rappeler les admirables travaux des Creuser, des Ottfried Millier, des Gœrres, des Nœgelsbach, des Preller, et de tant d'autres encore à l'œuvre en ce moment. La France entra à son tour dans la carrière. Un homme qui a joué un rôle important dans les orages politiques de la Révolution et de la Restauration , disciple fort indépendant de la philosophie du xvnr3 siècle, B. Constant, publia à peu près dans le même temps que S chleier mâcher un ouvrage d'une érudition fort insuffisante, il est vrai, mais d'une incontestable originalité '. Eclairé par l'étude, par la réflexion et surtout par la souffrance, l'auteur proclamait, lui aussi,

i. B. Constant, De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements. Paris, 1823. 5 vol. in-8». — Le Polythéisme romai:i, ouvrage posthume. — Voir une remarquable appréciation de l'esprit de ces deux ouvrages par

avec une éloquence souvent amère, l'existence et la légitimité d'un sentiment spécial qui avait présidé à la naissance de toutes les religions. Cette idée se retrouve au fond de tous les travaux des critiques et des savants modernes. Sur tel ou tel point particulier, sur la signification de tel symbole, de tel mythe, les appréciations peuvent varier; mais sur les religions en général, considérées dans leur essence et leur but, tous sont unanimes. Elle est définitivement close cette ère de critique légère, irrévérencieuse ou lourdement erronée, qui ne voyait dans toutes les religions qu'un charlatanisme habile, une invention de la politique, une immense duperie du genre humain par les prêtres et les imposteurs.

De toutes les formes religieuses imaginées par les hommes d'autrefois, aucune peut-être n'avait essuyé plus de dédains et de railleries que le polythéisme hellénique. Les écrivains du xvnr3 siècle accordaient encore quelque estime aux religions de l'Egypte, de la Phénicie, de l'Inde et de la Chine, qu'ils croyaient connaître; ils se plaisaient à opposer à la grossièreté du peuple d'où devait sortir Jésus-Christ la civilisation

M. Edouard Laboulaye, Revue nationale, 10 novembre 1862. — B. Constant disait lui-même : « Mon ouvrage est une singulière preuve de ce que dit Bacon, qu'un peu de science mène

à l'athéisme, et plus de science à la religion Je me suis vu

forcé de reculer dans les idées religieuses. »

brillante de ses voisins; mais jamais il ne leur vint à l'esprit d'aller demander aux traditions religieuses de la race grecque un témoignage quelconque en faveur de la thèse qu'ils soutenaient. La fable, la mythologie, c'est-à-dire un amas de contes puérils ou immoraux, tout au plus des orn ments un peu surannés pour la langue des vers, voilà tout ce que la Grèce avait apporté, selon eux, à l'œuvre si complexe de la civilisation du genre humain.

Comment avait-on pu méconnaître, et durant tant de siècles, la plus remarquable production du génie d'un tel peuple? Symboles, allégories, légendes, pouvait-on croire que ce fût là toute la religion? Derrière ces voiles, pour la plupart si transparents, étaitil donc impossible d'entrevoir le sentiment , que l'homme peut affubler des formes les plus bizarres, mais qu'il ne saurait bannir de son âme? N'y avaitil pas enfin et dans les vers des poètes, et jusque dans ces statues mutilées que la pioche rendait au jour, comme un reflet visible du divin? On ne voulut y voir que des œuvres d'art, comme si le génie n'était pas une sorte de révélation ! Ainsi les générations des hommes se succèdent, se méconnaissent, se méprisent, et chaque progrès de l'humanité est la proclamation d^ne déchéance. Jamais cette inflexible loi ne fut appliquée plus durement qu'au polythéisme

Non seulement il fut anéanti, mais aujourd'hui encore on ne le connaît et on ne le juge que d'après le témoignage de ses adversaires ou les interprétations de ses représentants les moins autorisés.

Parmi ses adversaires, plaçons au premier rang le christianisme. Supérieur à son ennemi par sa doctrine, par une morale plus large, plus humaine et surtout plus efficace, de bonne heure assuré de la victoire que la voix éclatante de Tertullien célébrait déjà sous le glaive des bourreaux, il fut sans pitié, et, disons-le enfin, il fut souvent sans équité envers la religion qu'il devait remplacer. Saint Clément d'Alexandrie, saint Justin avaient sagement et justement distingué dans le polythéisme les fables populaires des symboles élevés et profonds, les éléments qui devaient périr, de ceux qui renfermaient une part de vérité '. Saint Basile lui-même découvrait et montrait dans les auteurs profanes de nobles images de la divinité et un haut enseignement moral. Les écrivains de l'Eglise latine n'eurent ni cette science ni cette modération. Que d'erreurs, que d'injustices dans les attaques passionnées des Tertullien, des

i. Saint Justin, Apologies, II, g i3 ; I, g 46. — M. Aube, dans une thèse remarquable intitulée Saint Justin philosophe et martyr, a réuni les principaux passages où cet apologiste rend hommage aux conquêtes de la raison humaine avant la prédication de l'Evangile (pages 98 et suivantes).

Arnobe, des Minutius Félix * ! Quelle explication bizarre que celle 'du polythéisme par l'action des démons, intéressés à tromper les hommes pour s'en faire adorer! Comme il était facile d'égayer les lecteurs par le récit des aventures d'un Vulcain ou d'un Mercure! Mais ces fables, qui d'ailleurs portent souvent en elles-mêmes un sens profond, étaient-elles toute la religion ? N'y avait-il pas des monuments plus élevés de la croyance des Grecs? C'est sans doute ce que répondaient les derniers défenseurs du polythéisme. Mais, de tous les ouvrages où ils plaidaient une cause déjà perdue, aucun n'a survécu. Au contraire, toutes les attaques, toutes les accusations de son ennemi nous ont été soigneusement conservées; et c'est sur le témoignage du vainqueur que nous avons jugé le vaincu. Les philosophes du xviir3 siècle eux-mêmes, eux si prompts à refuser toute créance aux monuments du christianisme , n'ont fait aucune difficulté d'accepter, sur un point où il eût été permis de la rejeter, l'autorité des auteurs ecclésiastiques.

Mais à vrai dire, les docteurs de l'Eglise n'invenèrent aucun argument nouveau contre le polythéisme.

i. Lactance est plus voisin de la vérité quand il dit : « Quod

i extitisset aliquis, qui veritatem sparsam per singulos, per

sectasque diffusam, colligeret in unum ac redigeret in corpus,

is profectô non dissentiret à nobis. » (Lact., Inst. div. VII, 7.)

Ils reprirent et lancèrent avec plus d'emportement ceux qui, bien des siècles auparavant, avaient déjà ébranlé le vieil édifice. Il reposait presque tout entier sur l'autorité d'Homère et d'Hésiode. Or, plus de cinq siècles avant la prédication de l'Evangile, Pythagore racontait que, dans ses nombreux voyages d'un monde à l'autre, il avait vu dans les enfers Homère attaché à un arbre et mordu par un serpent, Hésiode cloué à une colonne et flagellé, pour avoir mal parlé des dieux *. Ces attaques contre les fondateurs de la théologie hellénique se reproduisirent sans cesse, toujours plus vives et moins respectueuses. Empédocle, Heraclite, Prodicus leur donnèrent une forme et une hardiesse nouvelles 2. Platon, trop poète lui-même pour être sans pitié envers Homère, le renvoyait cependant de sa république après l'avoir couronné de fleurs. Les stoïciens transformaient les dieux de la croyance populaire en forces du monde. Epicure, en les condamnant à l'inertie, à l'impassibilité, les supprimait. Chaque système philosophique interprétait, façonnait ou rejetait les antiques objets de la vénération publique. Puis vinrent les sceptiques, les esprits forts, les railleurs. Evhémère réduisit toutes

i. Diogène de Laërte, VIII, 21.

2. Voir sur ce point M. Altred Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, tome III, ch. xix, pages 385 et suiv.

les divinités à n'être que des hommes divinisés a cause des services qu'ils avaient rendus; il dit avoir vu de ses propres yeux le tombeau de Jupiter en Crète *. Lucien ne les conserva que pour les couvrir de ridicule... Voilà comment les philosophes ouvrirent la voie aux docteurs chrétiens... Le polythéisme, attaqué d'abord par ses propres enfants, puis par un adversaire impitoyable, ne trouva pour le défendre que des hommes qui ne le comprenaient pas, et qui accélérèrent sa chute. Ce sont les mythographes.

Il se rencontra en effet, dans les siècles marqués déjà du sceau de la décadence, des hommes qui, incapables de tirer de leur imagination une idée qui fût à eux, se firent compilateurs. Ils prirent à l'aventure, le plus souvent dans les poètes et les historiens ou parmi les légendes populaires, les narrations qui leur parurent les plus curieuses et les plus intéressantes. L'un amalgamait à la fois Homère, Hésiode, les cycliques, les logographes, et composait, de tous ces éléments singulièrement fondus, sa Bibliothèque : c'est Apollodore. Un autre s'attachait de préférence aux récits erotiques : c'est Parthénius. Un troisième

i. Sur Evhémère, voir le témoignage de Lactance, De J al sa religione, ltb. I, cap. xi. — Id., De ira Dei, cap. xi. — Plutarque, De Iside et Osiride, 2 3. — Cicéron, De nat. deor. II, i5.

choisissait les métamorphoses : c'est Antoninus Liberalis. Paléphate, espèce d'esprit fort à la façon cTEvhémère, s'ingéniait à donner de plates explications des mythes les plus célèbres et les plus incroyables '. Enfin un poète bel esprit, Ovide, réunissait, dans une composition qu'il croyait être un poème épique, les métamorphoses légendaires des dieux et des hommes. Ces récits, souvent licencieux, toujours spirituels et jolis, la plus éclatante parodie qu'un écrivain ait jamais faite sans le savoir, sont encore aujourd'hui, pour beaucoup de gens, le dernier mot du polythéisme; c'en est la plus puérile, la plus inintelligente image. Qu'on se figure la Bible mise en madrigaux par Dorât, voilà l'autorité que mérite le badinage sacrilège d'Ovide. Ainsi d'un côté les accusations intéressées de deux ennemis, de l'autre les inepties des compilateurs, ou la légèreté d'un poète sceptique, voilà les témoignages sur lesquels on a jugé pendant tant de siècles une religion qui a tenu une si grande place dans le monde... Singulière inconséquence des opinions humaines ! Pendant les xvie, xvne, xvme siècles, les hommes les plus illustres par leur génie, les maîtres de renseignement, les Amyot, les Bossuet, les Fénelon, les Rollin, cé-

i. Mythographi Grceci, édition Westermann.

lébraient en termes magnifiques les chefs-d'œuvre de tous les genres, les actions héroïques, les belles leçons de morale, les types achevés de vertu, de justice, de tempérance, de piété, que nous a transmis l'antiquité; et Ton ne se demandait point s'il était vraisemblable que les Pindare, les Socrate, les Aristide, les Phocion ne fussent que de stupides idolâtres!

Or, ces écrivains qui seuls ont fait autorité jusqu'ici, philosophes, docteurs chrétiens, mythographes, tous ont méconnu, les uns par ignorance, les autres avec intention, les côtés sérieux de la religion qu'ils attaquaient ou interprétaient. Qu'est-ce, en effet, que ces fables, objet de tant de railleries et de dédains, sinon l'apparence extérieure, le vêtement du polythéisme? Est-il une seule religion qui ne traîne à sa suite ces appendices naturels ? Quel peuple s'est jamais contenté de dieux abstraits, incorporels , sans histoire et sans simulacres ? Ne faut-il pas laisser de côté cet élément populaire, enfantin, pour chercher le principe vivifiant de la religion ? Les formes religieuses, quelles qu'elles soient, sont toujours imparfaites, et le temps les dévore ; mais le sentiment qui les a créées est d'une tout autre nature : elles passent, il est infini et impérissable, comme l'âme humaine qui le conçoit, comme Dieu qui est son objet.

ET LA RELIGION EN GRECE l3

C'est ce sentiment, dont je voudrais déterminer la nature et montrer les développements. Il a laissé de lui-même d'autres témoignages que des fictions puériles, des cérémonies bizarres. Elle est orgueilleuse et fausse, cette parole des prêtres égyptiens à Solon : a Vous autres Grecs, vous êtes toujours enfants; il n'y a pas un vieillard en Grèce !. » Il y eut des hommes capables d'aimer et de comprendre la vérité ; mais la dépouiller des voiles éclatants qui la paraient et parfois la faisaient méconnaître, l'adorer dans son abstraite beauté, voilà l'effort héroïque dont ces artistes ne furent jamais capables. A la veille même de sa défaite définitive, et bien qu'il connût par plus d'une blessure l'endroit faible où frappaient toujours ses ennemis, le polythéisme ne put renoncer à ses symboles, à ses allégories, à ses fictions. Les derniers philosophes eux-mêmes n'eurent pas le courage de rejeter enfin ces ornements funestes : ils préférèrent tenter de les justifier en les expliquant. Il leur semblait, en effet, que c'eût été une barbarie inutile que d'enlever aux âmes simples et ignorantes ces charmantes images des choses divi-

i. Hérodote, II, 45. — Cette accusation est répétée avec une grande violence par saint Jean Chrysostome : t. X, homélie 4; 2t Épitre première aux Corinthiens . — Voir aussi notre ouvrage sur saint Jean Chrysostome considéré comme orateur populaire Paris, Hachette, pages 199 et suivantes.

nés ; et que les esprits cultivés savaient bien découvrir sous ce tissu transparent les vérités religieuses et morales dont la somme croissait chaque jour *. Illusion vaine, mais touchante ! Les fables sont restées, témoignage impérissable et charmant de l'imagination du peuple grec, mais en même temps sa condamnation ; tandis que le sentiment qui les avait créées, et qui leur était bien supérieur, a été méconnu et nié!

Où le chercherons-nous -^ A quels monuments ironsnous demander les traces les plus certaines de son existence ? Facile serait cette recherche si , comme presque tous les peuples de l'antiquité, les Grecs possédaient un de ces livres antiques et vénérés qui fût

i. J'emprunte au bel ouvrage de M. Jules Denis, Histoire des théories et des idées morales dans l'antiquité, 2 vol. in-8°, Paris, Durand, i856, entre un grand nombre de passages, le suivant :

« Les païens parlaient encore des dieux, mais ils ne croyaient plus qu'au Dieu unique qui a fait le ciel et la terre. Thé- I mistius, Libanius, Maxime de Madaure et Symmaque ne sont i séparés du christianisme que par des souvenirs et des habi- \ tudes ; mais d'ailleurs, comme l'a fait remarquer Chateaubriand, ils parlent plutôt en chrétiens qu'en païens du vrai Dieu ou du Dieu universel. — Qu'il existe, dit Maxime, un Dieu sou- ' verain, sans commencement, sans postérité, qui est le père tout-puissant de la nature, il n'y a personne d'assez déraisonnable et d'assez aveugle pour ne pas le reconnaître avec certitude. Eh bien! les vertus de ce Dieu répandues dans l'œuvre de la création, nous les invoquons sous des noms divers, parce que nous ignorons le nom propre qui lui convient à lui-même. En effet, le mot Dieu est un nom commun à tous les cultes; ainsi donc, tandis que nous adressons aux différentes parties de ce grand être différents hommages, nous l'adorons tout entier. » (Tome II, page 410.)

le code de leur croyance. Les Hébreux ont la Bible, les Hindous ont les Védas, les Perses ont le Zendavesta , livres où est déposée la parole divine , dont chaque page est sacrée, dont nul mortel Poserait changer une syllabe. La Grèce n'a pas de livres religieux. A aucune époque de son histoire, elle n'a eu un symbole de foi fixe et immuable. De plus, chez tous les autres peuples, on trouve, dès la plus haute antiquité, une classe spéciale d'hommes constituée en caste privilégiée et chargée du dépôt de la croyance religieuse. Des prêtres, placés en dehors et au-dessus du reste de la nation, vivent enfermés dans une majesté mystérieuse. On les considère comme les intermédiaires élus entre l'homme et la divinité, dont ils interprètent la parole et les signes. En Grèce, les ministres du culte sont confondus avec le reste du peuple. Tout citoyen peut être prêtre ; le sacerdoce est une magistrature comme toutes les autres, sans aucun caractère de perpétuité ou de transmission. Le prêtre n'a aucune autorité sur les croyances ; il n'est chargé que du règlement des choses extérieures de la religion i. Aussi, quand le polythéisme est battu en brèche par les philosophes, les railleurs, les chrétiens, pas un prêtre, pas un théologien revêtu d'un carac-

I. Creuzer, Religions de l'antiquité, trad. Guigniaut, tome Ier, 2« partie, note io, chapitre IV, page 556.

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tère spécial, ayant reçu une mission particulière, ne se lève pour le défendre; c'est tantôt l'Etat, tantôt un orateur, un philosophe, un poète, un rhéteur, le premier venu, qui prend en main la cause de la religion nationale. Et ce défenseur, quel qu'il soit, ne s'appuie point sur l'autorité de tel ou tel livre; c'est en son propre nom qu'il parle, et son témoignage n'a d'autre valeur que celle de l'éloquence, de l'esprit ou du savoir de l'auteur. Grave infériorité, surtout dans une lutte à outrance! Dès que le dogme chrétien fut complètement élaboré et définitivement promulgué, ses adversaires ne purent plus l'attaquer ici ou là, dans telle ou telle pratique, telle ou telle opinion particulière : hors du symbole de la foi, la religion nouvelle refusait de se reconnaître. Elle ne présentait aux coups que cette masse imposante, inex- . pugnable. Sur tous les points, au contraire, le poly- , théisme était attaquable. Ce symbole profond, c'était lui ; mais ce mythe ridicule ou indécent, c'était encore lui. Il avait Pythagore, Socrate, Platon; mais il avait aussi Ovide, Lucrèce, Lucien. Il allait périr, et il n'était pas encore constitué. Les éléments si divers qui le composaient n'allaient se réunir pour la première fois que dans la mort !

L'anarchie, ce fléau de la race hellénique, cette . cause première de la ruine de sa nationalité, était,

Dn peut le dire, l'essence même du polythéisme. De même qu'il y eut toujours en Grèce à la fois des tyrannies, des aristocraties, des démocraties, il y eut aussi une diversité infinie dans les croyances et le culte. Le fond de la religion était commun à tous les peuples : les formes variaient à l'infini. C'était une critique étroite et injuste que celle qui réunissait et étalait à plaisir toutes les inconséquences d'une telle religion. Défions-nous de notre goût un peu excessif pour la centralisation et l'autorité. L'anarchie politique est le plus redoutable ennemi d'un peuple ; j'en dirai autant de l'anarchie civile, car le mot n'est que juste pour exprimer la prédominance de telle ou telle caste et l'inégalité entre les citoyens : mais les choses de la religion ne sont pas sujettes aux mêmes lois que les autres institutions humaines. Leur nature est essentiellement différente. Le sentiment qui en est le Drincipe est libre, et d'une liberté sans limites ; car nii pourrait élever la prétention de fouiller au fond les âmes, de pénétrer dans ce sanctuaire inviolable de a conscience humaine, d'en arracher telle croyance >our y substituer telle autre ? Les Grecs ne savaient ce [ue c'est que la tolérance ; ils ne connaissaient que la iberté. Un symbole de foi immuable, des prêtres hargés de le maintenir et de l'interpréter, entraves

ue tout cela, gênes imposées au développement

l8 LES POÈTES

légitime du sentiment, insupportable tyrannie dont les Phalaris et les Agathocle eux-mêmes n'eurent pas la tentation ! Demandez à l'Inde, à l'Egypte, à la Perse, ce que sont devenues, sous le joug écrasant de la théocratie, ces civilisations primitives qui frappaient Hérodote d'un pieux étonnement. Elles ont péri ae langueur par l'immobilité et n'ont transmis au monde que des formules indéchiffrables. La Grèce a été l'éducatrice du genre humain. Il se manifesta donc librement et par des créations tour à tour sublimes, enfantines, gracieuses, terribles, le sentiment religieux, qui n'était que l'expansion enthousiaste, irréfléchie, des riches facultés de la race hellénique.

Analyser les éléments dont il se compose est une œuvre impossible; ce ne serait rien moins que la dé- ; composition de l'âme tout entière. D'un autre côté, j réduire le polythéisme à une formule quelconque, précise et arrêtée, ce serait le restreindre et le déna-i turer. Cherchons donc si nous ne découvrirons point en Grèce soit une certaine classe d'hommes, soit certains monuments qui puissent être considérés, jusqu'à un certain point, non comme les interprètes complets, mais du moins comme les indicateurs les plus sûrs des croyances générales.

Ces hommes ont existé; ces monuments existent

encore pour la plupart. Les Grecs eux-mêmes , ces ennemis de toute discipline , obéissant sans doute à leur insu à ce besoin d'une règle , d'une autorité quelconque, qui est inné chez l'homme, reconnaissaient pour premiers théologiens Homère et Hésiode. Est-ce à dire que dans Y Iliade et la Théogonie fut renfermée toute la religion des Hellènes? Ces deux i poèmes sont-ils le code sacré définitif de la Grèce? Il s'en faut de beaucoup. La théologie d'Hésiode luimême est déjà bien différente de celle d'Homère. « Ils inventèrent, dit Hérodote, la génération des dieux, leurs noms, leurs surnoms, leurs attributs, leur figure visible l. » Mais que de modifications furent apportées à cette première et naïve théologie ! De siècle en siècle, d'année en année, pour ainsi dire, les divinités homériques se transforment, reçoivent de nouveaux noms, de nouveaux attributs, voient se joindre au cortège sacré de nouveaux personnages, tandis que les cérémonies du culte, prières, offrandes, sacrifices, processions sacrées, tout s'étend, se développe, se modifie à l'infini. Homère, c'est un nom, c'est le point de départ de la religion hellénique; ce n'en est pas le dernier mot. Semblables à ces coureurs qui , dans les grandes Panathénées , se passaient de

' i. Hérodote, II, 53.

main en main la torche sacrée, les générations se transmettent l'une à l'autre l'héritage de plus en plus riche des croyances populaires, et l'inspiration religieuse est inépuisable dans sa fécondité.

Cette religion que nulle formule ne renferme, que Pimmobilité sacerdotale n'a point touchée, naît et se développe en tous lieux ; elle n'a point de centre privilégié, point de ville sainte. Dodone, Delphes, Athènes, Corinthe, Argos, les îles de l'Archipel et de la mer Ionienne, elle est partout représentée sans être fixée nulle part; car c'est l'âme du peuple qui la crée sans cesse, la nourrit et la renouvelle. Il ne se borne pas, en effet, à accepter l'œuvre de ses théologiens préférés, les poètes. N'est-il pas poète luimême ? n'est-il pas le plus fécond des créateurs ? L'inspiration religieuse , il la puise à la même source ; seulement les influences extérieures agissent plus puissamment sur son imagination. Les lieux qu'il ' habite, le ciel qu'il contemple, la mer qui se brise à ses pieds, de vagues souvenirs des siècles passés, et enfin ce besoin invincible pour le Grec d'exister par lui-même, de ne demander qu'à lui-même ses lois, ses institutions, sa langue, tout se réunit pour faire sortir, pour ainsi dire sur tous les points de la terre occupée par la race hellénique, une infinie variété de | symboles, de traditions et de cultes.

Combien il serait intéressant de rechercher quelle fut précisément la part du peuple dans cette élaboration continuelle de la religion ! Mais ces théologiens n'ont rien écrit; collaborateurs anonymes, ils ont de génération en génération apporté leur pierre à Tédifice commun. Tout au plus serait-il possible d'expliquer les préférences de telle ou telle fraction de {la race hellénique pour telle ou telle divinité, dont les attributions étaient le plus en rapport avec le génie \du peuple qui l'invoquait. C'est encore au peuple, selon toute vraisemblance, qu'il faut attribuer la création des légendes héroïques et locales, ce développement si varié des traditions primitives. Ainsi se forma, sur tous les points de la Grèce, l'interminable histoire des dieux et des héros. De là ces innombrables surnoms attachés à chaque divinité, et pour la plupart dérivés des lieux où l'on voulait qu'elle eût habité, et des services qu'elle avait rendus. Que de fables puériles, que de grossières interprétations s'ajoutèrent dans chaque pays, dans chaque siècle, aux croyances primitivement assez simples de la race hellénique ! 3n peut sans peine se le figurer : les peuples modernes ne furent pas toujours sur ce point plus sobres ît plus raisonnables que les Grecs; mais les pratiques bizarres de dévotion superstitieuse et locale ne >ont pas la religion.

En effet, en dehors et au-dessus de ces manifestations inférieures du sentiment religieux se maintint et resplendit toujours dans les œuvres des poètes le côté vraiment divin et immortel de la religion. Ils ne répudièrent point ces traditions souvent contradictoires, ces mythes dont la signification première était comme étouffée par les développements de la légende : tout cela, en effet, citait Pâme de la poésie; mais ils les épurèrent et les agrandirent. Ils ne bannirent du Panthéon populaire aucun des dieux; mais le Dieu unique que leur esprit avait conçu se dessina de plus en plus majestueux. Ils ne condamnèrent point les pratiques par lesquelles la multitude essayait de désarmer des dieux irrités; mais ils firent briller dans sa noble assurance l'idéal de la vraie piété : ils ne rejetèrent point la conception naïve d'un Tartare et d'un Elysée, mais ils firent de l'autre vie la sanction de celle-ci, et, de même qu'ils avaient placé la Justice, Auo], à la droite de Jupiter, ils firent asseoir auprès d'Hadès, le dieu des morts, les juges redoutables Minos et Radamanthe. Admirable et féconde union de toutes les forces vives d'un pays ! D'un côté, la puissance créatrice, souvent aveugle et téméraire,] des grandes multitudes ; de l'autre, cette épuration continue et progressive des croyances populaires par les âmes les plus naturellement portées vers l'idéal. j

Les poètes sont à la fois les initiateurs et les amis les plus chers du peuple. Leurs vers sont recueillis pieusement et volent de bouche en bouche. Chaque peuple, chaque cité retrouve dans leurs chants ses croyances, ses traditions, ses légendes, et, de plus, cette vision plus pure des choses supérieures, et comme Fécho d'une voix faite pour les dieux : Mens divinior, os magna sonaturwn. Ne demandons pas aux sociétés modernes ce qu'était le poète des races helléniques ; aucun nom, aucune œuvre ne saurait nous en donner une idée De nos jours, le poète vit le plus souvent en dehors des autres hommes, qu'il appelle dédaigneusement la foule. Son âme a besoin de recueillement et de silence ; les choses d'ici-bas lui sont étrangères ; par ses idées , ses sentiments, la matière même et la forme de son œuvre, il ne s'adresse qu'à un public restreint et cultivé. Le poète ancien, c'est le peuple tout entier, incarné en un homme. Avec la multitude il pense, il sent, il imagine, il se souvient. Il chante, non pas seul ; un chœur immense l'accompagne : il en est le chef. Qu'il rappelle les glorieux et terribles souvenirs des guerres lointaines, des entreprises hasardeuses, qu'il célèbre la naissance, les exploits, la mort d'un héros, qu'il excite des citoyens au combat, c'est toujours la patrie seule qui l'inspire ; tous le comprennent, tous le sui-

vent sans effort. Il est pour ainsi dire l'âme vibrante du peuple. Le jour où elle se tait, cette voix inspirée, la Grèce a cessé d'être. Le jour où les poètes façonnent laborieusement à l'ombre du trône et dans le silence du cabinet des vers qui ne s'adressent plus qu'à des érudits, pénible contrefaçon de la vieille épopée homérique, les destinées de la Grèce sont achevées : nous ne sommes plus à Athènes, nous sommes à Alexandrie.

Ainsi, les grands monuments poétiques de la Grèce, voilà en même temps les monuments de sa religion. Homère, Hésiode, Stésichore, Alcée, Sapho, Pindare, Eschyle, Sophocle, voilà ses théologiens. C'est dans leurs œuvres, et non point ailleurs, qu'il convient de chercher le développement et l'épuration successifs des croyances générales. Je ne méconnais point, certes, la part qui revient aux philosophes dans ce grand travail. Ce n'est pas moi qui contesterai les droits de la raison ou bornerai son domaine ; mais les philosophes vraiment dignes de ce nom sont postérieurs aux poètes, et d'ailleurs, quel système philosophique fut jamais populaire, même en Grèce ? A toutes les spéculations des penseurs, la multitude ne comprenait guère qu'une chose : c'est que ses dieux, les dieux de la patrie et des ancêtres, étaient méprisés ou niés. Les philosophes formaient dans

l'Etat une aristocratie, souvent dédaigneuse : les sympathies du peuple n'étaient point de ce côté, elles allaient droit à ces hommes qui pensaient et sentaient comme lui, qui ne dédaignaient point les charmantes douceurs des fables, qui revêtaient d'un langage éclatant et sonore les antiques traditions de la cité, et traduisaient en chants impérissables les sentiments de piété et d'adoration, que tous les systèmes des philosophes n'eussent jamais pu satisfaire.

Aussi, interrogeons les plus anciennes traditions. Au berceau des sociétés naissantes, c'est un poète que nous trouverons, c'est Linus, c'est Olen, c'est Musée, c'est surtout Orphée. Les législateurs des premiers hommes, ceux qui surent les arracher à la vie sauvage, les réunir dans des villes , adoucir leurs mœurs, ce ne sont point des héros puissants, de profonds hommes d'État, ou des philosophes, comme le voudrait Cicéron : ce sont des poètes. C'est par le charme des vers et de la musique que ces premiers instituteurs du genre humain exercent leur autorité. De là, ces fables si transparentes dans leur naïveté, ces lions, ces tigres, ces ours attentifs à la voix du poète et oubliant leur férocité, et enfin la mort même, l'implacable mort, attendrie et désarmée par la douceur infinie de sa plainte. Une pieuse vénération resta toujours, chez les Grecs, attachée au souvenir de

ce personnage peut-être fabuleux. Dès le vie siècle avant Jésus-Christ et jusqu'au ve de l'ère chrétienne, ce fut sous le nom d'Orphée que se produisirent les tentatives les plus diverses et les plus hardies de rénovation religieuse. Les chrétiens eux-mêmes invoquèrent l'autorité de ce législateur-poète. Toute une littérature mystique se forma, qui, mêlant à un panthéisme naturaliste assez obscur des enseignements moraux d'une incontestable pureté, trouva dans les rites orphiques sa plus complète expression l.

Orphée domine et représente l'âge mythique. Quel est le caractère religieux de cette époque ? Orphée avait composé des hymnes; à quelles divinités étaientils adressés ? Etait-ce à ces dieux sans nom des Pelasges, dont parle Hérodote ? Suivant Pausanias , ces hvmnes étaient de simples invocations, courtes, mais empreintes d'un profond sentiment religieux 2. Que pouvait être la piété pour ces hommes primitifs, gros-

;. II. Alf. Maury ne croit pas à l'existence d'Orphée, dont le nom est cité pour la première fois dans Pindare et dont, à ce qu'il paraît, Aristote révoquait en doute l'existence. Mais presque tous les poètes antérieurs à Pindare sont perdus pour nous, et ils pourraient avoir parlé d'Orphée. Le texte d'Aristote, nous ne le connaissons pas; c'est Cicéron qui attribue au Stagirite cette opinion. — Bode, dans ses Quœstiones de antiquissimd Orphicorum carminum œtaîe, nature atque indole, est d'un avis opposé. Il est difficile de rejeter tout à fait l'existence d'un personnage si fameux. — Sur Yorphisme. voir M. Alf. Maury, t. III, p. 3oo; — Bode. ouvrage cité; — Limburg-Brov Histoire de la civilisation morale et religieuse des < Ier.

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