‹ Poètes et poésiesChapitre 5 sur 45 · Pausanias, IX, ch. 3o, § 5 et 6. — Bode, pages i · texte numérisé non relu

Pausanias, IX, ch. 3o, § 5 et 6. — Bode, pages i

siers et ignorants, sinon une adoration muette et épouvantée des puissances mystérieuses qui se manifestaient dans la nature? Ces dieux sans nom, c'étaient les innombrables phénomènes qui se déployaient à leurs yeux, et dont ils redoutaient les moindres effets, faute d'en pouvoir pénétrer la cause et les lois. Un naturalisme, fils de la peur et de l'ignorance, voilà donc la première forme que revêtit en Grèce le sentiment religieux.

Tout autre il apparaît dans les épopées homériques.

Les dieux, c'est-à-dire les lois, — car, suivant la profonde étymologie d'Hérodote, Jcs deux mots n'en font qu'un *, — apparaissent enfin. Les forces aveugles de la nature, personnifiées par les Titans, fils de la Terre, ont été vaincues, et le triomphe de Zsuç est l'avènement de l'ordre et de la règle. Le monde, xoffjxoç, est un ensemble harmonieux. Les dieux nouveaux sont unis entre eux par les liens du sang d'abord, symbole sous lequel il est facile de distinguer l'unité du principe divin; puis par une hiérarchie savamment distribuée. Ils ont un corps, des sens, des passions, comme les hommes ; mais leur corps est plus grand et plus beau, leurs sens sont plus parfaits, leurs passions plus éner-

r. Hérodote, II, bi :

0îouç os 7rpo<7a)vo[i.a(7av <r:?£a; octto toO toiovtov otc xbafxco QèuTî; ta rcâvTa TCpYJyfjLaTa y. ai rcaca; vojxa; eî/ov.

giques. Tels devait les représenter le poète qui les mêle à Faction de son épopée. Sans doute, la majesté divine est souvent compromise dans ces querelles qui divisent les dieux. Sans doute il est facile à des modernes de concevoir une religion plus pure que l'anthropomorphisme; mais quel progrès accompli dans le passage du naturalisme sombre et mystérieux de l'époque mythique à la personnification, à la distribution hiérarchique des forces de la nature ! Ce progrès n'est pas le seul. Le poète, par une de ces vagues intuitions qui ne sont accordées qu'aux âmes les plus hautes, s'élève bien au-dessus des croyances populaires et conçoit ridée d'un Dieu unique. Le Zsùç homérique en a déjà tous les attributs. Non seulement c'est le vainqueur des Titans, c'est-à-dire des éléments révoltés, c'est le père, le roi des dieux et des hommes, mais il se donne lui-même le nom d'arbitre suprême. Il dit aux autres dieux : « Suspendez au haut des cieux une chaîne d'or, attachez-vous tous à cette chaîne, vous dieux et vous déesses, jamais vous n'arracherez du ciel sur la terre Zsuç, l'arbitre suprême du monde, non, quand même vous réuniriez tous vos efforts. Mais moi, s'il me plaisait de tirer cette chaîne, je vous entraînerais tous à l'instant, et avec vous la terre et la mer ; puis je la fixerais au sommet de l'Olympe, et l'univers entier demeurerait suspendu dans les airs,

tant ma force est supérieure à celle des dieux et des hommes 4. » A la force il joint la majesté, la sérénité. Un seul mouvement de ses sourcils suffit pour ébranler le vaste Olympe 2. Tous les autres dieux fléchissent devant lui avec tremblement et respect.

De siècle en siècle, cette grande figure de Jupiter s'anoblit, se divinise de plus en plus pour ainsi dire. La souveraineté du Dieu s'étend et s'élève. A mesure que l'homme acquiert une connaissance plus exacte de sa propre nature par la conscience et par la réflexion, il incarne en Zsùç les conquêtes de sa propre raison. La supériorité du Dieu ne réside plus seulement en sa force ; elle est d'abord dans son intelligence. Un mythe profond proclame ce progrès accompli. Le poète Stésichore célèbre la naissance de Pallas, sortie tout armée du front du maître des dieux 3. A l'intelligence, Zsù; joint bientôt les attributs qui sont l'essence même de la divinité. Près de lui, il est vrai, subsiste ce pouvoir mystérieux et invincible de la Mœre ou du Destin. Mais les poètes, ces grands affranchisseurs, diront aussi le destin de Jupiter (oclaa Atoç) *, et la volonté du dieu se confondra avec les arrêts sans appel de la nécessité. Il est affranchi aussi

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