‹ Poètes et poésiesChapitre 7 sur 45 · Pausanias, VIII · texte numérisé non relu

Pausanias, VIII

d'élite. Le peuple tout entier s'associe à ce travail de Tépuration progressive des croyances : les poètes conduisent le chœur; la multitude répète leurs chants. Bien plus, au moment même où la philosophie, la dernière venue, entre à son tour dans la carrière, l'œuvre des poètes alors terminée se manifeste aux yeux de toute la Grèce dans son incomparable beauté. Deux chefs-d'œuvre la résument et la traduisent aux regards. Phidias commente Homère. Le colossal Jupiter Olympien apparaît dans sa majesté sereine, terrible et bon à la fois, arbitre du monde et père de la justice. L'artiste, interrogé sur le modèle qu'il a imité, répond en citant trois vers d'Homère; et les critiques des âges postérieurs diront que l'aspect de cette face divine avait accru , disons mieux , avait élevé la religion en Grèce. Ce ne fut pas tout. Ce même Phidias, interprète sublime de toutes les grandes idées des poètes, complète pour ainsi dire son œuvre de la représentation du divin en dressant sur son piédestal la splendide image de Pallas Athéné, c'est-à-dire l'intelligence divine figurée aux yeux, la pensée du Dieu souverain manifestée sous la plus pure et la plus noble des formes !. Quelle religion.

i. Consulter, sur ces deux statues et sur le fronton du Parthénon, l'analyse remarquable de M. Ch. Lévêque : La science du beau, tome II, chap. III; sur le Parthénon, ibid. ch. II.

que celle qui associait par une inspiration commune et par un développement incessant à travers les siècles Homère, Stésichore, Pindare, Phidias! Or, dans le même temps, comme si tous les arts, cette expression sensible de l'idéal , eussent voulu porter témoignage de l'élévation progressive du sentiment religieux, Ictinus et Callicrate élevaient à l'intelligence divine ce temple, chef-d'œuvre de l'architecture ancienne, le Parthénon, si simple dans ses proportions, si harmonieux dans son ensemble, à la fois élégant, majestueux, aisé, éclatant dans sa blancheur immaculée, au sommet d'Athènes, comme la pensée sur le front d'un dieu !

En regard des dieux, plaçons l'homme. Voyons ce qu'il pensait de lui-même, de sa nature, de ses rapports avec la divinité, et enfin de sa destinée ici-bas et après la mort.

Quelle opinion pouvaient avoir d'eux-mêmes les hommes des anciens âges , les contemporains d'Orphée ? Le sentiment religieux ne dut être alors que la conviction amère et désolée de l'impuissance et des misères de la nature humaine. L'ignorance et la peur, ces deux compagnes inséparables, avaient sans doute empreint le culte d'un caractère sombre et sauvage. Épouvanté, éperdu au sein de la vaste nature, l'homme alors ne conçut des dieux que pour trembler devant eux. De là les sacrifices humains, l'offrande la plus

précieuse par laquelle ces esclaves pussent se flatter de désarmer le courroux des dieux *.

Ce caractère sombre et désolé apparaît encore dans les épopées et surtout dans les hymnes homériques. Les dieux ont revêtu la forme humaine, mais ils ont laissé aux mortels les misères infinies de leur nature. Aux splendides festins de l'Olympe, tandis que Hébé verse le nectar « aux convives, et qu'Apollon charme leurs oreilles par sa lyre, les Muses à la belle voix célèbrent dans un double chœur les plaisirs sans fin réservés aux dieux, et les misères qui pèsent sur les mortels ignorants, désespérés, incapables de trouver un remède à la vieillesse ou un refuge contre la mort 2. » Dans l'âge suivant, les mêmes souffrances provoquent les plaintes éloquentes des poètes. « Le meilleur, c'est de ne pas naître, s'écrie Théognis, ou de mourir le plus tôt possible. » — « Les misères, voilà la nourriture des mortels, » dit Euripide. « Qu'est-ce que l'homme? s'écrie Pindare. Le rêve d'une ombre 3. » Ajoutons à ces maux inévitables cette perpétuelle terreur du courroux et même de l'envie des dieux. Toute félicité humaine les blesse, les irrite, les arme contre l'audacieux qui en jouit. Bellérophon a été un modèle

i. Caedibus etvictu fœdo deterruit Orpheus. (Horace, Artpoét.)

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