Hymne à Apollon
3. Théognis 425; Sophocle, Œdipe à Colone, 1220-1225; Pindare, Pytliiques vin, 0,5.
de vertu, de piété, de continence ; mais tout à coup il est devenu l'objet de la haine des dieux, et « on le voit errant, rongeant son cœur, évitant la trace des pas des hommes. » Polycrate et Crésus sont punis parce qu'ils sont trop heureux. Ainsi, les maladies, la vieillesse, la mort d'une part, de Fautre les redoutables caprices des dieux, ou les sombres commandements de la fatalité, voilà les calamités toujours suspendues sur la tête de l'homme !
Qui protestera contre tant de misères et d'injustices? Qui rêvera le premier affranchissement de l'homme? Encore un poète. Hésiode célèbre la légende de Prométhée, ce premier bégaiement de la liberté humaine. Elle est reprise, cette légende, avec quel éclat on le sait, par Eschyle. L'idéal divin est pour ainsi dire déplacé. En face des dieux envieux et injustes se dresse la noble image du Dieu libérateur, du Dieu victime volontaire de son amour pour le genre humain. Bien plus : on entrevoit déjà dans des perspectives lointaines, mais consolantes, l'affranchissement, la glorification de ce divin révolté. Il est perdu le drame où Eschyle représentait ce dénouement du grand procès. | Mais la tradition en resta vivante. Un poète bien postérieur, copiste des formes homériques, la recueillit ei la fixa dans sa languissante épopée *, Or, le libérateur:
.1 Apollonius de Rhodes, Argon, et Valerius Flaccus.
de Prométhée, ce ne fut pas tel ou tel des Olympiens, ce fut ce héros qui est resté lé type de la force morale aussi bien que de la force physique, Hercule, le pacificateur de la terre, le vainqueur des monstres, celui qui, ainsi que l'a dit le poète,
Promenait ici-bas l'éternelle justice.
Ce sont là les légendes qu'on a traitées de ridicules et de puériles !
La justice, voilà la grande ouvrière de l'émancipation de Thomme. Dès que sa conscience a reconnu et embrassé la loi morale, il est libre. La première application qu'il fait de sa liberté, c'est de la transporter dans le monde des dieux. Ceux-ci sont affranchis enfin des passions et des colères qui, en les déshonorant, faisaient d'eux un objet d'épouvante. Le sentiment religieux, qui n'est autre chose que le sentiment de la dépendance de l'homme envers un être supérieur, quel qu'il soit , prend un caractère plus élevé et plus pur. A l'effroi a succédé la sécurité. La piété, d'abord épouvantée et sanguinaire, véritable marché par lequel on achetait la protection ou la tolérance des dieux , se transforme en une adoration respectueuse et confiante. On ne croit plus honorer la divinité en souillant ses autels de sang humain. Mais
le plus bel hommage que l'homme puisse lui offrir est celui d'un cœur pur. C'est en l'imitant qu'on est assuré de lui plaire *. La piété se confond avec la justice ; et le plus bel attribut de la divinité devient la base de toute vertu chez l'homme, sa force et son espérance. Aussi, quand sa prière s'élève vers les dieux, ce n'est plus pour leur demander seulement la santé, la richesse , le bonheur ; il connaît des biens plus précieux. La paix de l'âme, le courage, la vertu, la modération , voilà ce que Pindare supplie les immortels de lui accorder, voilà les vœux que le vieil Eschyle place dans la bouche des filles de Danaos 2. Pas un progrès accompli sur terre qui ne soit transporté aussitôt dans le monde divin.
Or, ces grandes vérités morales, c'est par la bouche des poètes qu'elles sont proclamées pour la première fois, Les philosophes viendront bien après les Hésiode, les Théognis, les Solon, les Pindare ; ils compléteront l'œuvre commencée par ceux-ci ; ils pénétreront plus avant dans l'étude de la nature humaine. L'observation d'une part, la raison de l'autre, leur ouvriront sur le monde moral des perspectives nouvelles; mais toutes les découvertes de la réflexion
i. Eschyle, Agam. 180. — Euripide, Jphi génie en Tour. 142J' — Plutarque, Pelopidas, ai.
2. Pindare, Olympiques, XIII, in fine ; Néméennes, VIII, 35. — Eschyle, Supvhantes, 62 5 et suiv.
s ).it déjà renfermées dans les vers des poètes. De plus, et c'est là le point capital, la philosophie morale des poètes est essentiellement religieuse ; elle emporte avec elle sa démonstration et sa sanction. Telle elle apparaît déjà dans Homère, Le serment, cette base de la vie sociale, unit l'homme et les dieux qu'il prend à témoin dans un respect commun de la virité et de la justice. A la formule du serment se joint celle des imprécations contre le violateur de la foi jurée. Tel le vieux poète nous représente Agamemnon qui, la main dans le sang de la victime immolée, invoque les dieux du ciel, de la terre et des enfers '. Solon, Pindare, Sophocle confondent dans leur théologie la vertu et la piété. Ils identifient de même le crime et l'impiété. L'impiété n'est autre chose qu'un aveugle orgueil, qui prétend se placer au-dessus des dieux et s'affranchir des lois qui, suivant la belle expression de Sophocle , « sont immuables, n'ont pas été écrites, ne sont ni d'hier ni d'aujourd'hui, mais éternelles, et nul ne sait de qui elles émanent 2. » Tout homme qui viole ces lois est un athée : il essaye de substituer sa fantaisie aux décrets immuables de la justice éternelle. Tel Eschyle
i. Iliade, III, 276.
2. Sophocle, Antigone, 455-io5i; Œdipe roi, 865. Pindare, Pythiques, III, 55.
nous représente Xerxès, qui a voulu enchaîner Poséidon et bouleverser l'arrangement de la nature *. L'homme en proie à un tel égarement a perdu la base assurée de sa vie. C'est un être qui n'a plus de consistance (fjuxxoccoç) ; il est emporté à tous les caprices de la passion 2. Quel sera son châtiment? — Demandons-le aux poètes. Ce sont eux qui ont créé ces déesses redoutables en qui se personnifient les troubles de la conscience, les Erinnyes. Suivant un mythe fort ancien, les Erinnyes naquirent du sang d'Ouranos, mutilé par son fils Kronos; le parricide, le plus grand des crimes, leur donna naissance. Indépendantes d'abord, ces déesses impitoyables sont bientôt placées aux pieds et sous les ordres de Zeuç. Ce sont les ministres de ses vengeances : le dieu souverain, arbitre suprême de la justice, envoie à la poursuite du coupable ces messagères d'épouvante. Elles ne cessent de s'attacher à ses pas que le jour où, confessant son crime, il s'humilie, et, implorant la miséricorde divine, il efface par l'expiation et la purification (xàOxpfft;), la souillure du sang. Dès lors, il est réconcilié avec les dieux et avec les hommes; il cesse d'être un objet d'horreur et d'effroi. Qu'on se rappelle le drame
i. Eschyle, les Perses, 810.
2. Hesicde, les Travaux et les Jours, 217. - Solon, fragment i3, \ers 16 et suivants (édition Bergk).
ET LA RELIGION EN GRECE 3û.
terrible des Euménides d'Eschyle, cette théorie poétique et grandiose du remords et de l'expiation, cette collaboration des dieux et des hommes à la réhabilitation du parricide. Ici encore, les traditions, la religion, la poésie sont intimement unies, et c'est au théâtre que retentissent pour la première fois les idées de clémence et de justice qui vont remplacer et chez les hommes et chez les dieux l'inexorable code du talion. Ces invincibles besoins de Pâme humaine, l'expiation, la purification, susciteront en Grèce les rites orphiques, les mystères d'Eleusis et de Dionysos; et toute une littérature mystique se formera pour servir d'interprète et d'écho à ce besoin de pureté qui est la misère et la grandeur de l'homme.
Ce respect religieux des lois de la justice, formulé par les premiers poètes gnomiques, Pittacus, Théognis, Solon, amène comme conséquence naturelle un adoucissement dans les mœurs et les institutions. La philanthropie, mot banal aujourd'hui, est l'éloge dont les Athéniens s'enorgueillissent le plus. Même dans les époques les plus tristes de leur histoire, jamais ils n'ont voulu accueillir chez eux les combats de gladiateurs. Il eût fallu auparavant renverser l'autel qu'ils avaient élevé à la Pitié. On trouve déjà dans Eschyle ces expressions chrétiennes : le prochain (ô wéXaç); Hésiode a même employé le terme de frère(yora<v— ---s
De la philantrophie à la charité, il n'y a qu'un pas. Si les institutions civiles et sociales de la Grèce étaient un obstacle insurmontable à la pratique complète de ce dogme plus particulièrement chrétien, les poètes du moins , c'est-à-dire les âmes les plus hautes et les meilleures, ont proclamé cette loi qui devait être et n'est pas encore le code de l'humanité. Les phiiosophes démontreront l'égalité et la solidarité des hommes, fondées sur l'identité d'origine et de nature; les poètes célèbrent la miséricorde, la bonté, l'amour. De plus , tous ces devoirs d'humanité apparaissent chez eux revêtus d'un caractère religieux. L'hospitalité n'est pas seulement un acte de bienfaisance, c'est un acte de piété 4. Les poètes tragiques élèvent à cette vertu nationale des monuments admirables. Eschyle, Sophocle, Euripide, si divers entre eux, célèbrent avec le même enthousiasme patriotique et religieux cette noble terre d'Attique, devenue, par ses dieux et ses héros, le refuge et la consolation des coupables pénitents, comme Oreste et Œdipe, des innocents persécutés, comme les Héraclides et les filles de Danaos. Une légende, la dernière peut-être et la plus pure de toutes, se forme : la piété et l'humanité athéniennes s'incarnent dans la personne de ce vaillant compagnon
. Eùaeêeî uep'i £évovç. (Euripide, Alceste, i:5o.)
d'Hercule, de cet antique roi d'Athènes, Thésée. Il apparaît non plus comme le vainqueur du minotaure et de tant d'autres monstres : c'est l'homme pieux, c'est le protecteur des opprimés, c'est le grand hospitalier de l'âge héroïque. Gardons-nous de voir dans ces conceptions des poètes une simple flatterie à la multitude, un cri de la vanité nationale ; gardons-nous surtout de croire que tous ces plaidoyers en action en faveur de la justice et de l'humanité ne fussent que de vains jeux d'esprit, sans influence sur les idées et les mœurs des Grecs. La charité, glorifiée sur le théâtre, était pratiquée dans la cité. A Athènes, l'État nourrissait les faibles et les infirmes le huitième jour de chaque mois. Dans une fête placée sous le patronage de Thésée et appelée les Théséennes, la ville distribuait aux pauvres des aliments. Il y avait à Athènes un médecin des pauvres '.
Parlerai-je des autres vertus, dont la réunion constituait la piété : les devoirs envers les parents, la patrie, les morts, ces premiers principes de la morale universelle ? Homère les a chantés, Hésiode en a commandé l'observation; les premiers sages et les poètes gnomiques n'ont pas d'autre enseignement. Et on le sait, leurs vers étaient dans toutes les bou-
i. Aristophane, Acharnaniens, io3o.
ches. Dans l'éducation religieuse et morale des peuples, leur part était la plus considérable. L'austère Lacédémone elle-même fait apprendre et chanter à ses éphèbes les élégies de Tyrtée '-. Solon commente dans ses vers les principes de sa législation. Aristophane, lorsqu'il gémit sur la décadence des anciennes mœurs, déplore surtout l'abandon où sont tombés les vieux poètes détrônés par le sophiste Euripide 2. Enfin c'est Simonide de Céos qui a trouvé la simple et sublime inscription du tombeau des trois cents Spartiates : Étranger, va dire à Lacédémone que nous sommes morts ici en obéissant à ses lois.
C'est encore aux poètes qu'il faut demander ce que devient l'homme quand la vie s'est retirée de lui. Ce mystère de l'achèvement de notre destinée, tous les peuples , toutes les religions , toutes les philosophies ont essayé de le pénétrer. Il faut à ce problème une solution quelconque, car c'est une conviction invincible pour nous que la nécessité d'une sanction morale. Quel malheureux condamné injustement n'a pas fait appel à la souveraine justice? Que de rêves enfantés par cette inflexible logique de la conscience! On connaît les nombreuses descriptions des Enfers que nous ont léguées les poètes de Pan-
i. Lycurgue, Contre Leocrate, 107.