ParadisOj xxmi
tant n'étail pas un mage; ce n'était qu'un poète chrétien.
11 n'y a pour la poésie lyrique que ces trois sujets éternels dans lesquels elle puisse s'inspirer, l'homme, la nature et Dieu; l'homme avec toutes ses joies et toutes ses douleurs, tout le drame mystérieux et agité de sa vie, tout son cœur éperdu d'amour ou brisé de sanglots; la nature avec ses harmonies; Dieu avec ses splendeurs pressenties, Dieu à la fois présent et inaccessible à l'âme, invisible et révélé. Les variations sont innombrables, le thème est éternel. Nous avons vu ce que M. Victor Hugo a fait de la nature et de Dieu. Son imagination lugubre lui fait apparaître la nature comme un bagne immense, où les animaux, les arbres, les pierres nous cachent les patients de la justice éternelle, les scélérats condamnés aux galères de Dieu. Affreuse nature où l'on rencontre à chaque pas un Verres ou un Borgia. Dieu, le grand inconnu de l'éternité, n'inspire à M. Hugo que des métaphores d'un goût équivoque. Nous allons voir si M. Hugo reçoit de son cœur de plus saines et de meilleures inspirations. Nous avons vu le penseur à l'œuvre, voyons l'homme.
Chaque poète recommence à son tour le poème profond et doux de l'âme humaine. C'est dans le cœur de l'homme qu'éclate surtout l'admirable variété de la nature. L'homme jouit et souffre, aime et maudit. C'est là toute sa vie, et l'on croirait que le tour de son âme est bientôt fait. Mais s'il n'y a pas dans l'immensité des forêts deux feuilles absolument semblables, s'il n'y a pas sur les grèves deux grains de sable que le hasard ait formés sur le même modèle, à plus forte raison ne trouverat-on pas deux âmes, douées de liberté, qui vivent de la même manière dans ce cercle si restreint des sentiments, qui aient les mêmes amours ou les mêmes haines, qui jouissent et souffrent des mêmes joies ou des mêmes douleurs, et la physionomie humaine, si limitée en appa-
rence, ne nous offrira jamais la même expression de tristesse ou de gaieté. Le poème de l'homme est donc toujours à refaire, et les poètes n'y manquent pas. Sous prétexte de raconter et de décrire l'âme humaine, ils aiment à se raconter et à se décrire eux-mêmes. Ils pensent, et ce n'est pas tout à fait à tort, qu'ils sont les exemplaires privilégiés de l'humanité, et ils se plaisent à faire part au monde entier des découvertes qu'ils ont faites dans cette édition de luxe publiée a grands frais par la nature.
Il ne faut pas trop nous en plaindre; les meilleurs vers des Contemplations viennent sans contredit de cette source d'inspirations personnelles que le poète trouve dans sa propre vie. Quand M. Hugo consent à n'être plus révélateur, il devient presque simple, il devient vrai, et à plusieurs moments la muse sourit.
Distinguons pourtant : il y a beaucoup de pièces d'amour dans les Contemplations, il y en a très peu qui me plaisent; pourquoi? Je le dirai en deux mots et sans périphrases : en général, l'amour n'est pas l'amour vrai ni poétique dans les vers de M. Victor Hugo. C'est le désir qui parle plus que la passion, et le désir égrillard, éveillé par l'occasion, ce qu'il y a de moins touchant au monde. Voyez plutôt :
Nous allions au verger cueillir (1rs bigarreaux. Bile montait dans l'arbre el cueillait une branche; Les feuilles frissonnaient au vent; s&gorge blanche, o Virgile, ondoyait dans l'ombre et le soleil.
Virgile, invoqué à propos d'une gorge blanche, Virgile, le chaste peintre du délire de Didon !
Je moulais derrière elle; elle montrait sa jambe, Et disait : Taisez-vous! à mes regardé ardents; Et chantait. Par moments, entre ses belles dents,
Pareille, aux chansons près, à Diane farouche, Penchée, elle m'offrait la cerise à sa bouche; Et ma bouche riait, et vouait s'y poser, Et laissait la cerise et prenait le baiser.
J'estime que M. Hugo n'a mis là Diane farouche que pour amener le vers suivant; car cette agréable dame ne me semble pas farouche du tout. — Mais que dire, au point de vue poétique, de cette jambe et de ces regards ardents!
On a beaucoup vanté une autre pièce. La voici :
Elle était déchaussée, elle était décoiffée, Assise, les pieds nus, parmi les joues penchants ; Moi qui passais par là, je crus voir une fée, Et je lui dis : Veux-tu t'en venir dans les champs?
Elle me regarda de ce regard suprême, Qui reste à la heauté quand nous en triomphons, Et je lui dis : Veux-tu, c'est le mois où l'on aime ; Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?
Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive ;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!
Comme l'eau caressait doucement le rivage !
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans les yeux et riant au travers.
Jolie petite idylle, très sensuelle et agréablement rimée. C'est tendre, leste et vif. J'applaudirais, si cette pièce était signée Parny ou même Be'ranger. Mais il y a des convenances d'état, si je puis dire, et quoique je ne prenne pas au sérieux le sacerdoce de M. Hugo, il n'en est pas moins vrai qu'il se porte pour le pontife de l'infini. Eli bien ! il me déplaît que le Penseur, sucré par Dieu sur les bauteurs, s'amuse à recommencer YOarislys dans les hautes herbes. S'il l'a fait, qu'il ne le dise pas; s'il ne Tapas fait, qu'il ne l'invente pus. Et puis, le dirai-je? il aime
trop souvent, et il y a trop de dates différentes au bas de ses chants d'amour. Je sais bien que l'art rend sacré tout ce qu'il touche; n'abusons pas de cette excuse-là.
Nos réserves faites, nous indiquerons volontiers, dans le genre des amours gracieuses et légères : Lise, Vieille chanson du jeune temps, Mes vers fuiraient doux et frêles, Chansons, Hier au soir, et ce petit rien, qui est plein de charme :
Viens ! une flûle invisible Soupire dans les vergers.
La chanson la plus paisible Est la chanson des bergers.
Le vent ride, sous l'yeuse, l.o sombre miroir do* eaux, la chanson la plus joyeuse Est la chanson des oiseaux.
Que nul soin ne te tourmente.
Aimons! aimons-nous toujours!
La chanson la plus charmante Est la chanson de* amours.
La Coccinelle est une gentillesse de printemps, gâtée par un jeu de mot.
J'aime beaucoup moins le Billet du niatin, qui a de tout attires prétentions. En général, je n'ai qu'un goût médiocre pour les amours qui (ont appel à l'infini :
Nous avons l'infini pour sphère et pour milieu, L'éternité pour âge, et notre amour, c'est Dieu.
Je me défie aussi de ces sentiments exagérés qui ressemblent à une adoration, et de ces femmes qui disent
à un homme : (( Voyez
Ma prière toujours d-<\\\> voscieux comme un astre, l,i mon amour toujour ' comme un chien à tes pieds,
La vraie passion esl plus simple, et l'ait des antithèse
moins raffinées. Il y a de la passion, au contraire, un peu sensuelle, niais profonde et vive, dans la pièce qui commence ainsi : Je respire où tu palpites. Trois ou quatre strophes de moins, c'était un petit chefd'œuvre. — Dans une veine de fantaisies charmantes ou attendries, il faut citer une allocution aux arbres, qui serait touchante si l'éloge du poêle n'y revenait trop souvent; un délicieux fragment sur la bonté dans la Vie aux champs; quelques frais paysages comme celui-ci : Le Firmament est plein de la vaste clarté, et enfin le Revenant, dont le dernier vers, acheté par bien des longueurs, ravit à toutes les mères un cri de surprise émue.
Ce que nous préférons à tout le reste, ce sont certains accents de douleur austère et de religieuse tristesse qu'arrache à l'âme de père le souvenir de la fille adorée. Voilà le poète, le grand poète. Oublions neuf mille vers, et devant cette immense douleur, inclinons-nous. — A celle qui est restée en France :
Ouvre tes mains et prends ce livre; il est à toi.... L'oiseau ne l'aura pas, qu'il soit aigle ou colombe ; Les nids ne l'auront pas ; je le donne à la tombe....
0 bonheurs! je vous ai durement expiés....
Hélas! J'ai fouillé tout. J'ai voulu voir le fond....
Qui donc a la science? où donc est la doctrine?
Oh! que ne suis-je encor le rêveur d'autrefois,
Qui s'égarait dans l'herbe et les prés, et les bois,
Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
Tenant la main petite et blanche de sa fille....
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
Et c'était un esprit avant d'être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son âme.
Elle me consultait sur tout à 1ous moments.
Oh! que de soirs d'hiver radieux et charmants,
Passés à raisonner langue, histoire, grammaire;
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causants au coin du feu!
J'appelais cette vie être content de peu!
On lira avec émotion : Oh ! je fus comme fou dans le pre-
micr moment. — Quand nous habitions tons ensemble ! — Elle était pâle et pourtant rose. 0 souvenirs, printemps, aurore! J'ai bien assez vécu. — A Villequier. Il y a là de vraies larmes, qui méritaient d'être recueillies clans l'urne d'or de la poésie.
On comprendra que la critique littéraire n'ait plus rien à faire ici : même dans ces chants privilégiés de la douleur, tout ne nous plaît pas également, et il arrive souvent que l'imagination égare le désespoir. Mais qui donc pourrait avoir le sang-froid de peser les rimes et de discuter une épithète quand un homme pleure, quand un père souffre?
Arrêtons-nous; aussi bien notre tache est faite. Nous n'avions qu'une pensée en commençant cette étude, c'était de montrer, non par des discussions théoriques, qui sont toujours ambitieuses et vagues, mais par des citations et des faits, l'inanité du rêve des poètes qui se sont donné dans ce siècle la mission d'apôtres et de révélateurs. M. Hugo a cruellement expié cette ambition. Son talent semble l'abandonner dans une grandi1 partie4 de sa dernière œuvre, et la puissance même de son imagination n'a servi qu'à projeter plus loin sa fantaisie stérile hors du bon sens et de la raison. Il ne rencontre la poésie vraie qu'au moment où il redevient homme, où il cesse d'être Dieu. Quand il sent, quand il aime, quand il souffre, il retrouve aussitôt, el comme par enchantement, des accents qui nous émeuvent. Malheureusement il contemple plus qu'il ne seul, el j'ai peur alors qu'il ne prenne le vide pour l'infini ; j'ai peur qu'il ne justifie trop bien ces deux vers, qu'il ne désavouera pas, el qui pourraient servir d'épigraphe à son livre :
Contempler les choses.
C'est unir par ne plus les voir.
Il y aurait un triste chapitre d'histoire contemporaine à écrire sur ce sujet et sons ce titre : La destinée posthume de Béranger. C'est à qui, maintenant, dans un certain parti, jettera la plus lourde pierre à ce pauvre et illustre cercueil. Ce parti est celui qui s'appelle luimême, on ne sait pas trop pourquoi, le parti libéral, et dont Béranger, pendant de longues années, avait été l'idole. On parle de servilité. Allez-en chercher les plus tristes exemples dans la critique littéraire entendue et pratiquée de cette façon-là. N'est-ce pas une misère de n'oser plus déclarer ses sympathies et de refouler ses admirations, parce que, par l'effet des circonstances nouvelles, elles semblent devenues contraires à l'intérêt du parti dont on a pris la chaîne? Le vrai libéral, en littérature comme en politique, c'est celui qui a le cœur libre dans ses admirations comme dans ses haines; c'est celui qui, sans tout admettre, sait tout comprendre, qui n'exclut rien sans préalable examen, qui ne rejette rien avec la précipitation irritée des esprits étroits et violents, qui ne refuse de reconnaître ni la noblesse du caractère, ni la beauté du talent, ni la grandeur des vues, même dans les partis opposés.
Jamais peut-être ce prétendu libéralisme n'a été aussi outrageusement il libéral qu'à l'égard de Béranger, depuis que Béranger est mort, bien entendu. On savait que, pour d'être pas académicien, le poète n'en maniait pas moins
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d'une main habile l'épigramme, et Ton redoutait trop son immortelle malice pour l'affronter vivant. On a pris bien des revanches depuis, et une fois le bonhomme dûment enterré, on s'est mis en mesure d'enterrer avec lui sa réputation. C'était faire coup double, et le calcul était bon. Il y a eu comme un mot d'ordre, donné par la passion, obéi avec le zèle des sectaires; tous les écrivains du parti, depuis les plus médiocres jusqu'aux plus illustres, tous, à l'envi, ont accablé Déranger du poids de leur rancune. C'a été une belle et courageuse passe d'armes sur un tombeau. N'est-i! pas triste de songer qu'une différence de date dans la mort, du poète aurai! déterminé une différence complète d'appréciation chez plusieurs de ces écrivains, si empressés à la critique, aujourd'hui, et qui l'eussent été également à l'éloge, en d'autres temps? A toutes ces petites habiletés, qu'ils relèvent avec un art perfide dans la vie de Déranger, il en a manqué une, l'habileté de mourir à propos. S'il avait eu l'esprit de mourir en 1830, il n'y aurait pas eu assez de Heurs pour sa tombe. Il meurt en 1857 : il n'y a pas assez de cruautés littéraires contre sa mémoire, — On veut faire expier au poète la trop grande popularité de ses refrains patriotiques. Est-ce juste? Béranger va-t-il être responsable des mécomptes et des illusions d'un parti? Va-t-il cesser d'être un grand poète parce qu'il y a des mécontents? Où cela nous mène, on ne le voit que trop. Si L'on n'y prend garde, si la critique souffre que les passions politiques étouffent la justice littéraire, nous allons voir s'élever un nombre infini de petites littératures, fusion niste, parlementaire, républicaine, socialiste, s'excommunianl entre elles, au lieu d'une grande littérature nationale el française. Il y a dans cette critique de représailles contre Déranger quelque chose de mesquin el d'étroit qui doit faire honte à tout esprit bien né.
Nous avons pensé qu'on serait bien venu à tenter une étude impartiale de l'homme et de l'œuvre. Cette étude n'aura d'autre originalité que d'èlre sincère. C'est quelque chose en ce temps littéraire où la justesse du sens critique fait défaut à tant d'écrivains, parce que la justice leur manque. Nous n'approuverons pas tout de Béranger, loin de là. Nous discuterons librement quelques-unes de ses tendances, de ses idées, de ses chansons. Il s'en faut de beaucoup que Béranger soit pour nous une idole non plus qu'un idéal. Mais toutes nos restrictions nous seront imposées par une conviction personnelle, non par un mot d'ordre. Ni fanatique, ni détracteur, c'est une bonne situation d'esprit pour saisir ce trait juste, qui en toute chose est la vérité.
Ce trait caractéristique, ce trait fondamental de la physionomie de Béranger, c'est directement dans sa Biographie, écrite par lui-même, que nous irons le chercher. Nous écarterons tous ces intermédiaires officieux, toutes ces vanités si empressées à exploiter une mort illustre. 11 y a une foule de petits livres publiés au lendemain des funérailles, où Béranger n'est que le prétexte sous lequel s'abritent les plus étranges prétentions. L'un n'a d'autre intérêt que cle nous révéler l'admiration du grand poète pour une Muse jeune et belle qui signe le livre, où ces compliments et bien d'autres sont rapportés avec un incomparable sang-froid. On nous assure que Béranger n'aurait pas voulu mourir sans voir achever le Poème de la Femme. Je crois sans peine que ce fut là son plus vif regret en mourant. D'autre part arrive M. Savinien Lapointe avec ses apostrophes et ses adieux à celui qu'il
appelle son maître. Ce n'est plus au Poème de la Femme, c'est aux Échos de la Bue qu'est dévolue maintenant l'admiration de Déranger. Avec Mme Collet, Béranger adorait les Belles Muses; avec M. Lapointe, il s'en moque Le changement à vue est complet. 11 y a même un passage très irrévérencieux sur les Muses et Musettes, que je me garderai bien de transcrire. En revanche, Béranger porte aux nues les ouvriers-poètes. Dans le livre de M. Eugène Noël, ce sont de tout autres souvenirs, c'est une autre chronique. Chacun écrit ainsi, avec un zèle excessif, les mémoires de son amour-propre, croyant de bonne foi écrire ceux de Béranger. 11 est donc prudent de nous tenir à la Biographie, aux prélaces et aux lettres. On est sur au moins que c'est ici Béranger qui parle, et non plus, par sa bouche, une voix demuse ou un écho de la rue.
Celte biographie est écrite avec charme et simplicité. Je ne prétends pas pour cela que l'art en soit absent. II y a un ordre lumineux dans l'ensemble, un soin dans le détail, une justesse continue d'expression, mit4 habileté aisée dans la manière de parler de soi, qui révèlent l'art, et un art exquis; mais le comble de cet art est précisément de se dissimuler el de laisser agir le naturel dans son gracieux abandon, dirigé, non comprimé. — Je ne prétends pas non plus que cette biographie soit complètement désintéressée. Il est bien clair que Béranger ne l'a pas entrepris!1 pour s'humilier et s'amoindrir aux yeui de la postérité : on n'écrit pas ses souvenirs intimes contre soi même. Mais, dans celle délicate épreuve, seul de tous ses contemporains obstinés à se raconter euxmêmes et à se confesser au public, Béranger a su garder la mesure, ne rien dire de trop, s'arrêter au mot juste, au delà duquel on donne prise aux autressur soi, Chaque l'ois qu'il rencontre recueil, il l'élude avec un bonheur,
une aisance incomparables. Ce n'est pas précisément de la modestie, c'est de la modération, c'est du goût. Il rétassii à donner au lecteur le sentiment juste de son mérite et des services qu'il a rendus, sans avoir l'air de s'en douter lui-même, ou, s'il s'en doute, sans avoir l'air de s'en préoccuper. La brièveté même de cette biographie aide au charme. Quel contraste avec ces interminables séries de volumes où un orgueil bavard éternise son tèteà-tête avec le public et noie l'intérêt dans le déluge des petits faits! Ici, tout a son effet prévu, tout va au but. C'est une causerie, mais pleine de sens, de tact, et qui s'arrête bien en deçà de la fatigue du lecteur. Il en est de la biographie de Béranger comme de ses chansons : vous arrivez au terme toujours trop tôt. L'art de finir à temps, voilà ce qui manque à nos poètes comme à nos romanciers. Combien peu y en a-t-il qui sachent se faire regretter ! Cet art, personne ne le possède à un degré plus élevé que Béranger. Il finit toujours avant que l'on songe même à s'apercevoir qu'il y a longtemps qu'il a commencé. Sa biographie s'arrête comme sa vie publique, comme sa vie chantante, à peu près en 1850. Ses vingt-sept dernières années ne seront racontées que par ses lettres. 11 semble qu'il veuille se réservera soi et à ses amis toute cette partie de son existence, pendant laquelle, ne se mêlant plus, comme autrefois, à la lutte, il se contente d'y assister en simple spectateur, légèrement satirique. Il rentre dans son droit à la vie privée, et personne mieux que lui, avec plus d'ingénieuse fermeté, ne sut maintenir ce droit contre les indiscrétions de la sympathie publique.
Suivons donc cette honnête et aimable biographie dans les principaux détails qu'elle nous donne, la résumant tour à tour et la citant le plus possible; puis, nous verrons s'il n'y a pas lieu de conclure avec quelque certitude
DÉRANGER. m
sur le véritable caractère de l'homme qui l'a écrite.
Ce que Béranger marque avec soin, c'est la nature tout intime et personnelle de ses mémoires. Il n'a pas la prétention d'étendre ses récits et ses réflexions au delà du cercle que lui trace le titre unique qu'il ambitionne, celui de chansonnier. Aux grands hommes les grandes choses et les grands écrits, dit-il, non, je suppose, sans un malicieux sourire, en songeant à tous les grands hommes de son temps qui se mesurent à la taille de leurs récits : « Ceci n'est que l'histoire d'un faiseur de chansons ».
Nous n'insisterons pas sur les détails de sa première enfance, très connus par plusieurs petits chefs-d'œuvre populaires, comme le Tailleur et la Fee, Ma Nourrice. Le bon vieux grand-père Champy, la nourrice et le père nourricier d'Auxerre, ie crois même la rue Montorsrueil, sont associés à l'immortalité des gais refrains. Ce que les chansons ne disent pas, c'est dans quelle étrange famille le hasard fit naître Béranger. Si sa jeunesse révéla des pensées trop libres et peu aristocratiques dans le choix de leurs objets, il faut lui pardonner beaucoup en songeant de quels exemples son berceau fut entouré. Si de bonne heure, dans la vie sérieuse, il montra tant de ûnesse, de raison et de justesse piquante de bon sens, il faul lui en savoir gré. Ce n'était pas un héritage de famille.
Béranger s'exprime avec discrétion sur le compte de sa mère, mais cette discrétion même laisse deviner bien des choses : « lue jeune fille de dix-neuf ans, vive, mignonne, bien tournée, passait tous les malins devant la perle de
l'épicier chez lequel mon père tenait les livres. Mon père s'en éprit, la demanda et l'obtint du tailleur Champy, qui avait six autres enfants... Après six mois de mariage et de prodigalités, les deux époux se séparaient, mon père pour aller en Belgique, ma mère peur se retirer chei ses parenls : elle travailla de son état de modisle el ne re-
gretta guère l'absence d'un mari pour qui elle n'eut jamais beaucoup d'affection, quoiqu'il lut bon, aimable et d'un extérieur agréable. Ma naissance faillit coûter la vie à ma mère. » Celle mère, (Tailleurs, ne l'était guère que de nom. Elle quitta safamille et son enfant pour aller vivre seule, a De temps à autre (vers l'âge de neuf ans), j'allais passer huit ou quinze jours auprès d'elle près du Temple, ce qui apportait un étrange changement à la vie que je menais rue Montorgueil. Souvent elle me conduisait aux théâtres du boulevard, ou à quelques bals ou à des parties de campagne. J'écoutais beaucoup et je parlais peu. J'apprenais bien des choses, mais je n'apprenais pas à lire. » L'indifférence de sa mère ne fit que s'accroître avec l'âge. Déranger essaye de l'excuser par une opposition complète dénature et de goûts. Elle mourut jeune. Ses imprudences, dit Déranger, mirent un terme à sa vie, qui n'atteignit pas trente-sept ans.
Son père est le type accompli de l'extravagance. Né dans un cabaret de village, il affectait des prétentions à la noblesse. Tout ce qu'il laissa à son fils, ce fut une généalogie armoriée à laquelle, dit plaisamment Déranger, il ne manque que des pièces justificatives, l'exactitude historique et les vraisemblances morales. Tour à tour teneur de livres à Paris, coureur d'aventures en Belgique, notaire à Durtal, M. de Béranger de Mersix passe en Bretagne, où il devient intendant de la comtesse de Bourmont. Son vieux sang noble se réveille et il se jette à corps perdu dans les intrigues royalistes. Arrêté comme fédéraliste, relâché, après plusieurs mois de captivité, le lendemain du 9 thermidor, il finit par jouer à Paris un certain rôle à la fois comme agioteur et banquier des conspirations royalistes. Ce fut son plus beau moment, mais le moment fut court. Sa maison croule ; il fait liacquisi- I ion d'un cabinet de lecture rue Saint-Nicaise, où il vé-
gètc obscurément, perdu dans d'infimes complots, jusqu'au jour où une attaque d'apoplexie vient terminer cette vie agitée. Cœur excellent, vaniteuse et légère cervelle, ambition vulgaire et remuante, activité tracassière, esprit d'intrigue subalterne,, moins pour un résultat positif que pour le plaisir d'agiter son existence et celle des autres, tel fut l'homme étrange que l'ironie du sort donna pour père à Béranger. On peut bien dire que son fils ne lui ressembla guère. Personne moins que le fils ne devait avoir ce goût des émotions dangereuses, cette passion du complot, cette manie d'importance à tout prix qui rendirent le père si malheureux de cette sorte de malheur le plus triste de tous, le malheur ridicule.
Avec une mère si oublieuse e( un père si extravagant, on comprend que l'éducation de Béranger se lit toute seule. Comment apprit-il à lire? Il ne put jamais s'en rendre compte. Il se rappelle pourtant que vers neuf ans il fut mis dans une pension du faubourg Saint-Antoine, d'où il vit prendre la Bastille.
J'étais bien jeune; on criait : Vengeons-nous!
A la Bastille! aux annes! vile, aux armes! Marchands, bourgeois, artisans, couraienl Ions. Je vois pâlir et mère et femme et fille! Le canon gronde aux rappels du tambour. Victoire an peuple! il a pris la Bastille! l'n beau soleil a fêté ce grand jour.
Ce jour-là, dit— il encore, la France fui libre ei ma raison s'éveilla. Ce fut tout renseignement qu'il recul
dans celle maison. Il ne se rappelle pas qu'on lui ail donné une seule leçon de lecture el d'écriture. On ne
sail pas ce <|u'il serai! devenu, si un heureux caprice de
son père, las de payer sa modique pension, ne l'avait expédié, par la diligence, à une tante, veuve sans enfants, qui tenait une petite auberge dans un faubourg de IV-
ronnc. Cette tante hésite d'abord devant ce singulier cadeau, puis elle accepte, et dès lors Déranger eut une mère. Aussi a-t-il conservé le souvenir de cette excellente femme dans plusieurs pages empreintes d'une profonde et délicate émotion. Née avec un esprit supérieur et suppléant à l'éducation qui lui manquait par des lectures sérieuses et choisies, enthousiaste de toutes les choses grandes, capable d'une vive exaltation, républicaine et pieuse, la pauvre aubergiste donna à son neveu une éducation où toutes les idées s'entrechoquaient, mais enfin où il y avait des idées. Celle qui dominait tout le reste, c'était l'idée de la patrie. Béranger raconte avec une sorte de passion entraînante les circonstances qui exaltèrent, dans son âme si jeune encore, ce patriotisme qui fut le fond de sa vie et le motif dominant de ses chants. « Avec quelle joie j'entendais proclamer les victoires de la République! Lorsque le canon annonça la reprise de Toulon, j'étais sur le rempart, et à chaque coup mon cœur battait avec tant de violence que je fus forcé de m'asseoir sur l'herbe pour reprendre ma respiration. Aujourd'hui que chez nous le patriotisme sommeille, ces émotions d'un enfant doivent paraître étranges. On ne sera pas moins surpris qu'à soixante ans je conserve celte exaltation patriotique, et qu'il faut tout ce qu'il y a en moi d'amour de l'humanité et de raison éclairée par l'expérience pour m'empêcher de lancer contre les peuples nos rivaux les mêmes anathèmesque leur prodiguait ma jeunesse. »
Ce fut là le plus clair de son éducation, l'éducation patriolique. Il la compléta dans son rapide passage à l'école primaire fondée par un rêveur philanthrope, M. Ballue de Bellenglise^ sur le plan d'une république élective à laquelle rien ne manquai!, ni le suffrage universel, ni une armée, ni une petite pièce de canon, ni un club de marmots dont le plus âgé avait quinze ans.
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Président du club, le jeune Déranger faisait des allocutions aux conventionnels qui passaient à Péronne et prononçait des discours dans des cérémonies nationales. Dans les grandes circonstances, il rédigeait des adresses à la Convention, au nom de l'école primaire. Les impressions de son jeune âge restèrent si profondément gravées dans l'âme de Déranger, que quarante-cinq ans plus tard, en écrivant sa biographie, il ne sent même pas, avec son esprit si juste, le léger ridicule de ces petites scènes, et qu'il parle encore, d'un ton attendri, du Lycurgue sentimental des écoles de Péronne. — C'est M. de Dellenglise qui le fit entrer dans l'imprimerie de M. Laisnez : «J'y passai près de deux ans, m'abandonnant avec goût aux travaux de la typographie, mais sansmeperfectionner dans l'orthographe, malgré les soins du fils Laisnez, qui, un peu plus âgé (pie moi, devint mon ami et chercha à m'enseigner les principes de la langue. Il ne parvint guère qu'à m'initier aux règles de la versification. Je ne dirai pas qu'il m'en donna le goût ; je l'avais depuis longtemps. A douze ans, incapable de deviner que les vers fussent soumis à une mesure quelconque, je traçais des lignes rimées, tant bien que mal, mais de la même longueur, grâce à deux raies de crayon, tirées de haut en bas du papier, el je croyais faire des vers aussi réguliers que ceux de Racine. Les vers libres de La Fontaine avaient pourtant fini par me l'aire soupçonner qu'il y avait bien quelque chose à redire à ma méthode. » Ce furentses derniers jours tranquilles. Bientôt il lui fallut rejoindre son père à Paris et l'aider dans sos opérations de Bourse, qui lui causaient un profond dégoût.
Là, sur ce nouveau théâtre, le jeune républicain se trouva dépaysé. Il tombai! au milieu des intrigues d'un royalisme imprudent, maladroit, vantard, toujours aux abois, traqué par la police et se repaissant encore des
plus étranges illusions. M. de Clermont attendait avec impatience que le héros d'Italie balayât la république pour faire place aux maîtres légitimes. Le chevalier de la Garterie espérait le salut du pays du comte de Vernon, un pauvre gentilhomme breton, caché au fond de sa tourelle, et que Ton portait pour l'héritier légitime du trône de France, par sa descendance directe... du Masque de fer. 11 y a là quelques pages touchées avec une ironie exquise et douce, et qui nous peignent à merveille les chimères innocentes d'un parti en désarroi. Pendant ce temps-là Bonaparte faisait le 18 Brumaire, et Béranger y applaudit.
Béranger applaudit au 18 Brumaire (crime inexpiable!); il est vrai qu'il eut pour complice la France entière. Que l'on rapproche le récit de Béranger, familier, mais expressif, du tableau d'histoire que M. Thiers a tracé à l'occasion de ce grand événement, et Ton verra si les conclusions et le sentiment général ne sont pas les mêmes, à quelques différences près, dans la forme plus que dans la pensée. Béranger raconte ses impressions avec une simplicité de style qui donne plus de relief encore à son bon sens : « A la fin du pouvoir directorial, dit-il dans quelques pages dont je prends la substance, l'anarchie devint telle, que les cœurs les plus forts y perdaient l'espérance. Qu'on juge où en étaient les cœurs timides. J'ai entendu, avec confusion, de bons bourgeois désirer alors le triomphe de la coalition étrangère. » — Ces bons bourgeois se retrouveront plus tard en 1814, et leur vœu patriotique sera enfin comblé. — « Bonaparte revint d'Egypte. Lorsque arriva la grande nouvelle de son retour inattendu, j'étais à notre cabinet de lecture, au milieu de plus de trente personnes. Toutes se levèrent spontanément, en poussant un long cri de joie. Il en fut de même, à peu près, de toute la France, qui se crut sauvée. Quand
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on produit de pareils effets sur un peuple, on en est le maître; les sages n'y peuvent rien. Si l'on me demande comment je n'ai pas été révolté par la violation de la Constitution du 18 Brumaire, je répondrai naïvement qu'en moi le patriotisme a toujours dominé les doctrines politiques, et que la Providence ne laisse pas toujours aux nations le choix des moyens de salut. Ce grand homme pouvait seul tirer la France de l'abîme où le Directoire avait fini par la précipiter. Je n'avais que dix-neuf ans, et tout le monde semblait n'avoir que mon âge pour penser comme moi. Les partis s'étaient anéantis par la violence, et leurs mouvements, dont on s'effrayait, n'étaient que les spasmes de l'agonie. Les sages qui parlaient encore de liberté le faisaient avec la défiance que leur inspiraient à eux-mêmes des essais malheureux ou maladroits. D'ailleurs, très peu de ces politiques se recommandaient par la science de l'application, sans laquelle les principes les meilleurs se déconsidèrent si promptement. Enfin, la France avait besoin d'un gouvernement fort qui la sauvât des Jacobins et des Bourbons, de l'incertitude et de l'anarchie. » Ces lignes sont caractéristiques. Elles traduisent l'impression nette de la France, à un moment solennel de son histoire. A celle distance dis , événements et dans la sécurité littéraire du cabinet, on peut prendre des considérants philosophiques pour réformer ce jugement national. Mais quand la question de vie ou de mort esl posée, l'instinct d'un grand pays agit avec une promptitude infaillible. Le jugement de Déranger sur le 18 Brumaire n'esl que l'expression raisonnée de cet instinct. Pourquoi lui reprocher si amèrement d'avoir pensé ainsi ? C'est lui en vouloir de s'être réjoui que la franco fût sauvée. Elle périssait avec Barras, elle périssait avec les Jacobins, elle tombait, avec les Bourbons, sous les amies étrangères.
Au milieu de ces graves émotions, qui ont laissé leur trace profonde dans celte Biographie, il y a place pour des épisodes d'un intérêt tout romanesque, pour quelques tableaux de mœurs, pour des portraits d'amis et de contemporains, tracés d'un crayon léger et fin. Le plus gracieux de ces épisodes, semés discrètement à travers le livre, est, sans contredit, YHistoire de la mère Jary. Le charme de cette petite histoire a gagné jusqu'aux plus farouches critiques, et, de fait, il y a bien peu de pages dans notre littérature qui réunissent, à un plus haut degré, de plus aimables qualités, un art plus délicat dans la progression de l'intérêt, plus de fraîcheur naturelle, une simplicité plus heureuse dans l'expression d'un sentiment original et vrai. Le sentiment maternel qui est le fond du récit et qui en fait le charme, se produit dans des circonstances singulières et nouvelles. C'est une pauvre femme qui, pendant cinquante ans, vit seule, toujours seule, dans la compagnie d'un souvenir et d'une passion, le souvenir d'un fils dont elle a perdu la trace, et le désir violent, l'espérance folle de le retrouver un jour. Elle obtint, à grand'peine, quelques indications bien vagues à l'hospice des Enfants-Trouvés. Ces indications sont le seul appui de sa vie. L'enfant s'appelait Paul. Chaque fois qu'elle entend prononcer ce nom, son cœur, qui la trompe, lui persuade qu'elle va retrouver l'enfant de ses désirs et de ses rêves. Aucun mécompte ne la décourage, et chaque échec nouveau ne fait que doubler les forces de cette maternité qui s'agite dans le vide. Bientôt ce souvenir passionné s'anime; il prend un corps dans sa pensée. Elle vit, portant dans ses yeux et dans son aine le mirage de son fils. Elle perfectionne, d'année en année, l'image adorée. « Je l'ai vu tout petit, s'écrie-t-elle dans l'élan d'une délicieuse tendresse; je l'ai vu grandir, devenir homme, et je le vois aujourd'hui dans son âge mûr.
Il me ressemblait; il aura eu ma force; il vit, mon cour en est sûr. Dès que je suis seule, il est toujours devant mes yeux; il n'y a pas longtemps que je me suis écriée : Combien tu as déjà de cheveux blancs, Paul! et je l'ai vu me sourire tristement. » Cette image qui grandit, qui vieillil même, qui se transforme avec l'âge, c'est bien là une des plus gracieuses idées qu'on puisse voir. La pauvre mère, si poétique à son insu, meurt dans l'illusion de son vœu accompli. Un doux délire lui a enfin rendu son fils. Heureuse d'avoir fini au plus beau moment du songe, qui seul put lui donner la force de supporter cinquante ans de misère et de larmes! C'est là toute l'histoire; elle tient en douze pages; mais la littérature contemporaine n'a pas de roman plus achevé ni plus touchant. La grâce des larmes vraies a passé par là, l'œuvre est consacrée et restera.
Dans un grenier qu'un est. bien à vingt ans!
C'était déjà le refrain de notre poète à l'époque où la mère Jury lui contait son éloquente histoire4. M. de liéranger s'était ruiné. Ce qui fut une catastrophe pour lé père l'ut pour le (ils la libellé. Il en jouit délicieusement, et sa pauvreté fui la plus gaie du monde. Vivre seul, l'aire des vers tout à son aise, c'était pour lui le bonheur. Si vous ajoutez à ce bonheur quelques plaisirs faciles cueillis, en se jouant, sur la pente de la vie; si vous ajoutez surtout de bonnes et joyeuses amitiés qui lui notèrent tidèles, comme celles d'Àntier, de Lebrun, de Wilhem et de quelques autres aimables compagnons de roule, vous aurez l'idée, pas trop lugubre, de l'existence
de notre poète, échappé à la Bourse et à ses naufrages.
Mais il y avait un autre écueil sur lequel pouvait se briser
ce fragile bonheur : c'était la conscription. Béranger
réussit à s'y soustraire. Il n'aurait fait, dit-il, qu'un soldat d'hôpital, et son père était hors d'état de payer un remplaçant. Il arrangea si bien son jeu, grâce à son front chauve et à son air prématurément vieilli, qu'il éluda la terrible levée militaire. Nous ne donnons pas ce trait pour héroïque; mais n'y a-t-il pas quelque exagération à y trouver la matière d'une accusation en règle contre Déranger? et ne prète-t-on pas un peu à rire quand on vient nous rappeler, h propos de ce pauvre réfractaire débile et chétif, que Tyrtée, lui, marchait à la tète des bataillons qu'il animait de ses chants? On accable Déranger de ce glorieux souvenir, on a tort : les mœurs sont bien changées. Imagine-t-on Déranger chantant une ode guerrière, soutenu par l'orchestre des canons, à la bataille d'Austerlitz? Le bel effet littéraire! D'ailleurs, je ne sache pas que ces critiques si vaillants, si héroïques au feu, la plume à la main, aient jamais fait grande figure euxmêmes en batailles rangées. Quelques-uns d'entre eux portent l'épée, d'autres voudraient la porter, on le sait; mais il faut bien s'entendre, c'est l'épée d'académicien, ce n'est pas le glaive d'Achille.
Non, Déranger n'a pas servi la France sur les champs de bataille de l'Europe; mais il l'a glorifiée dans ses victoires et consolée dans ses revers. Non, Déranger n'a pas été le soldat armé de Napoléon; mais il a été le chantre inspiré de sa gloire. Il n'y avait pas l'étoffe d'un guerrier chez lui. D'accord, mais il y avait l'inspiration d'un poète, et cela me console suffisamment. Il v a bien assez de soldats en France : il n'y a pas Irop de poètes.
Son admiration pour Bonaparte n'exclut jamais l'indépendance de son jugement. C'est ce qu'on ne remarque pas assez. Il avait applaudi au consulat, il s'affligea du rétablissement d'un trône. « Bien moins homme de doctrines, dit-il, qu'homme d'instinct et de sentiment, je
suis de nature républicaine. Je donnai des larmes à la république, non de ces larmes écrites avec points d'exclamation, comme les poètes en prodiguent tant, mais de celles qu'une âme qui respire l'indépendance ne verse que trop réellement sur les plaies faites à la patrie el à la liberté. » Il est vrai qu'il s'empresse d'ajouter avec une bonne foi parfaite que plus tard il se rendit bien mieux compte des nécessités qu'imposait à Bonaparte la lutte à soutenir contre les entreprises sans cesse renaissantes de l'aristocratie européenne. Déjà, racontant le retour triomphant d'Egypte et l'émotion de toute la nation complice, il laissait échapper ces paroles caractéristiques : « En débarquant à Fréjus, Bonaparte était déjà l'empereur Napoléon )). Il y a de ces contradictions dans Déranger : il faut en prendre son parti. Ses instincts républicains condamnent Napoléon ; son admiration l'absout. En cela, il est bien Français. Ce qui fait pour moi son originalité, c'est la sincérité avec laquelle il reflète les impressions de l'Ame populaire. Le peuple a beau être républicain de sentiment, plus encore il est amoureux de gloire et de patriotisme. Déranger est tout cela en même temps, et c'est cela même qui, après avoir inspiré sa poésie, fait encore l'intérêt el le charme de sa Biogra- . phic. On y sent vivre l'âme même de la nation, très distincte, après tout, et très indépendante des partis. On peut très bien critiquer à froid les élans de cette âme, ses enthousiasmes, ses délires : la philosophie ne gouvernerait peut-être pas le monde comme il se gouverne; toutes ces vives impressions d'un peuple ne s'accordenl pas avec les principes; mais quand doue a-t-on vu que le drame (\c l'histoire se réduisît à un théorème de métaphysique? Et, à tout prendre, croit-on que la pensée de Dieu soit tellement indifférente au rouis des choses humaines qu'elle m» soit pas pour quelque pari dans ces grandes
inspirations des peuplés où certains sages s'obstinent à ne voir que de monstrueux hasards? On ne me verra jamais me faire l'indiscret interprète de la Providence, et tenter de faire lire aux autres, dans chaque événement, la signature distincte de Dieu; mais il ne faut pas non plus, par excès de considération pour Dieu, l'exiler de ce monde, et, de peur d'en profaner l'idée, arriver à s'en passer.
Je ne suis pas si loin de Béranger que j'en ai l'air, tout en parlant de Dieu. Ce pauvre poète, si malmené par certaines plumes trop dévotes, à ce qu'il parait, pour èlre charitables, et violemment injurié comme un athée grivois, eut pourtant, dans sa jeunesse, de vives inclinations vers le catholicisme; le Génie du Christianisme, quand il parut, le remplit d'enthousiasme. Il dut à M. de Chateaubriand d'entrevoir la poésie biblique et de se sentir attiré vers les sources mystérieuses où ce grand écrivain puisait alors son génie et sa foi.
Il est curieux de constater d'après lui-même ce mouvement inattendu d'esprit : « Avec un fond inébranlable de cette foi que nous appelons déisme, foi si fortement gravée dans mon cœur, qu'unie à tous mes sentiments, elle irait jusqu'à la superstition, si ma raison le voulait permettre; avec les dispositions mélancoliques, nées du malheur, et sous l'influence de Chateaubriand, je tentai de retourner au catholicisme; je lui consacrai mes essais poétiques, je fréquentai les églises aux heures de solitude, et me livrai à des études ascétiques, autres que l'Évangile, qui, malgré ma croyance arrêtée, a. toujours été pour moi une lecture philosophique et la plus consolante de toutes. Hélas! ces tentatives furent vaines. J'ai souvent dit que la raison n'était bonne qu'à nous faire noyer quand nous tombions à l'eau. Toutefois, j'ai eu le malheur qu'en ce point, elle se soit rendue maîtresse au logis: la sotte! elle refusa de me laisser croire à ce
qu'ont cru Turenne, Corneille et Bossuet. Et pourtant, j'ai toujours été, je suis et je mourrai, je l'espère, ce qu'en philosophie on appelle un spiritualiste. Il me semble même que ce sentiment profond se fait jour à travers mes folles chansons, pour lesquelles des âmes charitables auraient eu plaisir, il y a une vingtaine d'années, à me voir brûler en place publique, comme autrefois Dolet et Vanini. » C'est une question bien délicate que celle de la foi philosophique ou religieuse d'un homme, et personne n'a le droit de révoquer le témoignage de Déranger sur lui-même. Qui donc pourrai! refuser de le reconnaître pour un spiritualiste décidé. après une profession de foi aussi nette? Plusieurs de ses chansons, inspirées de haut, viendraient d'elles-mêmes fortifier ce témoignage, s'il ne suffit pas. Spiritualiste, déiste, mais en deçà de la religion positive, voilà le vrai caractère de l'homme dans Déranger. Plus tard, au déclin de sa vie, au terme de bien des espérances traversées el d'illusions détruites, croyant un peu moins aux hommes et un peu plus à Dieu, il semble qu'une certaine teinte religieuse plus marquée se répande sur son Ame. e1 passe de son âme dans ses vers. Du moins, on peul y marquer une gravité croissante de ton, une élévation sensible de pensée, une indulgence pour les idées religieuses voisine de la sympathie. De même, dans sa vie, dans ses conversations, dans ses pratiques charitables, dans ses relations. Un commerce solide d'estime el d'amitié l'unira à quelques prêtres distingués. L'Eglise pul même espérer, dans ses dernières années, conquérir à elle celle belle intelligence; elle l'eût peut-être conquise, aux heures extrêmes, sans le zèle excessif de ceux qui entourèrent
son agonie, el qui, interprètes bien hardis d'une pensée
peu lucide, vinrent s'interposer, arbitrairement peutêtre, entre la volonté ébranlée d'un mourant et les cou-
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solations du prêtre. Singulier châtiment de certaines célébrités, connue Béranger et Lamennais, de ne plus s'appartenir aux derniers moments! Il semble qu'elles deviennent alors la propriété de leurs terribles amis, qui en disposent à leur gré, arrangeant les choses de manière que ces morts illustres soient constantes à la vie qui les a précédées, et que le mourant ne vienne pas donner un tardif démenti à son incrédulité. Il ne s'appartient plus, il appartient à son parti. Les nécessités de l'histoire ne doivent-elles pas l'emporter sur les dernières convulsions du libre arbitre? Ainsi l'on raisonne, et ces pauvres grands hommes paient bien cher alors le prix de ces amitiés, si complaisantes envers leur vie, si despotiques envers leur mort.
Nous nous sommes laissé entraîner. Revenons bien vite à la date de cette évolution intellectuelle qui, sous l'impulsion de Chateaubriand, faillit donner au catholicisme un poète de plus. Ce mouvement d'idées dura peu de temps, et la poésie légère reprit bientôt Béranger. Quelques années s'étaient usées à chercher quelque petit emploi, et surtout à rimer : trois ans de travail obstiné, au bout desquels la misère était devenue implacable. Béranger raconte en quelques pages, charmantes de verve rajeunie et de fraîcheur retrouvée dans les souvenirs de sa jeunesse, comment un beau matin, quand toute ressource semblait désespérée, une réponse favorable de Lucien Bonaparte à une lettre lancée à tout hasard, vint relever le courage qui faiblissait, et la poésie qui mourait de faim dans son grenier. Le frère de l'empereur a lu son manuscrit, et il veut le voir! Il est sauvé. Mais ce ne fut pas la fortune qui lui apparut d'abord, ce fut la gloire. Ses yeux se mouillèrent de larmes, et il rendit grâces à Dieu. On sait que Lucien Bonaparte abandonna au poète son traitement de l'Institut; c'était le
pain de chaque jour, c'était la vie. Plus tard, à la formation de l'Université impériale, Arnault obtint pour lui une petite place de 1000 francs. C'était la richesse, si de nouvelles et lourdes charges ne lui avaient été imposées alors. « 11 est bizarre, dit Déranger, que moi qui, de bonne heure, me pressentant une carrière incertaine. évitai tous les engagements qui eussent alourdi le bagage du pauvre pèlerin, je me sois toujours vu chargé d'assez pesants fardeaux. » Sa sœur entra dans un couvent où il fallut payer une pension, et d'autres charges sur la nature desquelles il ne s'explique pas survinrent, qui réduisirent singulièrement sa richesse nouvelle. C'est de ce moment qu'en dépit de quelques fuites de jeunesse sa vie put prendre un essor plus régulier. Béranger décrit avec une grande pénétration la transformation qui s'opéra chez lui : « Je sortais d'une époque critique, surtout pour les hommes dont l'intelligence se développe d'elle-même, et pour ainsi dire au hasard. De vingt-six à trente ans, il s'élève en eux un combat entre l'imagination, exaltée par les sens, et la raison, éclairée par un commencement d'expérience, où celle-ci ne triomphe pas toujours. Quelle qu'en soit l'issue, le champ de bataille en est profondément remué. La lutte fut en moi aussi douloureuse que longue, et il me semblait par instants que j'allais devenir fou. Enfin, la raison l'emporta. Dientol mon âme devint plus sereine, les accès de mélancolie disparurent; je vis les hommes tels qu'ils sont, et l'indulgence commença à pénétrer dans toutes mes pensées. »
Ce sont là, je ne crains pas de le dire, des côtés loul nouveaux dans Béranger cl que lui seul pouvait nous montrer avec cette précision. Toul autre qui aurait essayé de les indiquer, aurait encouru le soupçon de faire de la psychologie de fantaisie. Il est donc vrai que ce cluui-
sonnier si joyeux eut à subir lui aussi ses tristesses et ses épreuves intérieures; lui aussi, il traversa une époque de misanthropie, où sa gaieté nerveuse et factice n'était qu'à la surface. Lui aussi, il connut ce drame secret d'où l'Aine sort renouvelée. Il dompta les idées moroses qui l'assaillaient, lui, l'Homère jovial du roi d'Yvetot! Où la mélancolie1 va-t elle se cacher? Mais ce n'est pas là le seul exemple que l'on pourrait citer de cet étrange contraste entre la nature intime d'un poète et le caractère de sa poésie. Voyez Molière : au fond de cette verve incomparable et de cette inépuisable gaieté, ne savezvous pas qu'il y a une1 aine délicate -et blessée qui saigne en secret? Et, pour ne pas quitter notre sujet, Béranger, sur d'autres points encore, ne nous offre-t-il pas le même contraste? Qui ne croirait, à lire la Bacchante, Ma Grand' Mère, Mes Cheveux, et tant d'autres chansons du même genre, que nous avons affaire au plus voluptueux des poêles? C'est tout le contraire qui est le vrai. L'imagination seule du poète est voluptueuse, et si vous ne m'en croyez pas sur ce point délicat, croyez-en au moins cet aveu explicite de la Biographie : « Peut-être n'ai-je jamais parfaitement -connu ce que nos romanciers anciens et nouveaux appellent l'amour; car j'ai toujours regardé la femme non comme une épouse ou comme une maîtresse, ce qui n'est trop souvent qu'en faire une esclave ou un tyran, et je n'ai jamais vu en elle qu'une amie que Dieu nous a donnée. » Est-il besoin de l'appeler que Béranger a passe près de soixante années de sa vie avec son amie, Mlle Judith, et cet exemple singulier de constance en amitié ne confirnie-t-il pas d'une manière irréfragable l'aveu du poète? Ni passion bien forte, ni volupté très vive, mais amitié douce, voilà le genre d'attrait que chereba Béranger dans ses relations avec les femmes. Et cela lui suffit pleinement. On voit par là
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quelle étrange erreur commettent ces critiques qui déchaînent toutes les colères de leur vertu et les indignations de leur style contre cette vie, qu'ils représentent comme une orgie perpétuelle. 11 y a peu d'existences plus sobres et plus tempérantes que ne l'a été celle de Béranger, sous tous les rapports où on la considère. Reste à savoir par quel caprice son imagination' a pu se complaire en des peintures si libres, comme on en trouve en si grand nombre dans le premier recueil de ses chansons. Mais c'est le poète qui serait ici en cause, et c'est l'homme seulement que nous voulons étudier maintenant. Sans vouloir faire de Béranger un sage, il y aurait injustice à ne pas marquer nettement ce contraste de son imagination avec sa vie. C'est un épicurien, sans doute, mais c'est un épicurien sobre.
Nous avons extrait de la Biographie les traits principaux, par lesquels on peut caractériser la vie privée» el le caractère intime de Déranger. Sa vie publique, qui commence vers 1814, esl bien connue par ses chansons. C'est là surtout qu'il faut chercher la vive histoire de ses sentiments patriotiques, de ses douleurs lorsque Paris subit les armes étrangères, et de la rancune inexpiable qu'il garda toute sa vie aux Bourbons pour celle humiliation nationale. La Biographie ajoute sans doute beaucoup d'anecdotes nouvelles et de curieuses peintures, que nous aimerions à étudier à loisir Mais comme, au total, ce n'est plus qu'un commentaire animé cl pittoresque des chansons, nous pouvons nous dispenser de revenir en délail sur celle histoire des deux invasions el des luttes de Béranger contre la Instauration. Il nous a semblé qu'il sérail intéressant pluloi (pic de recommencer une exposition de faits si lonnus, d'examiner rapidement quelques-unes dos plus amères critiques qui oui clé faites, à propos de celle Biographie, sur le caractère de
celui qui l'a écrite. Nous verrons s'il n'y a pas là un parti pris évident de sévérité outrée.
Parmi les critiques qui nous ont le plus étonné, il en est une qui reproche à Béranger l'extrême discrétion de sa Biographie. On lui fait une sorte de crime d'avoir passé si légèrement sur certaines parties de sa vie intime, en particulier sur celle qui regarde ses affections. On a même cité un nom, celui de Mlle Judith. On s'étonne que cette existence fidèle, inséparable de celle du poète, n'ait obtenu de lui qu'une rapide mention, deux mots au plus et en passant. On veut voir là je ne s;iis quelle prudence mesquine, qui ne veut pas se compromettre au delà du tombeau, et même une sorte d'ingratitude du poète envers sa vieille compagne. Il me paraît y avoir, dans cette sorte de critique, un déplorable svstème de chicane contre une mémoire illustre. Faut-il clone établir ici le droit de Béranger, comme de tout autre, à la vie privée, dans les limites où il entend la restreindre? A qui doit-il ses confidences sur les circonstances les plus délicates de sa vie? Et d'ailleurs, n'est-ce pas un utile et aimable exemple que donne Béranger à tous les faiseurs de mémoires, n'est-ce pas un conseil indirect de ne raconter que soi-même dans depareils écrits, et de ne pas écrire les confessions des autres, sous prétexte d'écrire l'histoire de sa vie? Quand Lamartine, pour ne pas parler des autres, a osé faire à ce curieux public ses confidences, on lui a reproché bien amèrement d'avoir levé les voiles sous lesquels reposait, consacrée par le mystère même, l'idole de son amoureuse jeunesse. Que n'a-t-on pas dit sur le respect des convenances, sur la délicatesse qu'il y aurait eue à ne pas produire clans une indiscrète publicité un nom, qui fut une femme adorée? Et maintenant, parce que Béranger, par un sentiment honorable, a glissé sur certains poinls
de sa vie intime, on s'en plaindra! Quelle bizarrerie! Et ces mêmes critiques, que n'auraient-ils pas dit, si Déranger avait donné l'histoire de son cœur, qui est toujours l'histoire d'un autre cœur, en pâture à la curiosité du public! Je n'insiste pas, mais, en vérité, il y a bien de l'inconséquence dans cette sorte de critique, qui se prétend sérieuse. — On en veut aussi à Béranger du laconisme avec lequel il a parlé de ses contemporains. Beaucoup sont oubliés; plusieurs, et des plus illustres, sont à peine nommés. Mais, encore une fois, quelle exigence nouvelle est-ce là de vouloir que Béranger nous expose une galerie de portraits? Veut- on qu'il donne des rangs et qu'il développe ses motifs particuliers d'estime ou d'admiration pour chacun de nos grands hommes '> D'abord il n'en finirait pas, tant la liste est longue dos candidats au titre et à la fonction. Et puis, ses jugements seraient infailliblement cassés dans un pays comme le nôtre, où les admirations et les sympathies changent si vite, au gré des circonstances. Pourquoi s'exposer do gaieté de cœur et inutilement à ces revirements d'opinions? Béranger se contente d'apprécier rapidement Chateaubriand, La Fayette, Benjamin Constant, Manuel, Lamennais, M. Thiers, Laffitte, et quelques-unes de nos célébrités littéraires, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve. Ce qu'il dit est net, court, très significatif dans sa brièveté. Que voulez-vous de plus? Ou sait parfaitement ce qu'il pense de* choses, il ne le laisse pas ignorer. Pour ce qui est des hommes, il les juge quand cela est nécessaire ou seulement à propos. Faut-il lui en vouloir de n'en pas chercher l'occasion? La critique personnelle a vraiment trop d'attraits pour nous. Béranger n'a pas fait de ses mémoires posthumes un arsenal d'épigrammes contre ses contemporains. Il le pouvait cependant; il avait même recueilli des notes
nombreuses sur les plus célèbres. Il les a jetées au feu. Sachons-lui <n*é de sa réserve. On veut y voir le calcul d'un habile homme, qui ménage même après sa mort les chances de sa réputation. Je ne me plains pas d'une prudence qui s'accorde avec une délicatesse sévère. Mais quelle manie est-ce de chercher à un acte honorable un autre mobile que l'honneur? Tant qu'on le peut, il faut s'y tenir.
On a dressé de véritables réquisitoires. L'un des procureurs généraux de la critique prétend convaincre Béranger de n'être qu'un égoïste. Le mot s'y trouve, et commenté avec une rude éloquence. On insiste particulièrement sur le refus invariable que Déranger oppose à toutes les tentatives qui furent faites à diverses époques, pour l'enrôler dans la politique active. Après la défaite du principe légitimiste, en 1830, beaucoup de ses amis auraient désiré le voir entrer avec eux au pouvoir. Vain désir! Réranger alla les attendre dans la retraite. En 1848, on sait avec quelle fermeté de résolution il résista aux instances de l'opinion publique qui avait fait du chansonnier un représentant malgré lui. On ne lui pardonne pas cette obstination à rester dans la vie privée. Vous voyez d'ici quel texte d'accusation contre ce révolutionnaire prudent qui mine les pouvoirs par ses chansons, et qui s'esquive dans la retraite, après l'explosion. Quand on a soulevé les tempêtes, il faut au moins avoir le courage de s'asseoir au gouvernail et de diriger la barque. Mais non, s'écrie t-on avec indignation, Béranger est trop ami de son repos, trop ménager de sa réputation pour risquer ce beau dévouement à l'intérêt public. Il ne craint pas la responsabilité pour détruire, il l'élude et la décline pour reconstruire. Il sait qu'il y a un danger à courir et que le moins que l'on aventure dans ces grandes entreprises, c'est sa popularité. Il reste chez soi et ferme
sa porte aux sollicitations de l'opinion. Il laisse les affaires publiques se débrouiller comme elles peuvent, sans y risquer l'enjeu de son nom.
Ces grandes indignations sont-elles justes? Je ne doute pas que Béranger n'ait été très soigneux de sa popularité; ce fut chez lui une passion secrète, et qui ne fut pas étrangère au gouvernement de sa vie. Mais serait-ce donc un si grand crime, après tout, que d'avoir préféré les intérêts de sa réputation à de périlleux honneurs? Assez d'autres courront, sans lui, vers les places et les ministères. Assez d'autres sauveront l'État sans qu'il s'en mêle. Le pouvoir? l'aurait-il pu seulement atteindre? Dans cette lutte ardente des ambitions armées, le dévouement pur aurait- il pu parvenir au but? Il faut être passionné pour lutter contre des passions. Béranger ne l'était pas de cette façon-là. Il ne se sentait pas né pour ces grands rôles de la vie publique. Lui-même le dit et avec une simplicité touchante : « Pareille prétention n'allait pas à un homme qui a su de bonne heure reconnaître ce qu'il y a de faiblesse dans son caractère et avouer ce qu'il y a de superficiel dans son instruction. Le pouvoir est un instrument difficile à manier, dont il faut longtemps apprendre à se servir avant d'en user bien. Or, j'étais à l'âge où l'on n'apprend plus qu'à se mieux rendre compte chaque jour de tout ce qu'on ignore. » Voilà ce que nous dit la Biographie. Les lettres sont encore plus explicites : « 11 faut que vous sachiez bien, écrivait-il en 1840 à Lamennais, que je n'ai de valeur qui» dans la méditation. La discussion fait évaporer le peu d'idées qu'il y a (Mi moi. Vous le voyez, je no suis qu'un chansonnier. Mais croyez que je ne vis pas en égoïste. Je suis comme l'ermite qui, sur la grève, adresse des vœux au ciel pour ceux qui bravent les tempêtes, en regrettant de no savoir tenir ni la barre ni la rame. » liolisez enfin cette belle et
noble lettre qu'il écrivit aux électeurs de 1848, pour décliner la candidature : « 11 est donc bien vrai, mes chers concitoyens, que vous voulez faire de moi un législateur? J'en ai douté longtemps... Ne l'avez-vous pas deviné? Je ne puis vivre et penser que dans la retraite. Oui, je lui dois le peu de bon sens dont on m'a loué quelquefois. Au milieu du bruit et du mouvement, je ne suis plus moi, et le plus sur moyen de troubler ma pauvre raison, d'où peut-être est sorti plus d'un conseil utile, c'est de me placer sur les bancs d'une assemblée. Là, triste et muet, je serai foulé aux pieds de ceux qui se disputeront la tribune, où je suis incapable démonter. Poser, parler, même lire, je ne le puis en public, et pour moi, le public commence où il y a plus de dix personnes. — Mais, me dira-t-on, il faut vous dévouer. Ah! mes chers concitoyens, n'oubliez pas combien ce mot dévouement peut cacher d'ambition. Le dévouement véritable, utile, est celui qui s'étudie à ne nous faire entreprendre que ce dont nous sommes capables. Quant à l'égoïsme, si on m'en accuse, je laisserai répondre ma vie tout entière. » Ne dirait-on pas que Béranger répond ici à ses critiques futurs, et sa réponse n'est-elle pas péremptoire? Pour viser utilement à un rôle public et au pouvoir, il faut en avoir l'énergie physique et le goût vif. De ces deux choses, Béranger n'avait ni l'une ni l'autre. N'y a-t-il pas, dans la conscience même qu'il a de cette incapacité d'action, une excuse plus que suffisante de sa conduite ?
Une passion plus forte chez Béranger que celle de sa popularité, dont on a tant parlé, c'est la passion de son indépendance. Ce fut la vraie passion de sa vie, la seule pour laquelle il fut toujours armé et comme sur la défensive. 11 tient à sa réputation; il y tient assurément beaucoup, mais il ne peut supporter l'idée d'y être asservi. Il fait deux parts de sa vie : ses chansons qu'il livre à tous
les vents contraires, à tous les orages, si elles doivent en rencontrer, et l'intimité de son foyer domestique, ses habitudes, sa manière d'être, qu'il défend de toutes ses forces contre les envahissements du dehors. Ce fut particulièrement ce besoin d'une entière indépendance qui lui fit redouter d'appartenir à un corps quelconque, même à l'Académie. Tout ce qui pouvait enchaîner son humeur, soit la vie publique, soit l'Académie, lui semblait un joug intolérable. L'idée seule d'assister à des cérémonies, d'y porter l'habit brodé, de prononcer, l'épée au côté, des discours d'apparat, en présence d'un nombreux auditoire, suffit pour le glacer d'effroi. Il se fait une règle de n'accepter rien qui ne soit en rapport avec son caractère et ses goûts, avec ses goûts surtout, qui peut-être, par leur simplicité, lui ont tenu lieu de vertu et de raison. On feint de croire, ajoute-t-il, qu'après la révolution de juillet, j'ai refusé des places et des distinctions pour me singulariser. On tombe assez souvent dans la même erreur, relativement à l'Académie : c'est de l'orgueil! dit-on. Les sots me croient donc bien sot? — Il a horreur de livrer sa personne au public, voilà tout le secret, et ce secret est-il donc si honteux? Où donc est cet égoïste si profondément calculateur, et qui combine si exactement toutes les chances de sa renommée posthume? Tout cela se réduit en définitive à une répugnance instinctive pour les rôles d'apparat, à la passion vive de son indépendance, à un goût très prononce pour la sécurité et le repos de la vie intime, el enfin à un sentiment 1res sincère de son incapacité pratique. Voilà, au juste, ce qui l'ail que Béranger s'esl tenu obstinément à l'écart. En vérité, je ne vois rien là que de 1res légitime et je ne sache pas qu'il exisie aucune obligation morale pour un faiseur de chansons, de remplacer un pouvoir qu'il a chansonné. Béranger a pu écrire le Roi
cVYvetot, sans croire qu'il fût tenu de gouverner la France au cas où Napoléon tomberait. Non plus que pour avoir écrit le Déluge et prédit que ces pauvres rois seraient tous noyés, il dût se croire obligé d'entrer en 1848 dans le gouvernement provisoire. La vraie liberté veut qu'on soit libre de n'être ni ministre, ni député, j'ajoute même de n'être pas académicien.
Voilà donc l'égoïsme si vivement reproebé à la mémoire de Déranger. Oui, l'égoïsme de son indépendance et de son repos, il l'eut, en effet ; mais il serait à souhaiter qu'un plus grand nombre de littérateurs, de poètes, et même de critiques, l'eussent comme lui. On verrait moins de prétentions et plus de bon sens.
Convaincu d'un noir égoïsme, Déranger va l'être maintenant, avec autant de force et de raison, d'être le partisan de l'absolutisme. Faux bonhomme et faux libéral, il est jugé en deux mots. — Sérieusement, et sans qu'il soit opportun d'insister sur l'évidence, à qui persuaderat-on que Déranger soit moins libéral que ses détracteurs? Mettez donc leurs noms près du sien, et pesez les services rendus à la cause de 89. Il est vrai de dire que la liberté n'est pas la même, pour Déranger et pour ses critiques. Cette liberté, dont le nom revient sans cesse, comme une amorce de popularité, dans leurs écrits, qu'est-elle, si l'on en presse le sens? Ce n'est pas, à coup sûr, la liberté de tous, c'est celle du petit nombre, c'est la liberté dans l'inégalité, la liberté du privilège. Ce n'est pas elle, je l'avoue, que souhaitait Déranger et qui respirait dans ses vers. Sa libellé, à lui, la seule conséquente avec elle-même, c'est celle de la nation tout entière. Elle a l'égalité pour principe, et la démocratie pour forme. On reproche amèrement h Déranger d'avoir subordonné la cause de la libellé à celle de l'égalité. C'est qu'en effet l'une ne pourra se plaider avec succès
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que quand l'autre sera définitivement gagnée, et celleci ne sera gagnée que le jour où les mœurs seront d'accord avec la loi. De plus, l'égalité se définit et se mesure ; mais qui définira au juste et mesurera la liberté? C'est là un principe perpétuel de malentendu entre Béranger et ses adversaires posthumes. 11 y en a un autre. Dans Béranger, le senliment de la patrie domine tout, même son instinct libéral. C'est la note dominante de ses chants, c'est le ton de sa vie. Comme le peuple, dont il a les instincts, comme l'illustre Carnot, qui était bien un libéral, je suppose, quand l'heure de choisir fut venue, il subordonna toute doctrine politique à l'intérêt pressant du patriotisme. Voilà ce que certaines personnes ont peine à lui pardonner. Dans ces questions, qui touchent de si près à la dignité des sentiments, on ne pardonne pas aisément à ceux qui ont su mieux les résoudre.
Sortons de ces critiques mesquines, et essayons de résumer l'impression que nous a laissée une étude impartiale de la Biographie et des lettres.
Béranger n'est précisément ni un grand homme, ni un grand politique. Il n'a rien de ce personnage mystérieux qu'on a voulu faire de lui, et qui, conseiller énigmatique des révolutions, ïalleyrand de la démocratie, aurait dirigé, du fond de sa pauvre chambrelte de Passy, tout un parti politique, sans se compromettre lui-même el en couvrant toujours sa responsabilité sous des oracles ambigus. C'est là un portrait de pure Fantaisie que rien ne justifie, que tout condamne. Béranger n'avait pas une portée si haute d'esprit ni (anl de dissimulation. Ne cherchez en lui ni les intuitions supérieures ni les calculs; cherchez le hou sens même, un bon sens solide et (in, mais obstinément renfermé dans certaines limites, comme cela doit arriver, le caractère du bon sens étant
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la justesse plutôt que l'étendue. Je suis homme d'opinion, dit-il quelque part; il se trompe : il dit bien plus justement ailleurs qu'avant tout il est homme d'instinct. C'est là le mot juste, le mot trouvé, qui le définit. Chez lui, l'instinct est énergique et simple; il va naturellement au progrés des classes populaires et à la grandeur de la patrie. Béranger est tout peuple de nature; il n'est devenu bourgeois que par accident. Ce qui entrave ou contrarie* ce double intérêt populaire et patriotique le révolte. Ce qui le favorise trouve en lui appui et sympathie. C'est là sa doctrine; elle n'est ni très compliquée ni très savante. En revanche, elle est sincère et il s'v tient invariablement fidèle. Toute sa carrière s'explique à la lumière de ces deux idées ou plutôt de ces deux sentiments : l'amour du peuple et l'amour de la France. L'ardeur de ces sentiments l'entraîne même parfois à quelques injustices et à quelques écarts. 11 n'a pas su comprendre le moment libéral de la Restauration, sous le ministère de M. de Martignac, et c'est là une flagrante injustice. 11 ne s'est pas toujours garanti d'une certaine sympathie pour les utopies socialistes, et il y a là incontestablement un écart. A la fin de sa vie, son bon sens réagira contre celte dangereuse sympathie qui l'a d'abord entraîné; ce bon sens éclatera dans quelques chansons pleines d'humour satirique. Mais il y aura eu quelques tentations et quelques surprises; nous devions les marquer dans une étude qui veut être impartiale.
Telle est la vérité sur l'homme politique qu'on a voulu grandir démesurément, par une tactique adroile qui lui attribue une sorte de pouvoir clandestin sur les partis, pour l'aire porter à sa mémoire la responsabilité des événements et recruter contre lui toutes les colères et les mécontentements des opinions vaincues. En réalité, le personnage politique dans Béranger est beaucoup moins
considérable qu'on n'a voulu le faire. Béranger a bien plutôt exprimé les impressions populaires qu'il ne les a guidées.
Pour ce qui est de l'bomme privé, tel que la Biographie nous le laisse apercevoir, tel que les témoignages divers sont unanimes à le représenter, il n'y faut pas chercher sans doute les grandes parties de la nature humaine, l'héroïque dévouement, la vertu transcendante, le sentiment chevaleresque de l'idéal. Non ; mais n'est-ce rien que cette tolérance aimable, cette modération parfaite, ce désir continu de voir tout le monde heureux autour de soi et cette active bienfaisance qui a déjà sa légende parmi les pauvres? Quand le moment sera venu, nous n'hésiterons pas à dire notre avis sincère sur la partie légère de ses œuvres et de ses idées. Mais sans entrer dans ce dernier fond des mœurs intimes, où nul ne pénètre que par une de ces indiscrétions violentes qui discréditent la critique et qui ressemblent à des effractions, à ne considérer que l'homme social, il en est peu qui soient plus dignes de sympathie. Connaissez-vous rien de plus gracieux que ce trait de la vie de Béranger? 11 donnait tous les ans, vers la fin de sa vie, deux cents francs au catéchisme du curé de Passy, pour vêtir les enfants pauvres à la première communion. N'est-ce pas là une bien louchante aumône de la part de ce chansonnier, que tant de plumes emportées nous représentent comme l'ennemi juré des prêtres et de L'Église? Et si l'on y joint tant d'anecdotes maintenant vulgarisées, l'histoire de tant (racles de bienfaisance discrète et de bons offices rendus avec cette grâce empressée qui en double le prix, si l'on y joint encore le spectacle de cette vie retirée, consacrée à l'amitié el aux Lettres, ne serons-nous pas on droit de conclure, en dépit dos haines et dos colères ameutées contre sa mémoire, que si Béranger n'est pas ce qu'on est
convenu d'appeler un grand homme, il s'est montré sans contredit jusqu'à son dernier jour aimable et bon, charitable et tolérant, honnête homme enfin? C'est l'impression que doit produire la Biographie sur tout esprit sincère qui abordera cette lecture pour y chercher autre chose et mieux qu'une arme de parti, la vérité.
On a tenté de donner le change à l'admiration publique, en disant et en essayant de montrer que chez Déranger il y a un personnage plus grand que le poète. D'accord avec l'opinion, nous pensons exactement tout le contraire. Ce qu'il y a de grand en lui, c'est le poète. Aux yeux de bien des gens ce que nous disons là aura le tort de n'être pas un paradoxe. Il faut en prendre son parti avec nous.
Il ne peut entrer dans notre dessein de faire une étude complète des chansons, des occasions diverses d'où elles sont nées et de leur mérite poétique. Cette étude a été faite déjà plusieurs fois par les juges les plus autorisés, et nous n'estimons pas qu'il y ait lieu d'y revenir. Ce qu'il y a de nouveau à faire, c'est de profiter des dernières publications, pour étudier d'après Déranger lui-même les origines les plus lointaines de son talent, ses premiers tâtonnements, sa marche et ses progrès continus. Nous nous contenterons pour la plupart de ses œuvres d'une indication très générale, nous réservant d'entrer dans de plus intimes détails à l'occasion des Dernières chansons.
Ce qu'on ne savait que très confusément, c'est par quelle variété de tentatives avait passé Déranger avant d'aboutir à sa véritable voie et d'y marquer sa décisive empreinte. Ce qu'on ne faisait que soupçonner, c'est de quel critique délicat le poète était doublé. Toutes les fois que dans
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la Biographie ou flans les notes posthumes l'occasion d'un jugement littéraire se présente, on peut être assuré que le jugement -arrive, modeste de forme, mais sur et précis. Il y aurait toute une étude de fine critique à faire, seulement avec les appréciations, semées à travers son livre, sur le théâtre de Racine et de Corneille, sur la révolution romantique, sur les caractères et les développements de la langue française. Cette préoccupation constante du style et de la langue est caractéristique chez Déranger. Il s'en préoccupe chez les autres, comme de tout temps il l'a fait pour lui-même.
Nous avons vu clans sa Biographie quelle réaction religieuse se produisit en lui au moment où parut le Génie du christianisme. Il resta de cette époque quelques essais de poésies religieuses, l'ébauche d'un poème sur Clovis et un autre sur Jeanne d'Arc. Ce ne fut du reste qu'un moment dans sa vie.
Peu de temps après, son talent, qui ne se sentait encore que vaguement lui-même, tentait des voies toutes différentes. Il essaya plusieurs comédies, une entre autres, intitulée les Hermaphrodites, dans laquelle il peignait les hommes efféminés, reste de l'ancien régime. Ce qui l'arrêta dans cette tentative, ce fut une réflexion pleine de justesse sur la nature de son talent et de ses habitudes littéraires, très opposées aux qualités vives, spontanées du poète comique. La comédie veul que l'on produise d'un jet la tirade et le dialogue, dans une forme pleine d'esprit, d'abondance et de gaieté. C'est là le irait principal de Molière finement saisi. Béranger s'aperçul à temps qu'il pourrai! être un homme de style, d'imagination même, mais qu'il ne serait pas un écrivain dramatique. H lui manquait pour cela ce don de la verve jaillissante, qui trouve du premier coup sa forme. Malgré lui, el C est
un aveu qu'il nous faut soigneusement recueillir, il don-
nait trop de soin à la facture du vers, préoccupé qu'il était du choix de la forme, de la saillie du mot, substituant même parfois l'image à l'expression simple de la pensée. De cette façon qui tient de l'épître, on fait la comédie comme Gresset, on ne la fait pas comme Molière, ni même comme Degnard, dont le style est une improvisation folle et charmante. — Plus tard, quinze ans après environ, et quand déjà il avait marqué fortement sa voie par d'irrécusables succès dans la chanson, la tentation dramatique vint reprendre Déranger sous une autre forme. L'idée lui vint de s'essayer dans la tragédie, en causant avec Talma. « À force, dit-il, de peser les critiques adressées aux pâles imitateurs de nos grands maîtres, je me mis à composer, et cela en moins d'un an, plusieurs plans où je cherchais à allier, non le burlesque à l'héroïque, alliance barbare que Shakspeare lui-même repousserait aujourd'hui, mais le familier à l'héroïque. C'est le familier qui manque à nos grands tragiques. » Il voulut voir s'il serait possible de s'affranchir de l'uniformité de ton au profit du naturel et des effets dramatiques. Un Comte Julien , une Mort d'Alexandre, un épisode des Guerres civiles en Italie, un Charles VI, un Spartacns, ce furent là autant d'essais incomplets, presque aussitôt abandonnés qu'entrepris, ce qui ne les empêcha pas d'avoir été pour lui une étude utile et amusante. Qui sait? ajoute-t-il, la chanson y a peut-être gagné quelque chose. Dans l'intervalle de ces deux tentatives extrêmes vers la comédie et vers la tragédie, Déranger avait fait des odes et des dithyrambes. Nous devons marquer ici la place de cet essai nouveau dans un genre supérieur, pour ne rien omettre de ce qui touche à l'éducation intellectuelle que Déranger se donne à lui-même. Il ne se tient pas longtemps à ce genre de poésie, qui ne lui semble être autre chose qu'une plante exotique transportée de l'antiquité
chez nous. Il lui parut que l'ode, comme nous la faisons, pousse à l'emphase; c'est presque dire au faux, et rien, ajoute-t-il, n'est plus contraire à l'esprit français, pour qui le simple est un des éléments nécessaires du sublime, ainsi que l'attestent l'éloquence de Bossuet et les plus beaux morceaux de Corneille. Il y a, dans ce jugement de Béranger, une confusion qu'il est bon d'éclaircir. Cette sévère sentence n'atteint que le lyrisme artificiel du dixhuitième siècle et de l'époque impériale, le lyrisme de J.-B. Bousseau et celui de Pindare-Lebrun. Mais quelle injustice n'y aurait-il pas à comprendre dans une sentence si rapide cette forme supérieure de la poésie du dix-neuvième siècle, sa vraie gloire et sa véritable innovation poétique, ce lyrisme qui s'inspire au plus profond de l'âme du poète, de l'âme humaine interrogée dans ses joies et dans ses douleurs, et traduite dans une forme d'un éclat et d'une grandeur incomparables, la langue des Méditations, des Harmonies, des Odes, des Bayons et des Ombres. Ce lyrisme-là est ce qu'il y a de plus beau dans la poésie, parce qu'il est ce qu'il y a de plus sincère, el plusieurs des petites poésies de Béranger, les plus accomplies et les plus touchantes, relèvent incontestablement de ce genre nouveau; ses Dernières chansons surtout respirent une mélancolie douce, une gravité de pensées et d'espérances qui les rendent 1res voisines du vrai lyrisme.
A travers ces essais heurtés et ces tâtonnements de sa conscience littéraire, il ne perd pas son temps; il s'efforce de perfectionner son style. Les corrections qu'il li( à son poème pastoral (sans doute le poème de Jeanne d'Arc) furent le travail qui lui révéla le plus de secrets de notre langue. « Quand on n'a que soi pour maître, dit-il, les éludes sont bien longues. Je m'appris à couver longtemps ma pensée, à en attendre l'éclosion pour la saisir du cèle
le plus favorable. Je me dis enfin que chaque sujet devait avoir sa grammaire et son dictionnaire, et jusqu'à sa manière d'être rimé. » Nous insistons sur ces détails, qui caractérisent nettement la méthode du travail de Béranger, et surtout ce soin extrême, cette conscience dans la préparation littéraire dont il lit précéder la composition de ses œuvres. On s'étonne de la pureté du style, de la correction de la forme dans un poète dont l'éducation fut si étrangement négligée. Mais quelle éducation vaudra jamais cette force de réflexion personnelle, cette persévérance de soin et d'attention, cette étude des sources de la langue, ce scrupule dans l'emploi raisonné des formes diverses adaptées à chaque genre? Béranger a été, sans contredit, un des artistes les plus amoureux de son art. A une industrie si délicate et si soigneuse, quand viendra se joindre l'inspiration, le poète, le vrai poète éclora. 11 est tout préparé.
Lorsque Béranger fit ses premières chansons, ce fut presque sans y penser, ce fut, à coup sûr, sans avoir l'intention de ne plus faire que des chansons. 11 fallut le succès extraordinaire de ses essais en ce genre pour l'y fixer. « Si mes précédentes tentatives eussent obtenu quelques suffrages publics, il est vraisemblable que j'aurais, comme tant d'autres jeunes gens qui s'élancent vers un but trop élevé pour leurs forces, dédaigné le genre inférieur qui m'a valu d'être honoré du suffrage de mes contemporains, et, à mes yeux, l'utilité de l'art est ce qui le sanctifie. » On sait, à la manière dont il parle de ces projets et de ces plans avortés, qu'à tant d'années de distance, après tant d'ovations, il éprouve encore une certaine tristesse, il lui revient comme un regret de la gloire qu'il aurait pu acquérir dans l'ode ou dans la tragédie, et qu'il a sacrifiée. A ce point de vue, Béranger est bien de son temps; il est encore pénétré de certaines idées et
de certains préjugés, légués parole dix-huitième siècle à la première génération du siècle suivant. Il n'a jamais cessé d'attacher une importance superstitieuse au classement des genres littéraires; il croit sérieusement que la supériorité de la poésie tient en partie à celle du genre, et l'on sent en lui je ne sais quelle humiliation secrète du rang inférieur que le Code du Parnasse assigne à la chanson; il ne se console qu'à grand'peine : « Du moins, dit-il, j'ai rempli l'humble tâche qui m'était marquée en consacrant mes talents, quels qu'ils fussent, au service de mon pays. Parmi les hommes qui s'adonnaient aux lettres à cette époque, aucun, j'en suis convaincu, n'aurait voulu suivre la même voie : je n'ai pris que le rebut des autres. » C'est un des notables progrès de la critique du dix-neuvième siècle que d'avoir affranchi la poésie de cette hiérarchie, immobilisée par le préjugé. Le principe de la supériorité a été rétabli à sa vraie place dans le talent du poète, non dans la prééminence du genre.
Outre le succès, ce qui le soutint dans la carrière nouvelle où il venait d'entrer, ce fut l'idée qu'il allait s'y trouver à l'aise et pouvoir donner cours à son humeur la plus libre, à ses impressions les plus mobiles. 11 échappait en même temps aux exigences académiques et il avait dès lors à sa disposition tout le dictionnaire, dont les quatre cinquièmes étaient alors interdits à la poésie, de par La Harpe : « Dès que je me fus rendu compte, dit-il, de la nature de mes facultés e( de l'indépendance littéraire que la chanson me procurerait, je pris mon parti résolument; j'épousai la pauvre fille de joie, avec l'intention de la rendre digne d'être présentée dans les salons de notre aristocratie, sans la faire renoncer pourtant à ses anciennes connaissances, car il fallait qu'elle restai fille du peuple, de qui elle attendait sa dot... — .l'étais à ['âge eu on ne se hisse pas éblouir par le succès. Pour
mériter ceux que j'obtins, je tachai de les faire tourner au profil du genre auquel je devais faire le sacrifice de tous mes autres projets. Il était de règle au Caveau, cette académie chantante, que la chanson ne devait briller que par l'esprit et la gaieté; c'était trop peu. Plus ou moins je suis né poète et homme de style; je ne m'aperçus pas d'abord que ce qu'il y avait en moi de poésie pourrait trouver place dans ce genre beaucoup moins étudié que pratiqué. Enfin la réflexion m'enseigna tout le parti qn'on en pouvait tirer. »
Sans rien tenter de didactique sur les œuvres de Béranger, et à les prendre seulement sous leurs aspects les plus saillants, je crois que l'on peut les ranger en trois catégories bien tranchées : les chansons épicuriennes, les chansons politiques et les chansons plus personnelles, expression d'une fantaisie philosophique ou d'un sentiment intime.
S'il y a une partie de l'œuvre du poète destinée à passer, c'est sans contredit celle qui contient les chansons épicuriennes. Rien ne se fane plus vite que ce genre de gaieté que j'appelle la licence à froid. Car, il faut bien le remarquer, ce n'est ni la volupté ardente telle que Lucrèce la conçoit ou qu'elle respire dans les vers d'André Chénier, ni cette passion profonde et triste qui déborde du cœur inassouvi d'Alfred de Musset; ce n'est ni la poétique fureur des sens, ni le délire de l'amour qui inspire la muse égrillarde de Béranger; j'oserais dire que c'est un libertinage artificiel, ce qui lui ôte la seule excuse possible, la sincérité. Je ne prétends pas qu'en ces sortes de sujets la vérité excuse tout. La vérité n'est pas la moralité, je le sais; mais au moins elle est parfois la poésie. Et au risque d'offenser le préjugé des admirations invétérées, je dirai très nettement que la poésie est absente de ces pièces légères, si chères aux très jeunes gens,
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enchantés de faire leur éducation, et à tous les vieux adorateurs de Momus, de Bacchus et de Vénus. On devinerait, quand même Réranger ne l'avouerait pas dans la Biographie et dans les notes posthumes, que la plupart de ses chansons ont été écrites sur des thèmes de fantaisie, et que c'est une volupté toute factice qui chante dans ses refrains étudiés. C'est l'imagination seule qui compose ses tableaux, le cœur n'y est que pour une très faible part. Aussi relisez les pièces les plus vantées; à part deux ou trois qui conservent encore un reste de fraîcheur et comme un air de gaieté, comme tout cela est fané, démodé, flétri! 11 y a de l'esprit, pourtant, de l'esprit à revendre, de la verve, un singulier bonheur de refrains bien trouvés et bien amenés, un soin de style très rare en de pareils sujets, de l'art enfin et du plus raffiné. Mais c'est précisément cet art qui trahit l'absence d'émotion personnelle, et s'il y a quelque chose de plus laid que la confession d'un libertin, c'est, à coup sûr, l'affectation du libertinage. J'ajoute que l'art aggrave encore la licence de ces pièces plus que légères. J'entends dire souvent que Déranger, après tout, ne fait pas autre chose que continuer la tradition des vieux maîtres de l'esprit gaulois, des auteurs innombrables des fabliaux, de Rabelais, de la Fontaine, de Molière même. 11 y a. ce me semble, une distinction importante à faire. Sans amnistier nullement la licence effrénée des fabliaux et des contes de la Fontaine, non plus que les gaietés plantureuses de Molière, je voudrais que l'on remarquai que c'esl là une corruption naïve, découlant tout naturel lemenl des mœurs el du langage contemporains, une corruption sans arrière-pensée, et dès lors un libertinage sans grande immoralité, bien différent de cette corruption étudiée, savante, telle qu'elle éclate dans les raffinements mêmes de l'art de Béranger. Que Ton réfléchisse
à cette différence, et je suis assuré qu'on la trouvera amplement justifiée. Il ne s'agit pas ici de moralité de profession et de convention, ni de cant. C'est à un point de vue tout littéraire que nous avons voulu nous placer, et à ce point de vue je doute qu'on puisse ne pas être de notre avis.
Nous aurions à nous demander comment il se fait que Déranger, honnête homme et d'une vie beaucoup plus tempérante qu'on ne pourrait le supposer, se soit complu en de pareilles inspirations; mais il faut se souvenir de quels singuliers exemples sa première enfance fut entourée, et à quel point sa jeunesse manqua de conseils et de direction ; il faut songer aussi que Déranger est du dix-huitième siècle par plusieurs de ses idées comme par la facilité de ses mœurs, et que beaucoup de ces influences physiques et morales, respirées en naissant, ont pénétré à ce point son esprit et sa vie, qu'il ne put jamais entièrement s'en délivrer; il faut se rappeler enfin quel était le ton dominant, unique même, de la chanson, au moment où Béranger vint s'en emparer en maître. Du reste, la responsabilité de ses refrains égrillards tourmentait Béranger vieillissant, et il revient sur ce sujet avec une insistance qui prouve, sinon du regret, du moins une certaine inquiétude : « C'est à la fin de 1815 que je hasardai la publication de mon premier volume de chansons. Ce que je ferai remarquer à propos de ce volume, publié lorsque j'étais attaché aux bureaux de l'instruction publique, c'est qu'il contient le plus grand nombre de couplets qui rappellent les licences un peu cyniques de notre vieille littérature. Bien ne prouve mieux que je ne croyais pas qu'ils dussent encourir de graves reproches. Quand on m'apprit que nos vieux auteurs de l'école de Babelais n'étaient pas des modèles à imiter, même en chansons, il était trop tard pour faire
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disparaître des vers qui, comme je l'ai dit ailleurs, contribuèrent à populariser ma réputation. Dès ce moment, ils appartinrent au public. Les retrancher de nouvelles éditions eût été inutile; les libraires, d'ailleurs, n'eussent pas voulu y consentir, et j'avoue qu'il y en a que j'aurais fort regrettés. Au reste, convient-il à mon siècle de se montrer sévère pour des productions dont la gaieté est l'excuse, sinon même le contrepoison, lorsque le roman et le théâtre ont poussé jusqu'à l'obscénité la peinture des passions les plus brutales? La haute poésie n'a-t-elle elle-même rien à se reprocher en fait de fautes de ce genre? » Une des raisons qu'il invoque le plus volontiers pour couvrir la licence de ces chansons, c'est que la plupart d'entre elles ont été faites sous le régime impérial; il les considère comme une sorte de revanche de l'esprit d'indépendance, qui trouvait là son issue. 11 arrive ainsi à rendre la politique responsable des écarts d'imagination de sa première jeunesse. C'est une de ces excuses qu'on aime à se donner à soi-même pour se décharger sur les événements de sa part de responsabilité. Il est encore une autre raison qui devrai!, dit-il, lui obtenir l'absolution de ses anciens méfaits : chez nos pères, les gens graves s'amusaient de la chanson, mais ne s'en préoccupaient pas. En lui donnant une importance qu'elle n'avait pas eue jusqu'alors, il autorisa les critiques à être plus sévères pour elle. « Pour n'être point à l'index, ajoute-t-il spirituellement, il m'eût suffi de ne faire que des gaillardises, i
La véritable explication, la plus vraisemblable du moins, c'est celle que Béranger donne dans une de ees noies curieuses qui viounenl d'être publiées. Quand il composai! ces losies refrains, il n'avail pas encore vu toui le parti qu'on pouvait tirer de la chanson. « Les malheurs de la France devaient le lui révéler: il devait
apprendre bientôt que ce n'était plus le temps de plaisanter contre les médecins et les procureurs, les coquettes et les Sganarelles; que l'indécence et l'acrimonie des Noëls de la cour étaient même une inconvenance à une époque grave et triste; qu'il fallait que la chanson prît une marche différente de celle que Collé, Panard et tant d'autres lui avaient imprimée, et que la gaieté môme devait avoir son utilité. » Au moment où Déranger écrivit ses premières chansons, il adopta le genre qui était alors en laveur, et sa licence ne fut qu'une imitation.
Nous avons dû laisser l'accusé se défendre. Quelque prix que l'on doive attacher à ses explications, elles méritent du moins qu'on les connaisse. Ce qui n'est pas contestable, c'est l'effet produit, c'est la popularité préparée au poète politique par le succès de ses chansons légères. Quand plus tard il éleva le genre par de plus nobles inspirations, il trouva l'accès ouvert partout. « Mes folles chansons, dit-il, ont été des compagnes fort utiles, données aux graves refrains et aux couplets politiques. Sans leur assistance, je suis tenté de croire que ceux-ci auraient bien pu n'aller ni aussi loin, ni aussi bas, ni môme aussi haut; ce dernier mot dût-il scandaliser les vertus de salon. » On a peine à s'imaginer aujourd'hui avec quelle rapidité se répandirent ses chansons satiriques et patriotiques, sur les ailes de la muse légère. Ce n'est pas sans quelque sentiment d'orgueil que Déranger marque cette popularité immédiate et vraiment inouïe : « Ce rôle d'Aristophane, qui m'avait paru si beau à l'âge de vingt ans, sans le génie, mais aussi, du moins il me le semble, sans l'acrimonie du poète athénien, je le jouai, non au théâtre, où il n'est peut-être plus possible, mais dans tous les rangs de la société française. 11 me suffisait de donner ou de laisser prendre copie de mes nouveaux couplets pour les voir, en peu de jours, courir toute là
France, passer la frontière, et porter même des consolations à nos malheureux proscrits, qui erraient alors sur tout le globe. Je suis peut-être, dans les temps modernes le seul auteur qui, pour obtenir une réputation populaire, eût pu se passer de l'imprimerie. » Je note, en passant, le nom d'Aristophane; il revient assez souvent sous la plume de Béranger, pour que l'on puisse supposer que c'est sous ce nom qu'il aimerait mieux être loué. C'est là une preuve nouvelle à l'appui de ce qu'on a dit tant de fois sur les singulières erreurs de jugement que les auteurs commettent envers eux-mêmes. D'Aristophane à Béranger tout diffère, l'inspiration première comme le talent. C'est l'idée aristocratique qui inspire Aristophane, le plus spirituel des réactionnaires de tous les temps, et son talent de longue haleine n'a rien de commun avec les petits chefs-d'œuvre du chansonnier français. Béranger est lui-même : cela vaut mieux pour lui d'abord, et pour la poésie française, qu'il a dotée d'un genre nouveau.
C'est vers 1817 que Béranger, de son propre aveu, osa définitivement affranchir la chanson. Jusque-là, c'était toujours avec une sorte de timidité qu'il avait tenté d'en élever le ton. Enhardi par le succès, il osa davantage et écrivit le Dieu des bonnes gens. Mais il trembla tort, nous raconte-t-il, lorsqu'il se hasarda à le chanter dans une réunion d'hommes de lettres et d'hommes politiques, au nombre desquels figuraient MM. de Barante, Guizot, Siméon père. « Un jour M, Angles, le préfet de police, recul un rapport où on lui faisait savoir que j avais chanté chez M. Bérard, son ami et le mien, quelques-unes de nos chansons anarchiques, comme on disait alors. Le préfet cil rit beaucoup : il était du dîner. » Le succès de la chanson affermi! Béranger dans sa resolution, a Les applaudissements qu'il obtint furent tels que, dés ce
moment, sur de pouvoir dépenser dans ce genre le peu qu'il se sentait d'idées poétiques, il renonça à tout autre, et conçut l'espoir de donner à la France une poésie chantée. Pour arriver à cela, il fallait continuer à se servir de nos airs de ponts-neufs, convenablement entremêler les tons, ainsi que notre langue pouvait l'exiger, s'attacher de plus en plus à dramatiser ses petits poèmes, et surtout s'astreindre au refrain, frère de la rime, quelque prix qu'il dût en coûter; car Béranger avait souvent observé que, sans refrain, la chanson ne réussissait pas, et il tint dès lors à faire tout ce que le genre exigeait pour y obtenir davantage, et l'élever enfin à la hauteur des sentiments et des idées que la chanson lui paraissait appelée à exprimer. »
Nous avons dû raconter cette transformation d'après les renseignements curieux fournis par Béranger sur luimême. Pour apprécier cette transformation à sa vraie valeur, il faut se souvenir que le point de départ littéraire de Béranger, c'est l'académie chantante du Caveau, et qu'il était reçu au Caveau qu'on ne devait point mettre de poésie dans la chanson.
Toutes les pièces qui composent l'œuvre politique de Béranger sont loin d'avoir la même portée et un mérite égal. Plusieurs de celles qui firent le plus de bruit, à l'époque où elles parurent, sont déjà bien près d'être oubliées et le seront infailliblement à la génération prochaine. C'est le sort inévitable, et d'ailleurs très légitime, de ces œuvres de circonstance qui expriment, à un moment donné, le sentiment d'un parti, en l'exagérant presque toujours. Elles participent de la nature éphémère de ces sentiments : joie triomphante d'une élection heureuse, mouvement de colère contre un acte de rigueur, craintes et défiances du parti contraire. Nées d'une circonstance, elles tombent avec elle. Ces épi-
BERANGER. loi
grammes qui semblaient si hardies, ces allusions si mordantes, ces railleries si cruelles, toute cette artillerie de vers belliqueux chargés à balle et tirés à bout portant sur l'ennemi d'alors, tout cela nous fait l'effet d'une petite guerre antédiluvienne. Oui s'intéresse maintenant au Juge de Charenlon, à Monsieur Judas, h l'Ermite et ses Saints, aux Capucins, ou bien encore à toutes ces chansons contre les jésuites et contre les papes, qui faisaient le bonheur des libéraux d'alors? Ce n'est plus que par une vieille habitude que certaines gens font semblant aujourd'hui de craindre les envahissements du parti prêtre. Les terreurs viennent d'un autre côté, et i'intérêl accidentel de ces chansons ayant disparu, il ne reste que des diatribes assez plates et des refrains, chers aux commis voyageurs et aux beaux esprits d'estaminet en révolte contre leur curé.
Une œuvre ne mérite de durer qu'à la condition de se fonder sur une idée élevée ou sur un intérêt sérieux. Aussi faisons-nous bon marché de toutes ces chansons qui ne se rattachent qu'aux luttes transitoires des partisous la Restauration. Elles ont produit leur effet, elles ont fait leur temps. Elles ont vécu d'un accès de colère, elles sont mortes quand l'accès de colère es! tombé, et les fanatiques maladroits qui s'attachent toujours à la gloire d'un homme sont les seuls à vouloir éterniser ce qui n'a plus de raison d'être. Mais ce qui aura toujours raison d'être en France, c'est la cause de 89, c'est la
cause de la patrie, c'est la cause de la liberté et Cellj de
la France, mise à la portée du peuple. Là esl la gloire pure, solide el vraie de Béranger, « J'ai utilisé ma vie de poète, s'écrie-l-i! fièrement, el c'est là ma consolation. Il fallait un homme qui parlai au peuple le langage qu'il entend el qu'il aime, el qui se créai des imitateurs pour varier et multiplier les versions du même texte. J'ai été
cet homme. La liberté et la patrie, dira-t-on, se fussent bien passées de vos refrains. La liberté et la patrie ne sont pas d'aussi grandes dames qu'on le suppose : elles ne dédaignent le concours de rien de ce qui est populaire.... Qu'on essaye donc de faire de la poésie pour le peuple, mais pour y parvenir, il faut l'étudier. Quand par hasard nous travaillons pour nous en faire applaudir, nous le traitons comme font ces rois qui, dans leurs jours de munificence, lui jettent des cervelas à la tête et le noient dans du vin frelaté. 11 n'est pas sensible, ditesvous, aux recherches de l'esprit, aux délicatesses du goût; soit! mais par là même il oblige les auteurs à concevoir plus fortement, plus grandement pour captiver son attention. Appropriez donc à sa forte nature et vos sujets et leurs développements ; ce ne sont ni des idées abstraites ni des types qu'il vous demande : montrez-lui à nu le cœur humain. Habituez-vous à résumer vos idées en de petites compositions variées et plus ou moins dramatiques, compositions que saisit l'instinct du vulgaire, lors même que les détails les plus heureux lui échappent. C'est là, selon moi, mettre de la poésie en dessous. »
Nous avons cité tout entier ce passage, parce qu'il contient et résume toute la poétique de ce genre nouveau, si heureusement adapté à l'époque et à la nation. C'est là l'esprit même de cette poésie chantée qui devait voyager si vite et si loin. Ailleurs, dans la même veine d'idées, Déranger définit admirablement ses chansons en disant que ce sont des idées nationales mises à cheval sur de vieux airs. Elles chevauchèrent à travers l'Europe, ces fières conquérantes, portant partout la gloire et le nom de la France. Avons-nous besoin de rappeler ces strophes généreuses qui chantent dans toutes nos mémoires, les deux Grenadiers, le Vieux Caporal, le Vieux
DERANGER. 153
Drapeau, le Violon brisé, les Souvenirs du Peuple surtout, et tous ces fragments d'épopée où respire vraiment l'âme populaire dans ses plus nobles émotions et ses plus glorieux souvenirs?
Au même rang que ces inspirations ardentes du patriotisme, viennent se placer ces petits poèmes exquis dans lesquels Béranger a traduit tantôt une fantaisie rêveuse, tantôt un sentiment philosophique ou une capricieuse boutade contre les idées et les mœurs du temps : « Grand nombre de mes chansons, dit-il, ne sont que des inspirations de sentiments intimes ou des caprices d'un esprit vagabond; ce sont là mes filles chéries. » Ses filles chéries croissent et se multiplient à mesure qu'il avance en âge. Si ce n'était pas trop forcer les choses et exagérer une idée juste, on pourrait dire que les trois âges de la vie du poète sont marqués par la prédominance d'un genre; sa jeunesse abonde en chansons épicuriennes, son âge mûr exhale sa mâle éloquence en strophes politiques; sa vieillesse calme et sereine se prend à rêver et se laisse envahir par une douce mélancolie, non sans un mélange d'ironie aimable.
Ce progrès de la rêverie et du sentiment intime se marque surtout dans les Dernières chansons, et mérite que nous insistions un peu sur ce point délicat qui n'a pas encore été indiqué.
Les Dernières chansons ont porté sensiblement le coup des rancunes et des réactions politiques. La critique des partis ne leur a pas élé favorable. Elle a été sévère, ou, ce qui est pis encore, silencieuse. Il y a là une cruelle injustice que nous voudrions réparer, sans parti pris pourtant d'admettre cl d'admirer tout également. Il \ .i une part à faire pour la critique; nous la ferons librement.
Béranger reprend, dans ce recueil posthume, le thème
ir>4 POÈTES ET ROMANCIERS.
éclatant de ses plus belles odes, le' souvenir de Napoléon. Mais il le reprend d'une façon nouvelle, d'une façon plus légendaire, si je puis dire. Dans ses chansons précédentes, le poète avait célébré avec enthousiasme une gloire contemporaine. Dans ses derniers chants, l'apothéose est accomplie, le héros se confond avec le demi-dieu, l'enthousiasme devient une sorte de religion. Voyez le Baptême et comment éclatent, dans ces vers écrits avec piété, les pressentiments mystérieux d'une destinée plus qu'humaine. Voyez surtout l'Égyptienne. La scène est belle et simple. Napoléon enfant rencontre dans la campagne une vieille Egyptienne qui lui prédit les miracles de sa fortune. Le refrain produit un grand effet :
J'ai vu ta main, ô noble enfant! crois-moi, Quand je te dis : Tu seras plus qu'un roi.
L'Aigle et T Étoile, c'est toute la destinée de l'Empereur, depuis l'île d'Elbe, résumée en quelques strophes d'un beau et rapide mouvement :
L'aigle fend l'air. Le peuple, qui l'appelle, Le voit de loin : Français, séchons nos pleurs. C'est lui, c'est lui ! que son étoile est belle : Il nous revient quand renaissent les fleurs. Aigle du ciel, tu vas sécher nos pleurs.
Cependant les rois dansent à Vienne. C'est pendant un bal qu'ils apprennent le retour de Napoléon.
Mais sur leur front éclate la nouvelle : Il revient! Dieu! Palissent tous les rois. En vain, l'orchestre au plaisir les appelle, Sur les divans ils retombent sans voix. Dieu! que ce bal a vu pâlir de rois!
L'aigle a ressaisi son aire. Mais, hélas! le tonnerre a grondé, l'étoile s'éclipse :
BERANGEH. 155
Cent jours passés, un Anglais sous sa voile Voit tout sanglant tomber l'aigle abattu. Le doigt de Dieu vient d'éteindre l'étoile ; N'espère enfin, peuple, qu'en ta vertu.
L'étoile meurt, l'aigle tombe abattu.
Sainte-Hélène procède d'une conception grandiose. C'est un dialogue entre un démon, gardien de ce cratère perdu dans l'immensité de l'Océan, et un ange qui vient éteindre le volcan et y préparer un tombeau. Pour quel colosse éteint-on le cratère ? La haine du monde est donc bien grande pour que Dieu lui cache ainsi un tombeau? Est-ce Alexandre qui va reposer ici? Est-ce César? Est-ce le Christ?
Démon, écoute. Avant deux mille années, Un conquérant, empereur des Gaulois, Terminera d'immenses destinées Sur cet écueil, à la honte des rois.
Cet homme ainsi, purifiant sa gloire, Pour l'avenir redevient un flambeau, Sur- l'infortune achève sa victoire
Et des rois triomphe au tombeau.
Nous avons indiqué l'idée de quelques-unes [de ces pièces, et nous avons cité quelques vers pour justifier ce que nous avons à en dire. Nous préférons de beaucoup les parties précédentes de l'épopée napoléonienne. Dans ces derniers chants, l'idée s'élève trop et le si vie ne se maintient pas à ces hauteurs; il se trouble et s'appesantit. 11 y a de beaux mouvements et de grandes couceptions, niais les mouvements ne se soutiennent pas et la grandeur même des conceptions écrase le poète vieillissant, que trahissent la force et le souffle. L'inspiration épique ne sied pas aux: vieillards. Ce qui leur convient, c'est l'indulgente satin» des défauts et des travers du temps, c'est l'amitié grave, c'est le sourire mélancolique au passé déjà lointain, c'est la méditation du prochain
avenir, c'est la rêverie essayant de soulever les voiles de l'âme et de deviner l'énigme de Dieu. Voilà où excelle Déranger dans les dernières inspirations de sa douce et aimable vieillesse. Voilà les sujets favoris de son errante fantaisie.
Après 1850, les utopies socialistes, toutes nouvelles pour lui, avaient un instant exercé quelque prestige sur son esprit et troublé son rare bon sens. Dans sa chanson, si belle de style, intitulée les Fous, il avait célébré Enfantin et l'affranchissement de la femme, Fourier et le travail attrayant, Saint-Simon le prophète et son plan d'une société renouvelée :
Plein de son œuvre commencée, Vieux, pour elle il tendait la main, Sûr qu'il embrassait la pensée Qui doit sauver le genre humain.
C'était aller bien loin. Dix ans après, revenu à la possession de son bon sens un instant enivré de ces rêves malsains et capiteux, voyez comme il se moque agréablement d'un ancien prophète saint-simonien :
Gloire au grand Pan! qu'il soit fétiche, Loup, bœuf, ibis, singe, éléphant ; Qu'il soit cet Olympe si riche En symboles d'un monde enfant.
Qu'il soit... vois, ô mon maître!
Les fêtes qui vont avoir lieu.
De ton Dieu que de dieux vont naître!
Puisqu'il est tout, tout sera Dieu.
Le prêtre, le philosophe, le poète, réclament contre cette grande démence. Il faut entendre surtout l'éloquente réclamation du poète :
Eh quoi ! l'âme à notre mort, Sans mémoire, de gîte en gîte, Entre au hasard, pleure et puis sort !
Prostituée et vagabonde, Quoi! cette âme, esclave ici-bas, N'a point de ciel où fuir un monde Qu'elle sent crouler sous ses pas !
Presque toute la pièce est écrite dans cette grande et large manière. Une autre chanson, le Dieu Jean, reprend la môme idée mais sous une forme plus familière et plus vive. C'est l'histoire d'un de ces petits prophètes qui fourmillent dans notre siècle et qui s'improvisent dieux de leur autorité privée. 11 faut suivre Jean, le dieu nouveau, dans ses étranges pérégrinations où le vers leste de Béranger peut seul l'accompagner. Mais voici ce refrain si plaisant :
Ah! bon Dieu! quoi Dieu!
Quel pauvre Dieu, bon Dieu!
Quel pauvre Dieu, quel pauvre Dieu, Né dans un mauvais lieu.
La République de 1848 n'échappe pas elle-même à ses innocentes épigrammes; la République qui avait tant choyé le malicieux vieillard :
Terreur des nuits, trouble des jours.
Tambours, tambours, tambours, tambours, M'étourdirez-vous donc toujours, Tambours, tambours, maudits tambours.
Sa critique souriante n'épargne pas plus les ridicules littéraires que les travers politiques ou les utopies. Ce qui [e frappait le plus dans la littérature contemporaine, c'était cet effort gigantesque pour exprimer les choses
les plus simples par des mots grandioses :
Notre muse dévergondée, Refaisan! le monde à l'envers, Sous sa forme écrase l'idée.
De pluriels boursoufle ses vers.
Admirez ses monstres féroces, Ses Yésuves, ses Océans; Ses héros, qui sont des colosses, Ses gloires, qui sont des néants.
Qu'au bon sens la critique unie, Des écrivains réglant l'essor, Ne souffre plus que le génie Se déguise en tambour-major.
Le Rêve de nos jeunes filles est une piquante satire de l'idolâtrie du veau d'or, le Dieu du siècle. Il nous décrit, en des vers d'une gracieuse mollesse, le sommeil d'une jeune fille, endormie sur les coussins de son boudoir à l'heure où
Le petit oiseau sur la branche Laisse mourir son chant d'amour :
Où midi voit le lys qui penche S'alanguir sous les feux du jour.
La bouche de la jeune dormeuse garde encore de sa dernière pensée un sourire. Un doux regard s'échappe de sa paupière demi-close. Peut-être elle s'affole en rêve d'un beau page; sans doute Pétrarque a chanté aux pieds de cette Laure; peut-être elle s'envole au ciel... Ah! ditelle en s'éveillant : J'épousais un vieux mari et j'étais riche ! — La même pensée revient sous une autre forme dans la Maîtresse du Roi. Une jeune fille voit passer dans son luxe insolent une divine créature : ce n'est pas la reine pourtant. Honte à elle ! dit la mère :
Ah! je voudrais, dit la fille à part soi, Devenir maîtresse d'un roi.
Béranger excelle dans ces petites compositions légèrement satiriques. Il faudrait citer tout entière VHistoire d'une Idée... Rappelons-en seulement quelques traits :
DERANGER- 159
Idée, idée ! éveille-toi.
Yite, éveille-toi, Dieu t'appelle.
De l'Institut les souverains Disent : Sachez, petite fille, Que nous ne servons de parrains Qu'aux enfants de notre famille.
Un philosophe crie : Eh quoi!
Quelqu'un a cru, cervelle folle, D'une idée accoucher sans moi!
Il n'en sort que de mon école.
Mais rien ne vaut le refrain. C'est un chœur de bourgeois qui, entre chaque couplet, vient sur la scène et chante :
Une idée a frappé chez nous, Fermons notre porte aux verrous.
Nous aimerions, si le temps nous le permettait, à nous arrêter sur quelques pièces inspirées par une touchante philosophie, comme l'Apôtre, la Dernière Fée, la Fille du Diable. Il vaut mieux, pour finir, entrer dans cet aimable entretien que Béranger offre à son lecteur et où il exprime, dans une série de pièces charmantes, ses regrets et ses rêves, sa mélancolie égayée par une douce espérance. (Test la partie vraiment intime et personnelle des dernières œuvres, où le bon vieillard a laissé chanter son Ame. Que de vers ravissants dans toutes ces chansons : les Hoi^ les Défauts, mon Carnaval, mon Ombre, ma Canne, mes Fleurs, le Septuagénaire, l'Adieu!
Elle avait donc un cœur d'airain, la critique qui a résisté à un charme si sympathique? Que citer parmi tant de couplets gracieux, d'un rythme si facile, d'une
émotion si vraie? Sera-ce la jolie chanson des Défauts?
Bêlas 1 mes vertus me désolent :
Mais lïu<>. qui les fait fleurir, Wàte la force de courir
Après nies défauts qui s'envolent.
Vous qui sur nous veillez d'en haut, Rendez-moi quelque bon défaut.
Ou bien quelques-unes des strophes si poétiques A ma Canne ?
Le soleil aux champs d'aller nous fait signe;
Chaque jour s'enfuit de fleurs couronné.
Viens, mon compagnon, humble cep de vigne,
Ami qu'en riant le sort m'a donné.
De quel cru fameux versas-tu l'ivresse?
L'ai-je célébré dans un gai repas?
Si jadis ta sève égara mes pas,
Toi seul aujourd'hui soutiens ma vieillesse.
Je me tiens pour assuré que si Horace nous avait laissé une épître familière ad Baculum où il eût exprimé quelqu'une de ces jolies idées, il n'y aurait pas assez d'éloges pour la pièce latine. Mais ce qu'il n'eût pas trouvé, c'est le sentiment d'humanité qui a inspiré cette dernière strophe :
A mes premiers temps j'ai vieilli fidèle. Tout un passé meurt, mourons avec lui.
Mon cep, je te lègue à l'ère nouvelle; Sois pour des vaincus un dernier appui. Oui, sachant, ami, dès que le jour tombe, Combien de faux pas je ferais sans toi, Pour quelque proscrit, tribun, pape ou roi, Je veux te laisser au bord de ma tombe.
Pourrions-nous enfin oublier complètement la prière touchante du vieillard à ses fleurs?
Modestes fleurs, empressez-vous d'éclore; Déjà bien vieux, j'ai hâte de vous voir. De votre éclat, vite, égayez l'aurore,
De vos parfums, vite, embaumez le soir
Fleurir demain serait trop tard peut-être : Pour les vieillards tout Ilot cache un écueil.
Ce beau soleil, qui vous invite à naître, Peut, dès demain, briller sur mon cercueil.
Si la plus pure poésie du dix-neuvième siècle n'est pas là, je demande sincèrement, où donc est-elle ?
En môme temps se développe de plus en plus en lui le sens mystérieux de l'âme et de Dieu. L'invisible captive bat à coups d'ailes pressés les murs de sa prison, qui déjà ne lui oppose plus qu'une barrière chancelante : enfin la prison s'écroule, l'âme s'envole. Dieu la préserve de nouveaux fers! Et par un retour des plus gracieux sur le passé, le poète ajoute à sa prière : Faites, mon Dieu, qu'elle conserve le souvenir de sa prison ! Toute la pièce de la Prisonnière semble être un fragment de Platon. Quand il plaît à Béranger, il saisit avec un bonheur inouï cette note du platonisme, qui est le spiritualisme poétisé. Rappelez-vous, dans les anciennes poésies, le Voyage imaginaire.
De toutes les Dernières chansons, celle peut-être où Béranger atteint aux plus grandes idées, d'un essor naturel et aisé, c'est l'Ascension, où il suppose qu'il s'élève en rêve au ciel étoile, d'où il aperçoit le globe nain, atome dans l'immensité; c'est latent1. El voici en quelles strophes inspirées s'épanche sa rêverie:
Quoi! notre gloire impérissable, Nous In bâtissons là-dessus!
Mais qu'importe ce peu de sable Où s'entassent nos vieux déçus?
Qu'importe en quelle étroite bière Nos os tomberont de sommeil; Aux mains de Dieu, grain de poussière.
L'homme pèse plus qu'un soleil.
I spère enfin, mon àme, espère.
Du dente brise le réseau.
Non, ce globe n'est pas ton père :
Le nid n*a pas crée L'oiseau»
Jeu juge à l'effort de ton aile, Qui s'en va les cieux dépassant, Pour t'engendrer, noble immortelle, Il n'est que Dieu d'assez puissant.
Qui donc a dit que les Dernières chansons portent presque à chaque page la marque d'une imagination sénile et fatiguée ? En voilà d'assez belles preuves, en vérité. Distinguons pourtant, pourêtre justes nous-mêmes. Non, le talent n'a pas baissé dans tout ce qui relève du sentiment intime. Peut-être môme Béranger a-t-il trouvé, dans l'inspiration saine de la vieillesse, une note plus attendrie, plus humaine encore. Le talent a baissé dans les œuvres qui relèvent de l'imagination et de l'art. Là, n'étant plus soutenue par l'émotion directe et personnelle, la poésie se trouble par endroits et s'obscurcit. Mais voyez-la s'animer et s'épanouir dès qu'elle rencontre un de ces sujets où vibre l'âme du poète ! Comme le bon Homère, Béranger vieilli sommeille parfois; mais chez lui comme chez Homère (toute proportion gardée), quels puissants réveils, que de rajeunissements inattendus ! C'est la marque et le secret des grands artistes, d'avoir ainsi, même dans le crépuscule de leur génie, de ces lumineuses échappées qui éclairent encore l'horizon.
Pages intimes, poésies, 1886.
Oui, ce sont bien là, en effet, des pages intimes. Jamais titre ne fut mieux choisi ni mieux justifié. Tout ce qui fait la vie intérieure, les rêves confus de la vingtième année, les généreuses chimères, les doutes sérieux et virils, les inquiétudes, les tristesses d'une âme qui a beaucoup espéré et qui, de bonne heure, a senti les lacunes de l'existence la mieux remplie, les amitiés, l'amour, les joies honnêtes et les douleurs ressenties en commun par deux cœurs associés à la même destinée, tout cela se retrouve dans ce petit livre qui mérite d'être signalé à l'attention du public d'élite, de plus en plus rare et dispersé.
Parmi les productions poétiques de ce temps, celle-ci se présente avec son caractère à pari et comme avec un signe d'heureuse naissance. Elle se distingue très nettement de toutes les écoles connues qui ont survécu aux grandes luttes littéraires <lc la Restauration et qui se sont partagé en lambeaux l'héritage du romantisme. —
M. Manuel n'est pas un réaliste, et je l'en félicite 11 a une
secrète horreur pour les vulgarités et les trivialités à la
mode. Sa nuise n'a rien de commun avec celle qui trône
aux carrefours et qui va mendier parmi les foules une
popularité détestable, celle des gros mots et des idées basses. Une lumière idéale enveloppe sa poésie et jette
104 rOKTES ET ROMANCIERS.
son voile d'or sur les réalités de la vie ou de la nature. - — Il n'appartient pas davantage à ce petit cénacle de fantaisistes épuisés qui s'imaginent prolonger dans les générations nouvelles l'illusion et l'écho de cette voix divine d'Alfred de Musset. M. Manuel sait trop bien que ce qui s'imite le moins, c'est Y humour, et que rien ne ressemble moins à la fantaisie émue d'un grand poète que « les grâces éreintées » de ces vieux beaux, de ces incroyables hors d'âge qui n'ont su prendre à de Musset que son impertinence suprême et les accidents pittoresques de son costume. — Ne cherchez pas non plus la place du nouveau poète parmi ces ouvriers habiles qui s'appellent eux-mêmes des ciseleurs, et dont le rare triomphe est d'assortir un écrin de rimes impossibles. La bijouterie poétique est un art difficile, mais on peut aspirer plus haut. Il semble pourtant que ce soit là que tendent les efforts du plus grand nombre de nos poètes contemporains : dominer la matière rebelle de la langue française, la pétrir sous une dure étreinte, l'amollir, lui donner les formes les plus variées, y empreindre les caprices les plus bizarres de l'ornementation, les figures et les arabesques les plus imprévues, étonner le lecteur, le forcera s'écrier : « Quelle merveille ! quel poète! comme les mots lui obéissent! » Voilà l'ambition avouée des maîtres et des disciples. M. Manuel aspire plutôt à dominer les idées que les mots, et un sentiment délicat a plus de prix à ses yeux que la rime la plus triomphante. Peut-être même les raffinés de l'art tourneront-ils en critique cette sobriété d'effets matériels; on lui reprochera de n'être pas de son époque, de n'avoir pas su profiter des progrès de l'art contemporain en plastique, de ne pas nous offrir un assez grand nombre de coupes savantes, de rythmes étudiés, de strophes disposées en groupes comme par un statuaire, de veis brillants et polis travaillés comme par
un émailleur; pas assez non plus de mélodies de sons entrelacés et préparés comme par un compositeur habile. Eh quoi! de simples vers! un écrivain épris de son idée et de son sentiment, ne se souciant que de cela, le barbare! et oubliant que pour plaire aux dilettantes de I'ar.1 nouveau, il faudrait être à la fois un musicien, un émailleur, un ciseleur, un sculpteur, — oubliant tout cela pour n'être que poète, simplement poète ! — Cela sent furieusement son Philistin.
Pendant ce temps, dans l'ombre, aux coins les plus reculés de la grande cité, gémit, sans vouloir être consolée, une secte lugubre de poètes : les désespérés. 11 serait difficile à quelques-uns d'entre eux de dire pourquoi ils versent leur âme dans un pleur éternel. Cependant, avec quelque compassion et quelque patience, si vous vous insinuez dans leur confiance, vous entendrez de touchants aveux sur la fatalité tragique, attachée à leurs pas. Il en est qui ont été trahis; il en est qui ont perdu leurs illusions! Les uns, le croiriez-vous? ont rencontré sur leur route quelque lâche fripon qui les a exploités d'abord, raillés ensuite. Accident rare vraiment dans la vie humaine! D'autres, est-ce bien possible? ont été trompés par quelque Marguerite aux camélias, à laquelle ils pensaient par leur amour avoir refait une virginité. D'autres n'ont aucune de ces bonnes raisons de erémir, niais précisément ils s'en désolent. Au milieu des circonstances (lui leur ont fait la vie facile, ils l'ont iuffée triste et ils ont invoqué le désespoir, par une sorte de prédestination qui n'attend que l'occasion de se lamenter réellement. M. Manuel n'a p;is reçu dans le cœur ees coups de foudre de la fatalité. Kl bien que la vie ne ressemble pas à une
fêle perpétuelle, il eu sait goûter pourtant les secrètes délices cl les ineffables consolations.
Qu'est-il donc, grands dieux! ce poète hardi qui n'est
ni un réaliste — ni un fantaisiste — ni un ciseleur — ni un désespéré? Comment le définir? Dans quel genre disparu faut-il le chercher? dans le genre des écrivains délicats et naturels, qui, précisément parce qu'ils sont eux-mêmes, ne se rattachent h aucun genre déterminé, osant vivre de leur vie propre à une époque d'affectation et d'imitation universelle. Son originalité est de n'en pas chercher. L'accent de sa poésie est pur et touchant, parce que c'est celui d'un homme, non d'un écho.
La sympathie des lecteurs va d'elle-même au-devant de cette candeur, de plus en plus rare, qui est la probité du poète. On est attendri par le naturel de cette poésie avant même d'en avoir remarqué l'élévation, avant d'avoir noté la justesse de la langue dont il dispose, l'excellence de ce style qui est vraiment un style de race.
Il y a comme deux courants distincts dans la poésie de M. Manuel : l'un vient du fond d'une vie sincère, souvent troublée, mais plus forte que ses troubles, et d'une âme virilement attachée au devoir, défendue par lui contre les lâches défaillances; l'autre vient non plus de ces profondeurs émues de l'existence humaine, mais des hauteurs de la pensée pure, de ces sommets sacrés où l'esprit se sent plus voisin de l'infini. Bien que l'une de ces deux inspirations domine, elles se rencontrent à plusieurs reprises, sans se confondre, dans l'émotion du poète : chacune a son contre-coup distinct dans l'âme du lecteur.
À la première source d'inspirations se rattachent certaines pièces exquises, telles que le Soufflet, Mythologie, Immaculée surtout, où est traité si délicatement un problème de physiologie morale, et de charmantes scènes d'intérieur, dans lesquelles murmure une douleur discrète, Déménagement, le Berceau. C'est de toutes ces émotions intimes de la vie que s'est formée plus de la moitié du volume, comme nous le dit cette poétique pré-
face qui, en racontant l'origine du livre, en donne bien l'accent :