EN GRÈCE
En voyant aujourd'hui Athènes, avec son aspect riant et prospère, avec sa population de capitale européenne, avec ses nombreux établissements d'instruction et de bienfaisance, avec sa Chambre des députés, il est difficile de se figurer l'état social de la Grèce il y a cinquante ans à peine, lorsqu'elle sortait de la guerre de l'indépendance.
Le pays était en ruines; son président,
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Capo d'Istria, se promenait d'Égîne à Poros et de Poros à Nauplie, trouvant à peine à se loger, lui et son gouvernement. Les représentants des puissances étrangères, les familles grecques, habituées naguère à l'opulence, vivaient dans , de pauvres cabanes, privées de tout ce qui rend Texistence agréable. On ne voyait parmi les ruines qu'une population misérable et des palikares portant leurs armes avec- un orgueil légitime.
C'étaient bien eux qui avaient fait la Grèce libre. Ils avaient le droit d'être fiers de leur héroïsme^ mais ils oubliaient parfois que leur rôle devait finir là où Porganisation pacifique du pays allait commencer. L'atmosphère sentait encore la poudre. Quelque chose d'âpre et de farouche, héritage de la guerre, possédait les âmes.
Tous les voyageurs français de cette époque constatent l'impression qu'ils éprouvèrent du tressaillement des esprits. L'^ruptjon
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venait d'avoir lieu, elle était lente à s'étein* dre, le volcan faisait encore trembler le sol. La plupart de ceux qui visitèrent la Grèce quelques années après sa délivrance virent dans sa misère le témoignage d'une lutte soutenue sans ressources, avec un patriotisme héroïque ; d'autres , comme mon illustre ami Edmond About, doutant des résultats futurs, pensèrent que, pour se glorifier d'une si pitoyable conquête, il fallait être plus qu'outrecuidant. Ils soupçonnèrent ^ les Turcs d'avoir mal défendu de maigres terres qu'ils ne désiraient point garder, diminuant par là le courage des Grecs et la croyance qu'on pouvait avoir en leur régénération. L'auteur de la Grèce contemporaine, depuis, a le premier répudié des jugements qui n'étaient que des boutades spirituelles, et n'a pas manqué une occasion de constater les progrès accomplis en Grèce.
Le changement se fit peu à peu. La sur-
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face désolée du pays se transforma de nou* veau en champs d'oliviers et en vignobles.
On se mit à reconstruire des maisons, à refaire des villes, à ouvrir des écoles-, à importer des imprimeries. La société grecque commença à se reconstituer sur de nouvelles bases. Ce travail, si rapide qu'il fût, ne pouvait s'achever du jour au lendemain. Il continue encore; mais, sous la présidence de Capo d'Istria et durant les dix premières années du règne d'Othon, combien la Grèce était différente de ce qu'elle est aujourd'hui !
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C'est dans ces circonstances, au milieu du réenfantement de la patrie, que se développa le génie poétique des deux frères Alexandre et Panajoti Soutzo. Appartenant au monde instruit et raffiné de Constantinople, Phanariotes, alliés à des familles princières, ils suivaient le cours de leurs études à Paris lorsque la Révolution éclata en Grèce. Leur frère aîné, capitaine au bataillon sacré, était déjà tombé, les armes à la
main, à Dragashan.
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Les jeunes frères du héros, — qui, plus tard, élevèrent à sa mémoire et à celle de ses compagnons le monument entouré de saules pleureurs que Ton voit à côté de T Université d'Athènes, — ne pouvaient rester à l'étranger pendant qu'oa se battait en Grèce. Français d'éducation, ils étaient Grecs d'esprit et de cœur.
Dans les beaux vers qu'Alexandre Soutzo, en i836, adressait au poète Ghristopoulos, il décrit les espérances qui agitaient son âme tandis qu'il volait au secours de son pays révolté :
Lorsque dans TAthènes de la France — j'entendis d^abord le retentissement de nos armes et de notre gloire, — je m'imaginais que je verrais la race hellène — libre, du cap Malée jusqu'au bord du pont Euxin, — et une assemblée de quatre cents représentants de notre peuple — réunie dans la ville de Constantinople aux sept collines. — Maintenant, dans son étroit royaume, le Grec — atteint Ses frontières en ouvrant ses deux bras, — et la Grèce affamée — attend que l'Anglais ^ lui jette
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une miette grande comme il voudra, — tandis que la Liberté reste sombre et muette — sans qu'il y ait ni gloire nationale désormais, — ni nation, ni assemblée.
A cette époque, le roi Othon ne s'était pas encore vu forcé d'octroyer la charte qu'il dut accorder en 1 843 aux exigences de son peuple. On demandait alors des libertés constitutionnelles, en même temps que l'expulsion des Bavarois qui gouvernaient le pays, et Soutzo s'était fait le défenseur ardent de cette cause, comme il s'était fait auparavant l'organe d'une opposition à outrance contre Capo d'I stria.
Il a toujours été un intransigeant. Son patriotisme ne sut jamais compter avec les exigences de la raison d'Etat ni supporter les lenteurs d'un progrès mesuré : son tempérament passionné en faisait un polémiste à outrance, et le milieu dans lequel il s'inspirait n'était point fait pour calmer ses emportements. Les partis d'opposition trou-
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vaient en lui un auxiliaire puissant ; et, comme la Grèce avait alors peu de journaux, que les livres mêmes y étaient rares encore, les satires de Soutzo devenaient autant de manifestes que Ton copiait à la main, que Ton apprenait par cœur, et qui enflammaient davantage la passion nationale.
Alexandre Soutzo arriva en Grèce tout plein des impressions de ses études et de son séjour en France. On en rencontre les traces dans chacun de ses écrits. L'une de ses premières publications fut faite en Français : c'est VHistoire de la résolution grecque, qu'il vint faire imprimer à Paris en 1828. Retourné de nouveau en Grèce, il publia à Nauplie deux volumes de satires mêlées à des poésies légères, sous le titre de Panorama de la Grèce.
Capo d'Istria et son gouvernement servent de cible à toutes les attaques de ce re-
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cueil. Il parodie ses décrets, il travestit sa pensée, il exagère ses mesures, il attaque ses amis. Il va même plus tard jusqu'à célébrer les meurtriers du président. Dans Tune de ses plus belles odes, nouveau Tyrtée, Soutzo veut faire des criminels de nouveaux Harmodius. L'histoire n'a point ratifié Je jugement du poète, et la Grèce d'aujourd'hui s'attriste en relisant ces beaux vers.
Capo d'Istria, certes, avait commis des fautes ; mais, pour absoudre ses meurtriers et pour avoir de l'indulgence en faveur du poète qui les glorifiait, il est nécessaire de se reporter aux violences de l'époque.
Voici l'une des satires où Capo d'Istria est représenté au moment oîi il est censé justifier sa politique devant l'Assemblée nationale :
Représentants du peuple, vous, mon auguste tribunal, — je viens vous rendre compte de mes actions légales, ^ Vous voyez, la Grèce n'est point,
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grâce à Dieu, asservie de nouveau. — Si Samos, si la Crète sont livrées à l'ennemi, — si je ne me suis pas emparé des forteresses de l'Euripe et d* Athènes, -j'avais pour cela des raisons majeures ; — les cours, moi, la nation, d'un côté ; — de l'autre côté, considérant... — J'aurais beaucoup de choses à vous dire, mais que voulez-vous ? — On est forcé de se taire à cause des puissances alliées.
Si j'ai brûlé notre précieuse flotte par la ruse et par la violence, — si j'ai versé- le sang grec à Poros par le poignard salarié de mes agents, — si j'ai voulu vous châtier par un sceptre étranger — et brouiller Ja Grèce avec toute l'Europe, — j'avais des raisons majeures ; — les cours, moi, la nation d'un côté; de l'autre côté, considérant... — J'aurais beaucoup de choses à vous dire, etc.
Je suis un ardent républicain ; la constitution, je l'adore. — Si trois années durant vous m'avez vu la violer, — oublier mes serments, intercepter les lettres privées, — persécuter la presse, — forcer nuitamment l'asile des maisons — et sans jugement exiler, emprisonner, torturer les citoyens, — j'avais des raisons majeures ; etc.
J'ai enrichi le peuple ; — voyez mes frères — et trois ou quatre de mes fidèles qui regorgent de talaris. — Mais on voit dans la misère les principaux des Grecs; — mais les filles d'un Botzaris, mais les enfants d'un Karaiskos, — je les ai laissés vivre de l'aumône publique. — J'avais des raisons majeures ; etc.
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Le Créateur voît le fond de mon cœur ; — Pamour de la patrie, voilà ma seule pensée. ^ Mais f ai persécuté le talent et le savoir, mais j'ai corrompu les mœurs, — mais j'ai prodigué Tor à une foule d'espions, — mais j'ai voulu vous ruiner tous, grands et petits, — j'ai désiré la mort de nos meilleurs citoyens. — J'avais des raisons majeures ; — les eour», moi, la nation, d'un côté; de l'autre côté, considérant... — J'aurais beaucoup de choses à vous dire, mais que voulez-vous? — On est forcé de se taire à cause des puissances alliées.
Parfois, Alexandre Soutzo chante avec émotion la bravoure, les guerres de l'indépendance ; mais, même alors, il rçste comme toujours rhomme de combat, Tinstrument de Topposition. S'il çxalte les héros, ce n'est que pour nous les montrer négligés et mis à Técart par le gouvernement.
Un vieux soldat, le plateau de mendiant à lamaîn,
— s'appuyant sur son bâton, la besace sur l'épaule,
— disait à l'enfant qui lui servait de guide : — a Ne hâte point ta marche, enfant, je ne puis te suivre;
— tu es heureux, toi, tu as des yeux; -- tes petits pieds sont forts et tu cours léger comme une gazelle. — Moi j'ai perdu la lumière à Missolonghi,
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— et une balle m'a emporté le pied ! — Où sommesnous, mon enfant ? Est-ce le jour, est-ce la nuit ? »
« II fait nuit, père, -- nous sommes tout près de Nauplie. »
« Nauplie! »
a Vieillard, tu pleures; qu'as-tu? »
K — Je me souviens. Nauplie !... — Moi le premier, le sabre entre les dents, — je sautai à l'assaut du fort Palamède ; — d'un rocher à l'autre, comme un serpent, je m'élançai alors, — et maintenant à peine puis-je traîner ce corps lourd comme la mort. — Je suis aveugle, je ne vois plus les montagnes de la Grèce, — son soleil libre ne luit plus à mes yeux.
— Oh ! belles terres arrosées de notre sang, -- un monde nouveau mène à présent dans votre sein une vie tranquille, -- tandis que moi je parcours les grands chemins, — mendiant ma nourriture, passant mes nuits dans les ruines désertes, — partout repoussé, expatrié dans ma propre patrie. — Étrangers, ne vous moquez pas de mes yeux éteints, de mon pied brisé. — J'ai été premier palikare de notre grand Botzaris : — cette vieille fustanelle que vous voyez en lambeaux — est un glorieux présent de Karaiskos. — Héros célèbres, vous êtes toujours vivants dans notre mémoire, — quoique vous soyez morts, — quoique vos ignobles successeurs, en foulant vos lombes, — recueillent tout l'héritage de vos sacrifices — et nous laissent , nous , les champions, les pères de la patrie, — mendier le
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jour dans les villages — et passer la nuit sur des rochers nus. »
Les vœux de Soutzo, malheureusement,
ne tardèrent pas à être exaucés ; le tyran
fut immolé. Le sacrifice n'apaisa point les
ressentiments du poète. Au lendemain de la
mort du président, il mit dans la bouche des
tyrannicides des strophes pleines de haine :
Tremble, ô tyran, — l'heure de ta mort a sonné. La colère de la nation, ma colère à moi t'attendent.
— Je cours t'épier dans le temple que tu vas souiller. — Je cours t'immoler à l'autel du Très- Haut...
Il arrive, — voilà les trompettes qui t'annoncent.
— Il vient ; sa garde mercenaire le précède. — Imitateur d'Harmodius, — Aristogiton nouveau, — je cache mon glaive dans les branches de myrte. — Je vais le frapper, ce traître à la patrie. — Je frapperai, et que je tombe glorieusement comme ceux que j'ai imités !...
Le pays était encore agité des secousses de la guerre d'extermination qu'il venait de subir. La Grèce naissait à peine de la mort de ses enfants. La société n'avait pas
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encore eu le temps de trouver ses bases. Les esprits et les cœurs, formés pour la délivrance, voyaient toujours l'héroïsme dans la lutte^ plus que dans la sagesse patiente.
Mais voici que la Grèce possède un roi.
Tous sont dans l'enthousiasme. Soutzo luimême ne fait plus d'opposition, pour le moment du moins.
O joie, s'écrie-t-il, ô jour à jamais heureux, — lorsque, sur le rivage grec, tu t'élançais cavalier superbe — et parcourant les vertes campagnes de Nauplie, — tu avais trois myriades d'Hellènes à ta suite. •— Ton aimable sourire, ton aspect guerrier, — - le charme de ta jeunesse enchantaient le peuple
— qui marchait sur tes pas, en versant des larmes de joie. — Les cris de réjouissance et les trompettes,
— les salves du haut des forts et des vaisseaux » annonçaient l'indépendance de la Grèce. — L'air était pur, douce était la lumière, — le soleil souriait au jubilé de la Grèce.
Cette joie fut de courte durée. Othon ne venait pas seul en Grèce. Il était entouré de conseillers allemands; une armée bavaroise Pescortait*
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La Grèce, privée de ses libertés, s'écrie Soutîo, gémissait sous l'oppression d'insolents Bavarois.
Et ailleurs :
La Grèce qui, hier encore, s'exposait à une mort glorieuse, — la Grèce qui réchauffait ses mains glacées à la lueur des vaisseaux turcs enflammés, — brisant ses épaisses chaînes de fer, — se voit maintenant les mains liées et traitée en esclave par des Bavarois.
Le poète n'était pas seul à protester contre le système de gouvernement importé par rétranger. L^accumulation des fautes des Bavarois fit oublier à la Grèce ce qu'elle leur devait : d'avoir guidé ses premiers pas vers l'organisation civile et législative.
En 1 843 , le roi Othon dut accepter une Constitution et congédier les Allemands. Mais, après cette victoire, les motifs d'irritation ne manquèrent pas à Soutzo. Il n'était pas né pour vivre content. L'expulsion du roi Othon elle-même vint trop tard pour le satisfaire.
Il mourut malheureux, quelques mois
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après cet événement, en i863, dans Thôpital grec de Smyrne.
Alexandre Soutzo n'a pas seulement écrit des satires politiques. Il est aussi l'auteur de trois comédies : le Prodigue^ où il a imité de très près quelques scènes de Molière ; le Premier Ministre et le Poète indomptable.
Ces titres seuls dénotent qu'il s'agit de satires politiques. Ce sont des pamphlets en dialogue, plus que des pièces de théâtre.
Soutzo a encore écrit l'Errant, poème en quatre chants, dans la composition duquel il ne serait pas difficile de retrouver l'inspiration de Childe-Harold, Ce poème contient des vers d'une grande beauté, et le détail, sinon Tensemble, justifie le succès qu'il a trouvé en Grèce.
A la fin de iSSy, Soutzo publiait la première partie d'un poème resté inachevé, dont il voulait faire une sorte d'épopée de la Révolution grecque.
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Soutzo a donné à sa pensée toutes les formes littéraires, sans se préoccuper de rester original. Il a imité tour à tour Molière et Byron, Béranger et Barthélémy.
Ce qui lui est bien personnel, c'est l'expression ardente de son patriotisme, c'est son dévouement à la liberté, son esprit d'opposition indomptable, l'heureuse facilité avec laquelle il manie sa langue, et la beauté de ses vers. Ces qualités ont fait d'Alexandre Soutzo Tun des plus illustres poètes de la Grèce contemporaine, surtout à une époque où la poésie lettrée n'était pas surabondamment cultivée comme elle l'est aujourd'hui.
Alexandre et son frère Panajoti ont eu une influence prépondérante sur le goût de cette poésie lettrée ; durant un quart de siècle, ils l'ont exclusivement inspirée; ce sont eux qui ont présidé à son développement et ils ont régné en souverains dans ce domaine.
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De même que son frère, Panajoti Soutzo fit ses débuts poétiques en français. En 1828, il publiait à Paris, chez Euler frères, les Odes d'un jeune Grec^ suivis de six chants de guerre écrits en vers grecs.
Victor Hugo a fait cet honneur à Soutzo, de choisir l'un de ses chants de guerre comme épigraphe à une de ses Orientales. Le jeune Grec avait dédié Tune de ses odes françaises à Victor Hugo, « le hardi et original poète », comme il le qualifiait dans sa dédicace. La
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pièce dédiée en 1828 à Victor Hugo est une ode au Mont Blanc :
Salut, géant altier, salut, mont sourcilleux ! Un triple diadème orné de diamants Resplendit sur ton front respecté par les ans. Tu tiens une avalanche en ton immense fronde. Tu l'agites sans cesse et menace le monde ; Pareil à ce Titan dont le dos spacieux Tremblait et fléchissait sous le fardeau des cieux, Tu penches sur la terre, et ton corps qui s'incline Semble du firmament arrêter la ruine.
Dans les vers français de ce petit volume, il y avait, malgré la difficulté pour un étranger d'écrire en une autre langue que la sienne, des beautés pleines de promesses pour l'avenir.
De retour en Grèce, il publia, en 1 83 1 , des chansons d'amour qui, sans avoir la grâce parfaite des chansons de Christopoulos, sont remplies de charme et d'harmonie.
Le poème dramatique de Panajoti, le Pèlerin^ est son plus grand titre à la gloire
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poétique. Sous sa forme dramatisée, le Pèlerin n'est qu'un poème lyrique en dialogue.
L'intrigue et l'action y occupent une très petite place et ne suffiraient point à intéresser le lecteur. C'est un chant d'amour.
Nous en trouvons le germe dans Tode française :
Prononcée sur le toinheau de la jeune Ralou, mon amie d'enfance.
Quand je f ai rencontrée au seuil de Texistence,
Que le monde était radieux !
Auprès de toi, bercé dans les bras de l'enfance,
Je rêvais le bonheur des cieux.
Je voyais l'avenir sous la vapeur dorée
D'un vague et rayonnant espoir ; Ceinte de fleurs, la vie, à ma vue égarée.
Paraissait un beau jour sans soir.
Je- vais cacher au fond d'un sombre monastère
De mes jours le pâle flambeau ; Je vais au pied d'Athos, sous un pin solitaire,
Creuser lentement mon tombeau.
Là, puissé-je oublier les hommes, la nature.
Trouver un terme à ma douleur !
Le fond d'une cellule, un vêtement de bure,
Voilà ce qui plaît à mon cœur !
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C'est là, en effet, dans un couvent du mont Athos, sous la robe d'un moine, que le pèlerin s'efforce d'oublier son amour.
Ralou, qu'il croyait morte, lui apparaît vivante, enflamme de nouveau son cœur, qui cherchait des consolations dans la religion, et n'y trouvait que la tristesse. La rencontre des deux amants n'est pas mise à profit pour amener un dénouement dramatique. Ralou meurt pour ainsi dire une seconde fois, et le pèlerin se tue, désespéré.
En dehors du plan, où n'entre aucune composition artistique, aucune science littéraire, on peut reprocher à Panajoti Soutzo de se laisser trop influencer par l'imitation de Lamartine et de Byron. Mais, en Grèce, on ne songeait guère, à l'époque du succès du jeune poète, à disséquer son talent. On en jouissait sans l'analyser.
Le sentiment de mélancolie qui domine dans le Pèlerin est cependant bien person-
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nel ; la facture du vers est d'une belle forme et sa sonorité mélodieuse berce Pesprit avec des notes particulières, qui n'appartiennent qu'à Panajoti Soutzo.
La jeune génération à laquelle l'auteur du Pèlerin s'adressait, avait grandi dans les angoisses, dans les tourments de la révolution. Elle avait besoin d'entendre vibrer le rythme adouci des sentiments tendres, après que la voix des Furies avait prolongé les horreurs d'une guerre sans pitié. La jeunesse grecque s'éprit de ses vers, où Ton parlait un langage nouveau pour elle, qui Papaisait. Le Pèlerin fut si populaire d'un bout à l'autre de la Grèce^ que sa popularité n'est pas épuisée. On en récite moins qu'autrefois des passages; mais le suivant charme toujours les oreilles grecques :
Vois-tu ce torrent — qui coule ses sombres flots, — vois-tu ce roseau — qui tremble en se penchant? ?- l-e roseau, c'est moi, — le torrent, c'est ma viç,
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— et mon avenir ce sont les sables — de ce désert aride. —Ta vie, ô pèlerin, coule triste et assombrie;
— les montagnes et leurs nuages, voilà tes seuls compagnons. — Tes amis t'ont abandonné dans la solitude ; — les lèvres de ta fidèle amante ont été fermées par la mort. — Tout a changé, tout, hommes , nature, temps ; — le Créateur seul n'a pas changé ;
— lui seul ne change jamais. — Tout le monde t'a dressé des embûches trompeuses, — lui seul est resté ton père et ton défenseur.
Le sentiment religieux, Tamour de la patrie tiennent une place considérable dans ce poème et sont bien l'expression du temps un peu mystique où ils ont été écrits. Le pèlerin et les moines, ses compagnons, s'entretiennent de ce qu'on retrouve à travers tous les âges de la Grèce : la piété, le culte, la religion; mais ce qui soutient l'intérêt du poème et en marque le caractère, c'est l'amour du Pèlerin.
Panajoti Soutzo a écrit, outre le Pèlerin^ les Odes françaises et ses poésies lyriques, quatre tragédies en vers : ('ffiçonr^u, Kara'U-
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kos, Vlachavas, le Messie. Toutes ces pièces sont faibles comme action et comme caractère. Elles contiennent chacune de très beaux vers, d'un sentiment patriotique très élevé; mais l'élément dramatique y fait défaut. De même qu'Alexandre est resté le poète satirique, Panajoti, dans tout ce qu'il a fait, reste un poète lyrique.
Non content de l'action qu'il exerçait par son talent personnel, Panajoti voulut ériger en système les théories qu'il avait sur la façon d'écrire la langue grecque. Ses théories étaient si absolues, qu'il dut refaire son Pèlerin pour en corriger les formes grammaticales dans le modèle antique qu'il préconisait.
Il a gâté son poème et prouvé, par là, que son système était défectueux. Le livre qu'il publia sur ce sujet, et dont le titre prétentieux : la Nouvelle École, prouve assez qu'il se posait en révélateur d'une
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littérature, eut pour effet de l'exposer à la critique du vieux professeur Asopios, Pun des plus savants hellénistes que la Grèce eût possédés depuis Coray, et, par conséquent, un juge plus autorisé que Panajoti en matière de purisme.
Dans un livre plein d'esprit et de science, Asopios, démontrant le ridicule des prétentions de la nouvelle école et détaillant le côté faible des systèmes littéraires qui veulent arrêter la vie, comme Josué arrêta le soleil, et donner au fond nouveau des sentiments une forme vieillie, se fit le défenseur de la langue poétique populaire.
Cette question de langue a été et est encore aujourd'hui un sujet de discussion et de préoccupation en Grèce. Chez nous, Victor Hugo l'a résolue. Nous aurons l'occasion d'y revenir dans le cours de ces Etudes, afin de faire comprendre à nos lecteurs les raisons historiques et tradition*
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nelles qui alimentent ces controverses.
Nous n'y prendrons point une part plus grande que celle qu'une étrangère peut se permettre, mais nous y apporterons le jugement que les travaux scientifiques sur le langage, que l'expérience littéraire autorisent à formuler dans les ensembles, comme des lois auxquelles les lettrés et les écriv^iins ne peuvent inpunément se soustraire.
Quoi qu'il en soit, le nom de Panajoti Soutzo, et celui de son frère, ne peuvent être oubliés en Grèce. Tous deux tiennent et tiendront une place considérable dans l'histoire de la nouvelle littérature grecque, par l'influence qu'ils ont exercée, plus encore que par leur talent poétique.
Panajoti Soutzo est mort à Athènes en 1868. Nous ne pouvons nous séparer de lui sans donner comme échantillon de ses élégies, la pièce suivante, prise dans la tf2|-»
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duction élégante et très fidèle qu'en a faîte son compatriote, M. Rangabé: