ODE SUR LA MORT DE L'AMIRAL MIAOULIS
Non, il n*est pas tombé lorsqu'armé de la foudre Il chassait devant lui cent vaisseaux orgueilleux; Et les débris fumants de la frégate en poudre N'ont point enseveli ses restes glorieux, ^
Cependant il fut grand à son heure dernière.
Lorsqu'il eut reconnu la barque des enfers, Il la vit sans trembler, de cette mine altière Dont il fixait jadis les forts mouvants des mers.
Patras de ce grand jour conserve la mémoire, Lorsque seul, combattant les flottes de Tahir, Il vit sous les boulets et sous la flamme noire L'horizon s'embraser et le ciel s'obscurcir.
Debout sur le tillac de sa barque intrépide, D'une main il réglait son sillage incertain ; De l'autre, aidant le brave, exhortant le timide, Il opposait au nombre un courage d'airain.
Il n'est plus ! Couronné de lauriers et de palme Son front de ses hauts faits garde le souvenir. Ennemi, ce beau front est immobile et calme, pour la première fois viens le voir sans pâlir !
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De notre liberté le grand pilier sHCcombe.
Veuve, l'antique Gloire, au milieu des débris, Pour chacun de ses fils vient ouvrir une tombe Que l'étranger hautain contemple avec mépris.
Des faits de les aïeux conserve la mémoire, Jeune race, étrangère à leurs guerriers exploits : Et si leurs monuments tombent en poudre, crois A l'immortalité du livre de l'Histoire.
L'astre brillant des cieux.dans sa course étemelle, Reflétera ces temps toujours grands, toujours beaux, Et prêtera toujours une splendeur nouvelle Aux rayons immortels qui couvrent le héros.
Le ton des vers qui précèdent démontre, une fois de plus, que si Técole ionienne s'est produite sous Pinfluence de l'Italie, récole de Constantinople, transplantée à Athènes et personnifiée par les Soutzo, s'est presque entièrement abandonnée à l'influence française.
M. Alexandre Rangabé est le dernier représentant de cette dernière école. Naguère ministre de Grèce, à Paris, il est, aujourd'hui, accrédité en la même qualité à Berlin.
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Né à Gonstantinople en 1810; fils de Jacques Rangabé, l'habile traducteur des chefs-d'œuvre de la scène française ; neveu de Rizo Néroulojs ; compatriote de Soutzo, il a su prendre la place à laquelle ses origines le destinaient.
M. Rangabé a beaucoup écrit dans des genres et sur des sujets très différents. Sa situation officielle lui a d'ailleurs pris une grande partie de son temps, sa carrière de ministre et de diplomate ayant été sans cesse remplie par des situations importantes.
Professeur d'archéologie à l'Université d'Athènes, il a publié une histoire estimée de Tart antique, et deux volumes d'archéologie hellénique. Il est l'auteur de chrestomathies grecques et françaises, de livres de mathématiques, d'une grammaire grecque.
Il a été rédacteur ou collaborateur de diverses revues, d'un journal politique, d'un
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dictionnaire. Il a écrit des nouvelles et des romans, dont quelques-uns ont été traduits en français. M, Rangabé a fait luimême des traductions d'ouvrages très divers depuis des livres d'enfants, comme Robinson Crusoé, jusqu'aux Vies de Plutarque.
Son activité a été prodigieuse, sa fécondité extraordinaire, et nous sommes heureuse de constater qu'elle n'est pas éteinte; en ce moment encore, une revue d'Athènes, VHestia, publie sa traduction de Sans Famille,
La critique a quelquefois blâmé M, Rangabé de ses qualités mêmes. On Ta accusé d'avoir gaspillé son incontestable talent.
Plusieurs ont affirmé qu'en faisant moins, il eût pu faire mieux. Cependant, il ne faut pas oublier que lorsque M. Rangabé commença en Grèce sa carrière littéraire, le nombre des savants se trouvait encore si restreint, l'avidité d'apprendre était si grande
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dans ce pays, que c'eût été de Tégoïsme que de se garder pour une spécialité. Il était du devoir des hommes de talent de se multiplier.
C'est ce qu'a voulu sciemment M . Rangabé. Il s'est dépensé sans compter. Nul ne peut être autorisé à lui marchander ses succès, à en diminuer Téclat, et Ton peut dire qu'il a bien mérité de la littérature et de la patrie grecques.
Ici, nous n'avons à nous occuper que du poète, dont l'œuvre est aussi considérable que celle du prosateur.
Elles remplit quatre volumes in-octavo dans l'édition complète de ses œuvres ; cela, sans compter trois autres volumes renfermant ses traductions en vers de tragédies antiques, et une traduction en octaves rimées de la Jérusalem délivrée.
Comme ses compatriotes les Soutzo, M.
Rangabé s'est exercé dans presque tous les
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genres : poésie lyrique, drame, comédie, poésie narrative. Il serait difficile de le suivre à travers les phases multiples de son talent, et nous ne le pourrions sans sortir du cadre de ces courtes Études. Un ou deux extraits peuvent suffire d'ailleurs pour permettre au lecteur de juger la manière du poète.
M. Rangabé, du reste, a facilité cette tâche à ses appréciateurs, en se consacrant à lui-même des pages remarquables dans son Histoire littéraire de la Grèce moderne, livre qu'il a publié en français, et que nous avons omis à dessein tout à Pheure d'énumérer, nous réservant de le citer.
On ne peut mieux choisir, nous le croyons, qu'en donnant sa traduction en vers français des premières strophes de son poème : le Trajet de Bacchus.
L'Egée aux flots silencieux Dormait à Phorizon bleuâtre.
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Qu'on levât ou baissât les yeux, On découvrait partout des cieux, Un ciel d'azur, un ciel d'albâtre.
L'astre du jour, en se penchant Sur les flots assoupis qu'il dore, Couvre de flammes le couchant, Et la mer est un vaste champ Qu'un vaste embrasement dévore.
Là-bas où, caressant le flot, Le vent le brunit et le frise, Qu'est-ce qui vient glissant sur l'eau Est-ce un navire, est-ce un oiseau Déployant son aile à la brise ?
C'est un navire. En arrivant
Il montre sa noire carène.
Il passe comme un mont mouvant,
Et son grand mât déroule au vent
Sa banderole tyrrhénienne.
Il vient majestueux et lent.
L'écume en argenté la quille ; Et le large sillon qu'il fend, En pressant la mer sur son flanc, Accuse un progrès tranquille.
Les marins aux muscles d'acier Vaquaient arec des cris sauvages
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L'ECOLE DE CONSTANTINOPLE i5i
Aux travaux du rude métier, L'un à hisser, l'autre à plier La large voile ou les cordages.
D'autres, autour du mât serrés.
Contemplaient Phorizon immense Et la rame à coups mesurés Retombait sur les flots moirés, Du chant répétant la cadence.
Le pont est large, et le devant Tremble, ébranlé par la pyrrhique.
Les pas se mesurent souvent Sur les voix, qui jettent au vent Le refrain d*un hymne nautique.
Un homme à Parrière est couché Sur un lit de peau de panthère.
Sur son bras son corps est penché, Et ses traits portent le cachet D'une beauté printanière, etc.
L'habileté de M. Rangabé à manier le vers français donne la mesure de l'art qu'il possède dans sa langue. Il est toujours élégant, harmonieux, aisé. Il surmonte avec un bonheur constant les difficultés de la rime.
C'est un poète toujours agréable, et ce n'est
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pas seulement par la quantité de ses productions, maïs aussi par leurs mérites que M. Rangabé a su conquérir en Grèce une célébrité dont il jouit depuis Pépoque où il occupa dans le Parnasse moderne une place à côté des Soutzo.
Parmi les pièces dramatiques de M. Rangabé, la meilleure comme la plus populaire, est sa comédie : les Noces de CoutrouliSy satire très spirituelle des mœurs politiques en Grèce. Coutroulis est un tailleur qui veut prendre femme. La petite bourgeoise qu'il a choisie a lu des romans ; elle est ambitieuse et refuse le tailleur, en lui disant, pour se débarrasser de lui, qu'elle n'épousera qu'un ministre! Ministre! la chose pourrait paraître difficile ailleurs qu'en Grèce. Le tailleur ne la trouve pas impossible. Il essaye donc, et, grâce à une ruse de son apprenti, il finit par croire qu'il est devenu ministre. La belle elle-même
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se laisse prendre au piège dressé par le Sganarelle grec. Le mariage se fait, et c*est après seulement que Coutroulîs se voit dépouillé de son portefeuille imaginaire.
Le dialogue des Noces de Coutroulîs est plein de verve, les caractères finement dessinés, la langue facile et vive. En somme, c'est l'une des meilleures productions dramatiques de la Grèce moderne.
M. Rangabé a introduit le chœur dans cette comédie. Nous ne savons pas jusqu'à quel point cette réminiscence ou cette innovation ajoute à l'intérêt de Faction, même sur une scène grecque. Ce que le chœur dit est fort bien dit. Le savant auteur s'est scrupuleusement conformé aux règles de l'art ancien.
Nous ne voulons pas entrer ici dans la question et décider si les mètres antiques peuvent être populaires en grec moderne. Il
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■ I III J- in 111 l»il 1- ^ •
nous £siudrait consulter le peujde luip^méme qui fait les succès durables.
On peut, en terminant, dire de M, Rangabéque son action, comme celle desSoutzo, a été prépondérante sur la nouvelle école, non seulement par ses poésies, mais par se§ conseils, par se^ doctrines et par le poids de ses jugements dans les concours litté»
raîres. Nous analysons les résultats de ces influences dans Tétude consacrée à la nouvelle école : TÉcole d'Athènes.
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Il y a quatre ans, tandis que les armées russes marchaient sur les Balkans, et que la Grèce brûlait du patriotique désir de se jeter dans la mêlée; que les jeunes hommes se préparaient à la guerre et que les femmes grecques faisaient de la charpie; la société d'Athènes, enfiévrée par l'attente d'événements graves, d'où le sort futur de la patrie hellénique pouvait dépendre, trouvait un délassement à suivre les péripéties d'un tournoi littéraire dont les combattants et
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les juges remplissaient les salles de la société littéraire « le Parnasse ».
Un concours de poésie dramatique avait été ouvert sous le patronage de cette société. Les concurrents étaient nombreux ; on en comptait une douzaine. Cependant aucune des œuvres soumises à l'appréciation du jury parnassien n'avait été jugée digne d'obtenir le prix du concours.
Le rapporteur, M. Roïdis, écrivain fort spirituel, critique fin et éclairé, se pressait un peu trop de conclure, sur une expérience sans résultat, à la stérilité poétique de son temps. <( Un poète, écrivait M. Roïdis, ne peut naître en dehors d'une atmosphère poétique quelconque. » Il affirmait, dans son rapport, qu'une pareille atmosphère n'existe pas, à l'heure qu'il est, en Grèce; que, Tindépendance une fois conquise, les Grecs se sont appliqués uniquement à en faire germer les fruits ; que
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les préoccupations matérielles n'y laissent point de place à l'idéal.
La thèse du rapporteur serait curieuse à suivre dans tout son développement, si notre cadre le permettait ; mais nous devons courir un peu à travers les déductions.
Bornons-nous à constater que si la Grèce traverse, en efifet, une période prosaïque, la verve de la fine satire n'en a pas souffert; témoin la preuve fournie par M. Roïdis lui-même.
M. Angélos Vlachos, un des écrivains les plus féconds d'Athènes, prosateur et poète à la fois, donna la réplique à M. Roïdis, en faisant une étude sur le poète Zalocostas. Il démontra par un exemple que la source de la poésie n'est point tarie.
M. Roïdis riposta par deux conférences:
dans Tune il reprit sa thèse et soutint à nouveau que le milieu actuel n'est pas favorable à la poésie, fortifiant son argumen-^
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tation d'une série «de citations savantes tirées d'Aristote, de Hegel, de Scbelling et de Charles Levêque ; dans l'autre, il examina, sans enthousiasme, Tœuvre poétique de la Grèce contemporaine.
Ces conférences soulevèrent une tempête de protestations poétiques. M. Vlachos combattit une dernière fois sur le terrain où il s'était placé. Mais M. Roïdis, ne se lassant pas de la réplique, finît par décourager la défense, et il remporta la victoire du dernier mot.
La critique est toujours bienfaisante, même lorsqu'elle est passionnée. Elle oblige à de sérieuses discussions. On n'avait pas vu à Athènes une pareille explosion d'arguments, dépensés pour ou contre une opinion littéraire, depuis le jour où le savant vieillard Asopius s'en prenait à Panajoti Soutzo pour combattre ses sys-r t^mçs çt son œuvre.
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Mais la condamnation subie par la poésic du jour était-elle juste et devait-elle être définitive? M. Vlachos, heureusement inspiré lorsqu'il citait Zalocostas comme preuve de la vitalité poétique en Grèce, faisait appel à de nouveaux jugements sur la question.
Sans doute, il faut penser avec Asopius d*abord, et ensuite avec M. Roïdis, qu'à Athènes, durant un quart de siècle, la poésie a traversé une période critique ; que, soumise à une tutelle jalouse, il lui a été nécessaire de faire un effort pour redevenir libre et pour retrouver sa voie. C'est, il nous semble, ce qu'elle fait en ce moment.
La Grèce n'a marché vers sa régénération qu'à travers les épreuves des transitions. Le contre-coup de ses luttes devait se traduire en tâtonnements sur toutes choses, même dans la littérature et dans la poésie.
^ais elle est sortie avec bonheur de taqt
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d'hésitations; il n'est permis sur aucun point de douter de sa délivrance. Ici d'ailleurs les signes sont manifestes, et l'émancipation de la poésie a déjà commencé à Athènes. Elle rompt les liens auxquels on voulait irrémédiablement l'attacher, et reprend son libre essor.
Du reste, M. Roïdis lui-même ne paraît formuler des griefs que contre l'École d'Athènes seule ; car, en relevant le mérite des poètes qui ont illustré sa patrie durant le premier quart de ce siècle, il se plaît en même temps à reconnaître le talent de Valaoritis, qui appartenait à une autre école, ainsi que la valeur de M. Achille Paraschos, qui personnifie à nos yeux l'émancipation poétique dont nous venons de parler.
Pourquoi ne pas l'avouer ? Nous commençons cette étape de nos études non sans quelque souci* Le moment est venu de sor^
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tir de l'histoire et de pénétrer en pleine actualité.
Ce qui paraît le plus effrayant à un critique, c'est Fabondance des matériaux accumulés devant lui ; s'il a, comme nous, des scrupules, il prévoit son embarras, la difficulté qu'il ne pourra éviter de limiter ses choix, le risque qu'il court dans sa hâte de méconnaître telle production peut-être supérieure à une autre, et la crainte de passer sous silence une oeuvre qui mérite d'être louée.
Pour donner une idée de la somme de matériaux à connaître, il suffit de dire que, dans une anthologie tout récemment publiée à Athènes par M. Mataranga, poète luimême, l'index des poètes vivants seul donne quarante-huit noms. En outre, l'éditeur promet un second volume contenant des extraits de poésies dont les auteurs n'ont pu trouver place dans le premier. Et com-
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bien parmi cent qu'on n'aura pas admis à figurer dans cette anthologie penseront qu'eux aussi avaient le droit d'être appelés et d'être élus I II est vrai que, dans le nombre de ceux qui ne sont pas omis,^ plusieurs représentent d'autres écoles; mais la grande majorité appartient à l'École d'Athènes, à récole des poètes puristes, disons le mot.
Ce n'est pas la quantité de$ poètes seule qui est un étonnement pour l'esprit, mais la fécondité de certains d'entre eux. Pour ne citer qu'au hasard, nous trouvons que
^M. Sophoclès Carydis a publié divers recueils de poésies lyriques, des drames, des comédies, etc, et qu'il ajoute à ce bagage, en volumes, qui se succèdent sans interruption, les nombreuses satires qu'il a insérées dans les journaux humoristiques dont il était le rédacteur. Un autre poète, M. Sy-
" nadinos, vient de faire paraître, — si nous
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ne sommes pas en retard, -^ le onzième volume de ses poésies lyriques. Un troisième, M. Antoniadis, directeur de gymnase (situa»
tion correspondant à celle de nos proviseurs de lycées), met au jour, avec une facilité prodigieuse, des poèmes, tantôt drame, tan^^ tôt épopée, dont 1^ vers coulent par milliers et dont la plupart ont Theureuse fortune d'être couronnés par l'Université, M. Viacbos, enfin, dont nous avons déjà parlée peut annoncer, sur la couverture dç Tua de ses livres, trente-deux volumes, dont la moitié de productions poétiques, parmi les»quçUes nous devons signaler une bonne traduction des Méditations poétiques de Lamartine. Cette trente-troisième publica^ tion de M* Vlachos est aussi une traduction, faite par lui et couronnée par Ji'ynivçr-* site; du Nathan le Sage de Lessing.
Il est vrai qu'à côté de cette facilité de certains poètes^ on en voit d'autres dont
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toute l'œuvre tient en petites brochures.
Plût au ciel, pour le critique, que ceux-ci fussent en majorité ! Le temps fera sa besogne habituelle : il éliminera de cet amas de vers ce qui doit disparaître ; déjà le public, dont le goût se forme, oublie ce qu'il faut oubUer. Ajoutons aussi l'influence d'une critique impartiale et sévère, comme celle que M. Roïdis vient d'inaugurer de nouveau, et qui doit éclairer Topinion sur les poètes, et les poètes sur eux-mêmes.
Si la critique est plus aisée que Fart, elle est parfois aussi difficile. Les poètes d'Athènes apprendront, il faut le leur souhaiter, à produire moins, à ne pas publier tout ce qu'ils produisent, et à préférer une muse stérile à l'intrépide muse de la médiocrité.
Il faut être Alfred de Musset pour avoir le droit d'écrire, à propos d'un enfant borgne ou bossu, que :
C'est déjà bien joli quand on en a fait un«
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Pour être juste, il est bon de convenir que la responsabilité de l'abondance poétique dans Athènes n'incombe pas aux poètes seuls. Faire des vers est chose presque naturelle en Grèce. On connaît les Mirologues que les femmes improvisent en pleurant sur les morts. De même, dans plusieurs îles, les jeunes filles, dans leurs jeux, échangent des couplets improvisés. Ailleurs, on se jette à la tête, en s'abordant, de gais propos rimes. C'est dans les instincts de la race, dans ses habitudes, et l'atmosphère grecque n'a jamais cessé d'être poétique, malgré le rapport, les conférences et l'opinion de M. Roïdis.
Ainsi s'est formée cette belle poésie populaire, qui eut. des fastes, et qui redeviendra rinspiration d'une poésie vraiment nationale. Il ne fallait que bien diriger des aptitudes naturelles, en y mettant un frein; or, c'est le contraire qu'on a fait. En pous-
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sant à la production, n'a-t-on pas risqué d'épuiser la sève ?
Depuis environ trente ans, grâce au concours généreux des riches Grecs fixés à l'étranger, rUniversité d'Athènes a fondé un concours de poésie. Dans un esprit d'encouragement excessif, au lieu d'astreindre les concurrents à un nombre limité de vers et à un sujet choisi d'avance, on leur laissa libené pleine et entière quant au sujet à traiter, et l'on n'exigea qu'un minimum de vers^cing cents, — qui peut paraître déjà trop considérable, — laissant le champ libre au maximum. La seule condition imposée rappelle rintolérance de nos classiques à Pheure des grandes luttes romantiques : elle porte sur la langue à employer. On la voulut conforme à la théorie des puristes, et Ton refusa tout ce qui est écrit en langue populaire*
Cependant on ne se résolut à cette exclusion qu'après le troisième ou le quatrième
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concours, et lorsqu'il fut prouvé que le grand nombre des poèmes présentés à l'admission étaient écrits en celte langue vulgaire, indigne d'être acceptée par les muses. fl fallut vingt années d'expérience à TUniversité pour qu'elle revînt de ce parti pris* Et ce fut à l'inauguration de la statue du patriarche Grégoire, supplicié par les Turcs en 1821^ qu'en 1872, voulant célébrer patun hymne cette fête nationale, l'Université elle-même s'adressa à Valaoritis^ qui écrivait en langue populaire et n'appartenait pas à l'école qu'on avait pris tant de peine à former* Quoi qu'il en advînt plus tard, le concours une fois établi, la jeunesse des écoles et de l'Université ne pouvait manquer de répondre à l'appel. Des professeurs ne dédaignèrent pas non plus de se mesurer avec leurs élèves. Quelques-uns se mirent à faire des vers sur le modèle imposé, et femportêfent le prix.
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Or, ce prix valait la peine d'être convoité.
Une couronne de laurier d'abord était décernée publiquement au triomphateur devant une assemblée d'élite, qui n'épargnait point ses applaudissements. Cette récompense, toute d'honneur, était accompagnée d'une autre, parfois plus nécessaire, de mille drachmes. A Athènes comme ailleurs, si les poètes sont censés vivre dans les nuages, ils n'en sont pas moins exposés aux besoins matériels de la vie.
Ceux qu'il fallait plaindre et qui véritablement méritaient la compassion, étaient les professeurs désignés pour former la commission, juger les poèmes présentés, et décerner le prix. Lire tant de vers manuscrits, en faire l'analyse, en relever les fautes ou en rechercher le mérite, rédiger des rapports qu'il fallait lire en public, — la tâche pouvait paraître ingrate, même après qu'on eut songé à rémunérer de telles peines. Mais
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Pépreuve principale venait des récriminations des poètes éconduits. Rarement elles furent justes; plus rarement, surtout, mesurées. Il serait plaisant et instructif peut-être de faire Thistoire de toute la littérature aggressive à laquelle ces démêlés ont donné naissance. Cela fournirait un chapitre àiaménités littéraires à ajouter au livre d*Isaac Disraeli.
L'Université a donc forcé, comme nous le disions, la production des vers en Grèce, sans obtenir le résultat qu'elle avait en vue : faire de la langue savante l'instrument de la poésie nationale. L'école d'Athènes procède de l'école de Constantinople. Ses maîtres immédiats ont été les Soutzo et M. Rangabé; mais l'Université, en s'inspirant de leur influence, a fait plus. Elle a essayé, par ses concours, d'imposer le genre qui avait ses faveurs et de ramener de plus en plus la langue actuelle vers les formes
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grammaticales du grec ancien. L'école d'Athènes a donc été formée par TUniversité. Nous tâcherons de donner une idée de ses tendances et de ses mérites, en analysant l'œuvre de quelques-uns de ses meilleurs poètes.
Le premier lauréat des concours fut Georges Zalocostas. Lorsqu'ils reconnurent son talent et en rendirent témoignage, les rapporteurs inaugurèrent d'une façon brillante ces nouvelles Panathénées.
Zalocostas n'était plus un homme jeune alors. Il nous le dit lui-même dans les premiers vers de son poème couronné, intitulé Missolonghi :
— Ayant toujours vécu loin du service des muses, — et quoique plus de la moitié de ma vie soit déjà écoulée, — je me présente dans la lice. — L'âme
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encore forte, je veux chanter — une grande histoire. — Une déesse auguste soulève le rideau du passé, — et, du haut des cieux, flamboyante, — me désigne de sa main — les côtes arides de Keras* sovon.
Cette entrée en matière, simple et précise, est bien dans la manière de Zalocostas. Il va droit au but, disant ce qu'il a senti, rien de plus. Lorsqu'il chante surtout les faits d'armes de la révolution grecque, on voit que c'est un soldat qui parle, et c^est un soldat, en effet. Né vers i8o5, en Épire, il n'avait que seize ans lorsque, de l'Italie où il faisait ses études, il accourut avec son père et son frère aîné faire ses premières armes dans ce Missolonghi qu'il devait chanter plus tard. Peut-être, comme Ta remarqué Vlachos, est-ce son propre portrait qu'il fait lorsque, dai^3 son poème, il décrit le brave Dimos :
Sa forte épaule supporte son fusil. ^ Quoique harassé de fatigue, il redresse sa poitrine ; — son
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pas est rapide ; — sur son épaule gauche est jetée sa capote blanche aux longs poils, — - teinte de sang noir; — de son bonnet à houppe flottante s'échappe sa chevelure ; — son regard lance des éclairs ; — un sourire amer est sur ses lèvres.
Ses pistolets sont incrustés d'argent, — son sabre est à lame recourbée, — Voyez sa taille élancée, ses jarrets vigoureux ! — Tout jeune il a ceint Pépée, — il n'a pas encore ses vingt ans ; — mais comme s'il avait vieilli dans les combats, il passe,— l'âme pleine de courage, le brave soldat ! — La patrie de tels guerriers ne supporte pas le joug !
Voilà bien le vrai palikare.
La guerre finie, Zalocostas resta au service. Il a vécu et il est mort portant l'uniforme d'officier. Mais le soldat était doublé d'un poète. Ce fut en évoquant ses souvenirs qu'il chanta, dans des vers d'une mâle beauté, plusieurs épisodes de cette guerre qu'il avait faite, de ces combats qu*il avait combattus.
Voici le commencement de son poème sur le Khan de Gravia^ où le chef célèbre, Odyssée, s'illustra en 182 1 :
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Du bruit des instruments retentit — la montagne en face de Gravia;— les armes d'or étincellent,— les fustanelles s^ agitent.
Les palikares descendent vers le Khan — par le sentier tournant et rapide, — et la flûte, de sa voix aiguë, — entonne un refrain joyeux.
Odyssée aux pieds légers les conduit. — Couvant dans son sein un projet audacieux, — il s'avance vers le Khan. Ils y sont arrivés ; — le chœur s'arrête ; — ils s'y enferment, et Odyssée parle :
a La patrie nous appelle ici, — ô braves soldats.
— Ils vont s'abattre ici — les ennemis en bataillons innombrables. — Il sera un champ de gloire — ce Khan obscur ! — Dans leur célèbre défilé s'éveilleront — les vieux morts de Sparte, — et le sol tremblera sous les pieds— de ces terribles combattants.
— Et à leur côté l'ombre de Diakos — mort sous Patroce supplice des Turcs, — tressaillira de joie — au bruit de nos fusils ! — Voyez là-bas, ils viennent — en pompe, nos ennemis. — Il sera un champ de gloire, — ce Khan obscur ! »
Tous se tournent et regardent. — Une multitude d'infidèles a déjà traversé le torrent. — Du lourd bruit de leurs pas — la terre est ébranlée.
On entend les coups de pistolet redoubler — et les longs hurlements des barbares ; — les chevaux écumants courent rapides, — en dressant leurs crinières.
Devançant tous, Tépée à la main, s^avance — \xt\
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derviche pressant un coursier. — Odyssée élève la voix : — « Où vas-tu, derviche ? » s'écrie-t-il.
a Je vais égorger les ennemis du Prophète, — et marchant sur leurs cadavres — glorifier Allah!,»
— Œ Oh ! fils du Prophète, ici — tu ne trouveras pas de hauts minarets, — tu n'y trouveras que des armes, — voici leurs voix... »
Les rênes et le sabre s'échappent — des mains du derviche ; — il tombe lourd sur la terre, — et le sang jaillit de sa blessure.
La sueur de la mort inonde — son front livide ; son cheval plein d'effroi — s'enfuit, allégé de son cavalier.
Zalocostas avait plus d'une corde à sa lyre ; il a souvent fait entrer Pamour dans ses compositions. Ainsi dans son second poème couronné : Armatoles et Klephtes^ qui contient de très beaux passages.
La pièce suivante, quoique son cadre soit limité, contient un petit drame d'amour d'un charme exquis.