‹ Poètes grecs contemporainsChapitre 20 sur 27 · A UN AMI · texte numérisé non relu

A UN AMI

Je sais quel poids de plomb pèse sur ta poitrine,

— quel feu venant du ciel te consume. — Je les ai connues, tes rêveries, et je sais comme on en souffre,

— lorsque les hommes sages autour de toi te répètent : Travaille.

Oui, tandis que tu marches pensif sur le rivage,

— ou que tu diriges tes pas sur la colline fleurie, — et que ta pensée enflammée erre au loin, — ils pressent le pas et te disent en passant : Travaille.

Et si le soleil couchant, si les enchantements du crépuscule; — si Fabîme du firmament absorbent tes regards distraits, — tandis que tu te sens emporté dans une douce extase, — ils te répètent, indifférents : Travaille.

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Si devant toi passe une vision, une femme aimée, — et que la parole expire sur tes lèvres, — et que ton cœur tressaille et se déchire, — ils te disent, impitoyables: Travaille...

Travaille ! oui, ami, efface-toi, tue-toi, — brise ta lyre aérienne aux doux sons, — mange dans la sueur de ton front le pain de ta vie, — et subis la malédiction du Créateur.

Travaille ! oui, réprime le vol de ton âme, -— et les battements de ton cœur, — ne regarde point les astres du ciel ni l'iris de la rosée. — En avant l La vie d'en bas va te révéler ses hideuses beautés î

Travaille I Prosterne-toi devant la sottise, — admire tout, et garde-toi bien, par un branlement de tête, — de trahir ton dégoût devant ce qui est laid.

Travaille ! et les mots mensongers que tu auras prononcés pendant le jour, — passe tes nuits à les effacer. — Veille; deviens un autre homme. Sois un monstre des ténèbres, — tramant des pièges ou creusant des tombes ; — travaille. Tends la main à des amitiés répugnantes. — Mens, vole...

Voilà tes instruments de travail, — et ne t'appelle plus un homme, et ne te nomme plus un Hellène

Le travail qui donne droit à l'étude n'est point si méprisable. On peut en travaillant, ne pas défendre seulement de

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mauvaises causes, ne point abaisser son caractère par des fréquentations seulement utiles; peiner pour vivre, c'est quelquefois parvenir à s'élever.

Au poète^ ne fût-il que poète, il faut répéter, aussi : Travaille, travaille! Les hauteurs de Tart ne s'atteignent pas sans effort, et la science d'écrire ne se conquiert point sans labeur.

Basiliadès, merveilleusement doué, mort jeune, n'a pu connaître les joies du travail. Il s'est évité de voir le temps lui échapper et de sentir instinctivement la vie trop courte.

Dans son drame de Galatee, ce qui m'avait frappée tout d'abord, c'était la puis* sance dans une sorte d'entassement gigantesque de tous les genres, de toutes les inspirations, dans un amalgame hardi des légendes anciennes et modernes.

J'ai donc déblayé ce drame étrange, re-

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pris en sous-œuvre Tinspiration du poète, ennobli avec lui la . légende populaire, si passionnée, si dramatique, j'ai résolument éliminé toute action inutile ou enchevêtrée, et j'ai essayé, dans la langue parlée des anciens, langue de ceux qui n'écrivaient pas encore, de dégager la passion simple et forte.

Basiliadès et Paparigopoulos se sont laissé trop influencer par Timitaiion du romantisme. Et pourquoi serait-on romantique ^n Grèce ? La Grèce n'en est point arrivée au degré de doute et de lassitude où la société en Occident était parvenue à l'époque de Péclosion du romantisme. Ainsi que nous le dit avec justesse M. Roïdis^ k Grèce n'est point malade de la maladie du siècle ; elle n'est pas encore mûre pour le désenchantement.

L'inspiration maladive n'est pas une

production naturelle du sol grec. On aime

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en Grèce, plus qu^ailleurS; la vie pour ellemême. La mélancolie, le découragement de Pâme, la plainte perpétuelle contre les duretés de la nature, contre les douleurs de l'existence, sont nées sous les épaisses forêts du Nord, non sous le clair olivier; elles sont le fruit de Tart gothique, non de' l'art païen, et tout cela ne peut, quoi que tassent quelques groupes, ou plutôt quelques rêveuses coteries, trouver un écho durable en Grèce.

Il y a de l'infatuation et de la jeunesse i §e croire plus malheureux que les autres* L'existence a des luttes cruelles, sans doute, mais si le courage doit servir à se défendre contre la blessure, il consiste à la supporter fièrement lorsqu'on Ta reçue. Le cri de la douleur peut être jeté; il est humain; mais l'éternelle désespérance des esprits chagrinés fatigue à la longue, et je ne doute pas que les sombres pensées de la

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jeunesse athénienne ne soient balayées au premier souffle d'un enthousiasme national.

Ce qui est triste à dire, mais ce qu'il faut pourtant répéter, c'est que l'esprit de la littérature actuelle en Grèce lui a été insufflé par la direction artificielle qu'on a voulu imposer aux poètes d'Athènes.

La soif des récompenses et des applaudissements a détourné la poésie actuelle de son cours. Elle avait sa source avec, sa langïiey avee son v@ft, avec sa ittâle îiîspirttioii, dâfis k poésie pô'pulaîré. Au ïtett de retremper la |euné poésie dàû^ lat foriU fiante étoda de rantkjuité, on a énéàufSgé une imittrti(M fjElCfkéf des formés éxtériéufes sttf annëfi*> et Yefû n'est parvenu à faire que du pastiche. Mais la ûri de cette période d'épf cuvé flous ^mblé prochaine. Les «îgtres sont «iaiiif©*t4^, et n6u» espérons les montrer avant kl M ié cette petite de no» éttfdesr.

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Nous pourrions examiner ici l'œuvre d'autres poètes d'Athènes, et il nous eût été facile de choisir un grand nombre de morceaux d'une véritable beauté poétique, se rapprochant même de l'inspiration nationale plus que les trois pièces qui précèdent. Nous aurions pu également analyser quelques-uns des poèmes de longue haleine qui ont acquis une réputation officielle, et plus ou moins durable, grâce aux couronnes qui leur ont été décernées. Mais il faut craindre de

dépasser Tinquiétante limite de tout intérêt. L'abondance de la matière, nous le répétons, rend le choix difficile.

Trop de poètes, trop de vers ! Le temps fera ce que nous n'avons ni le droit peut-être, ni le loisir de faire, réalisant une fois de plus Tune des prédictions de la Bible, abaissant ce qui a été élevé et élevant ce qui a été abaissé.

Parmi les poètes de Pécole d'Athènes, il y en a beaucoup qui n'ont écrit des vers que pendant leur jeunesse. La poésie, avec ses exigences, est une bonne gymnastique du style, et tel poète médiocre peut devenir un prosateur de talent. Plus d'un l'a prouvé.

C'est ainsi qu'un des jeunes savants qui honorent maintenant la Grèce par des travaux sérieux a débuté par un ou deux drames, qui n'eussent certainement pas suffi à établir sa réputation littéraire, même s'ils eussent été couronnés. La plupart des œuvres poé-

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2o6 POETES GRECS CONTEMPORAINS

tiques que nous condamnons dans leur ensemble n'auraient jamais été admises au dangereux honneur de la publicité sans le concours. Elles fussent restées ce qu'elles étaient : des travaux préparatoires.

Une chose étonnante pour nous, en France, c'est la facilité avec laquelle on fait imprimer à Athènes. Même en se chargeant de toutes les dépenses qu'une publication entraîne, un auteur, à Paris ou en province, ne trouve pas facilement un éditeur. En Grèce, il se fait imprimer à ses frais, ou il recueille aisément des souscriptions.

Il est vrai que, si les auteurs évitent la redoutable épreuve de Téditeur, ils n'ont pas à leur disposition les ressources qu'un commerce de librairie bien organisé leur assure, et ils doivent se contenter souvent de voir leurs livres dans les mains de leurs amis ou de leurs souscripteurs.

Heureusement, ou malheureusement, les

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derniers ne font presque jamais défaut. On nous a raconté à ce sujet l'anecdote caractéristique suivante, d'un patriotique et savant professeur de l'Université* mort il y a quelques années. Un jour, tandis qu'un ami lui faisait visite, un collecteur lui apporte une liste de souscription. Le professeur signe sans examiner et passe la plume au visiteur.

— De quoi s'agit-il ? demande celui-ci. — D'un livre à publier. — Mais quel livre ?

— Signez d'abord.

L'ami signe, et le collecteur part avec deux noms sur sa liste au lieu d'un. -^ Si la chose est exécrable, vous en répondez, mon cher^ dit le visiteur. — Qu'importe ?

répond le savant. Faites comme moi, mon ami, et signez toujours sans examiner. Il se publiera ainsi beaucoup de sottises ; mais, en même temps que de mauvais livres, il s'en imprimera de bons, lesquels, autrement, n'eussent peut-être pas vu le jour.

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Nous avons dit que Paparigopoulos et Basiliadès ont publié des productions dramatiques. Ces deux jeunes poètes n'ont pas été les seuls à écrire des drames à Athènes.

Dans les concours poétiques, plusieurs œuvres dramatiques ont été soumises; quelques-unes ont reçu le prix.

M. Bernardakis, entre autres, jadis professeur d'histoire à l'Université, et l'un des poètes dont la réputation a été le moins contestée dans Athènes, est l'auteur de quelques drames de mérite. L'un deux, Marie Doxapatrie^ est tiré de l'occupation franque en Grèce, liistoire qui, durant un certain temps, a été le champ de prédilection des poètes de l'école d'Athènes.

M. Angelos Vlachos, dont le nom est revenu plusieurs fois dans cette étude, a écrit nombre de comédies spirituelles, dont quelques-unes en vers.

M. Antoniadès, l'auteur de tant de poè-

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mes épiques, également cité par nous déjà, a aussi écrit des tragédies, dont trois ou quatre ont remporté des couronnes.

M. Démétrius Coromilas est Fauteur d'une quinzaine de comédies, — quelquesunes traduites en français.

La fécondité de la jeune littérature athénienne est prodigieuse encore, dans ce genre. Dans son Histoire littéraire de la Grèce ^ M. Rangabé donne une liste des productions dramatiques originales publiées depuis 1821, qui ne contient pas moins de cent quatre-vingts pièces, sans compter les nombreuses traductions de pièces étrangères.

M. Rangabé a pu faire des omissions puisqu'il nous dit dans sa préface : « Écrivant hors de Grèce, Je me vois privé des sources qui m'auraient fourni une matière plus abondante ; Je n'ai d'autre recours que mes notes et les informations que Je puise dans ma mémoire. » Ce qui, du reste,

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explique le reproche qu'on fait à Y Histoire littéraire de la Grèce de n'être pas complète, mais n'empêche pas de reconnaître que c'est, malgré tout, le meilleur ouvrage qu'on possède sur la matière.

Il y a dans la nombreuse liste du livre de M. Rangabé, des drames où les beaux vers ne manquent pas ; il y en a oîi Faction est assez habilement combinée, où les caractères sont bien tenus et bien placés.

Dans presque tous, le noble souffle du patriotisme s'exhale avec plus ou moins de bonheur, mais avec une égale sincérité.

Parmi les comédies, beaucoup sont pleines de verve et d'esprit, et ont acquis leurs droits au répertoire sur la jeune scène grecque.

Mais laissant à la critique grecque le soin de trier dans ce bagage dramatique, bornons-nous à constater que le théâtre moderne de la Grèce n^a pas encore trouvé son

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Shakespeare, son Molière ou même son Alfieri.

M. Rangabé paraît l'attribuer (p. 197 du 2^ volume) à Tabsence d'un théâtre digne d'un grand mérite dramatique. D'autres ont dit que la Grèce en est encore à sa période lyrique, qu'elle n'a point franchi ou subi les évolutions nécessaires qui doivent précéder la formation d'un théâtre national.

En somme, pour une raison ou pour une autre, le théâtre grec actuel n'existe pas encore, malgré les louables efforts de ses jeunes poètes et les encouragements prodigués par les concours poétiques.

Nous allons sortir des éléments plus ou moins artificiels que ces concours ont créés, pour étudier l'œuvre d'un poète qui nous paraît destiné à faire entrer l'école d'Athènes dans une phase nouvelle.

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Nous rencontrons dans la littérature grecque plusieurs exemples de familles poétiques. Par exemple, les deux frères Soutzo, et une demi-douzaine au moins de membres de la même famille qui ont écrit et publié des vers. M. Rangabé, le traducteur de Phèdre et de Cinna^ est le père de M. Alexandre Rangabé, père lui-même de M. Cléon Rangabé, qui représente actuellement la Grèce en Egypte, et dont une tragédie, Julien l'Apostat^ fit quelque bruit, il y a trois ans» Ainsi encore, nous trouvons

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dans les anthologies grecques trois frères Byzantios, deux frères Mataranga, etc.

De même, nous voyons deux frères Paraschos, Georges et Achille ; le premier connu par ses poésies, dont quelques-unes ont acquis une certaine popularité, et par une excellente traduction d'Hernani, publiée jusqu'ici en fragments. Le second est aujourd'hui, depuis la mort de Valaoritis, le poète préféré de la Grèce.

- Achille Paraschos n'est point un des lauréats dont l'Université dote tous les ans la Grèce. Mieux inspiré que ses confrères, il s'est adressé directement au public. La réputation lui est venue d'elle-même sans couronnes et sans concours. Il n*a pas non plus fatigué le public par des publications successives de ses poésies. C'est dans des revues, dans des journaux ou dans des petites brochures qu'il faut encore chercher son œuvre, en attendant Tédition complète

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qu'un éditeur d'Athènes vient d'annoncer.

La demande, dans ce cas, a précédé Toffre.

Paraschos a ses défauts. Il n'a pas impunément passé toute sa jeunesse à l'ombre des murs universitaires et vécu daas le milieu qui l'environnait^. Lui aussi est quelquefois atteint du mal du siècle, dont Athènes croit souffrir par ricochet; mais il y a dans ses poésies un sentiment sincère, de la passion éprouvée, qui font pardonner à ce Grec ses accès de romantisme.

On pourrait faire à Paraschos un autre reproche. Il ne sait pas toujours s'arrêter à temps; il ne laisse pas au lecteur le plaisir d'achever sa pensée ; il en présente tous les aspects, il la retourne en tous sens; il a une abondance d'images, de comparaisons qui serait partout exagérée, mais qui devient un défaut grave, lorsque l'écrivain s'adresse à ce public grec qui comprend à demi-mot et dont l'intelligence si prompte

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à compléter l'idée^ a besoin qu'on lui laisse un aliment. Il est vrai que les Cômparaisotls de Paraschos sont souvent si belles, ses images si vives, son vers si plein de flamme, si harmonieux, qu'on ne se sent pas toujours le droit de se fâcher de ses longueurs.

Cest une nature vraiment poétique, vraiment originale, qui a su se créer Un chemin en dehors des routes battues.

Paraschos a eu successivement deux manières: il a commencé par adopter la forme d'expression p'oétique employée autour de lui, à écrire dans la langue de convention que l'Université encourageait et honorait, mais son sens esthétique lui fit rechercher peu à peu l'Inspiration nationale ; depuis plusieurs années il écrit en langue populaire. Cependant, la tournure de sa phrase, la structure de son vers, l'emploi constant de la rime, et surtout ses tendances vers 1« romantisme le rattachent à Pécole d'Athènes.

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2i6 POÈTES GRECS CONTEMPORAINS

L'école d'Athènes, chose curieuse, a tout l'air d'avoir tourné sur elle-même. En ce moment, elle paraît revenir à ses origines, à son point de départ. Si Zalocostas avait abandonné la langue populaire pour prendre part au concours fondé par l'Université, de même Paraschos, renonçant au concours, revient à la langue populaire. Le cycle s'est rouvert juste au point oti l'on avait voulu le fermer. Le premier poète changea sa manière pour y rentrer. Paraschos arrête le mouvement, le détourne, et ramène l'école à l'adoption de cette langue vivante, pleine de beautés poétiques qu'on avait voulu exclure à jamais.

Ces questions de forme et de langage se perdent et s'effacent, nous Pavons déjà fait observer, dans les traductions qui ne visent qu'à rendre la pensée dominante, le sens général d'une œuvre. Paraschos, de même que tout poète, perd à être traduit.

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Voici Tune des poésies de Paraschos les plus aimées de ses compatriotes :

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