LA RIVIÈRE
Rivière voyageuse, ô rivière que j'aime, — où vas-tu en gémissant t'engoufFrer, ô pauvre rivière ?
— Hélas! tu es comme l'homme, toi aussi; qui avance toujours, — • qui est toujours en marche, ne sait guère où il va. — Moi, oui, moi, je te le dirai,
— ce que le destin réserve à tes eaux cristallines.
— Tu viens de Tabîme, tu seras précipitée dans Tabîme, — tu ne pourras point t*arrêter, pauvre rivière, tu ne le pourras pas. — Toi aussi tu subiras la loi commune. — Ta source tarira, tu seras épuisée, ô rivière. — Regarde, regarde autour de toi, quoique tu n'aies pas d'yeux. — Regarde le ciel argenté et les fleurs que tu baignes ; — vois les charmes de la terre et les grâces du firmament,
— avant que tu ne sois à jamais perdue dans les ténèbres de l'abîme. — Va lentement, ne te presse pas ; songe à ces nuages, — qui se reflètent dans tes eaux et que ton courant emporte. — C'est parce que tu leur ressembles qu'ils t'envoient leur salut ;
— tu es un nuage de la terre, toi, comme ils sont, eux, des nuages du ciel.
Dis-moi, dis, ô rivière, quel est le sein qui t'a portée?— Quels nuages t'ont créée, toi qui cours ainsi
vGooQle
2i8 POÈTES GRECS CONTEMPORAINS
— Ah l tu es comme les hommes, tu es comme moi, — mais moi je suis las avant toi ! — Que je voudrais, ô rivière, me jeter dans tes flots, — et éteindre dans ton sein la flamme qui me consume.
— Ce sont les eaux du Léthé que tu roules et je voudrais m*en abreuver.
Ainsi parlait, penché sur Ponde, — un poète infortuné, le regard voilé de larmes, — qui avait beaucoup aimé, aimé sans retour. — Le regard fixé sur les flots, il oublia tout, — et se livra à la tombe mouvante. — Les flots emportèrent le jeune homme, et Tabîme emporta les flots.
La pièce suivante n'étonnera pas, en France, ceux qui savent que, dans la Grèce actuelle, on retrouve à tout instant les croyances léguées par la Grèce ancienne, comme on retrouve dans notre pays les légendes de la vieille Gaule. Nous avons déjà donné la traduction d'une pièce de M. Jules Typaldos, où le klephte, conduit au supplice, se voit transformé en oiseau et revient chanter ou gémir avec ses camarades.
Dans les chants populaires, un chef
vGooQle
mouriaht demande que son tombeau soit assez vaste pour qu'il puisse y manier ses armes, et que sa demeure dernière ait une ouverture qui lui permette d'entendre les hirondelles annoncer le printemps.
On conserve partout en Grèce la coutume antique de porter en offrande sur les tombeaux des gâteaux de blé bouilli. Le christianisme a donné à ces offrandes une interprétation mystique; mais elles n'en sont pas moins un vestige de la croyance qui prêtait à Texistence d'outre-tombe les besoins matériels de la vie terrestre.
• Une autre coutume ancienne^ ; celle de conduire les morts au tombeau la figure découverte, n*est point perdue. On revêt le corps de ses plus beaux habits,on répand sur lui des fleuts ; le spectacle de la mort n'est pour personne, en Grèce, un objet d'effroi.
Nous avons dû rappeler ces choses connues de tous les voyageurs, pour mieux faire
vGooQle
comprendre comment les vers qui suivant viennent d'une inspiration tout à fait grecque :