‹ Poètes grecs contemporainsChapitre 24 sur 27 · ÉLÉGIE SUR LA MORT D'OTHON · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE SUR LA MORT D'OTHON

Puisqu'ils gardent le silence, tous, tes amis indignes — tirés par toi de l'ombre et que tu fis monter au jour, — puisqu*aucun d'eux n'ouvre la bouche — et qu'ils te laissent dans un oubli plus lourd que la mort ; — moi, ton ennemi d'autrefois, je verserai une larme sur ta tombe. — Je n'oublierai pas, comme eux, que tu fus mon roi.

Pardonnez, vous, 6 mes amis, morts à Cythno^, à Nauplie, — si j'entonne pour lui un chant funéraire. — Je connais vos âmes généreuses. — Non, vous ne voulez pas que je le laisse, privé de ce tribut de deuil. — Oh ! non, vous élevez la main pour lui — et me cachant vos blessures, vous me dites de le chanter.

Oui, loin de nous la haine et l'acharnement. —

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Le flot des passions de la terre ne recouvre pas la tombe ; — le poète peut frapper César sur son trône ; — mais il respecte la mort et il a la piété du tombeau ; — il chante la tombe muette, — la grandeur déchue lui est sacrée.

Si autrefois je le combattis — emporté par le souffle violent des tourmentes, — si je lui ai lancé mes traits dans l'excitation de la colère, — je m'attaquais au roi, — mais j'ai toujours aimé l'homme,

— et lorsqu'il fut frappé par le destin, — je me couronnai de cyprès, au lendemain même de la victoire...

A quoi rêvait-il dans son exil ? — Quels tourments a-t-il subis en silence ? — S'est-il souvenu du jour où, jeune cavalier, sur la plage de Nauplie,

— il était acclamé par tout un peuple enivré de joie ?...

Vous en souvenez-vous, Hellènes, vous en souvenez-vous ? — Avec sa blanche fustanelle et son port majestueux ? — On raconte que c'est avec elle qu'il est enseveli. — Sa fustanelle lui sert de linceul, il l'a voulu — et le nom de la Grèce a été sa dernière parole.

Dors, âme endolorie, et dans ta froide demeure,— pardonne à ce peuple qui t'a pardonné. — Ah ! la terre est moins pesante qu'une couronne.— Courbe sous la terre ton front lassé, — repose, infortuné ! O mon roi, repose !

Donnez, donnez des fleurs parfumées de l'Hy-

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mette, — des fleurs de la montagne qu'il armait — pour que j'en couvre sa dépouille, ■=-• donner tmè poignée de notre terre pour que Je la jette eut éoti cercueil. — La terre natale lui pèse commcf si elle était une terre étrangère ; — il réclame tin peu â\i sol de l'Attique dans son cercueil.

Oui, apporter ces restes sacrés — dant cette Àttîque si belle, pour lui si chère ; -» creusez dans trt sol en fleurs un lit profond — pouf que la rosée dé nôtre ciel bleu s'y amasse ; *- accordez-lui uû éoin de n6tre terre — pour que son ombté air iSôifl^ n'erre pas dans l'exil.

Voilà de nobles sentimettt^, qui font bon^ néur à tout uii peuple, dans la personne du poète qui les exprime et dans celle d'un roi qui avait fendu possible une telle féj^âràtion de SCS torts.

Une dernière citation de Pard§cbf<» : c'est ufî Court extrait d'un poème assez long qu'il a récité cette année dan» les sftllss de là société du Parnasse, au derméf ânfiîvéfsaîre de la révolution de i8ai . On célèbre cette fête le 2 5 mars (6 avril).

Ce n'étâîf pas la première fois que Paras^

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chos disait publiquement des vers le jour d^une manifestation nationale. A la mort de Canaris, il fit entendre dans les mêmes salles un poème rempli d'un patriotisme si émii, quUl est presque impossible d'en analyser les beautés ou les défauts.

La coutume de dire des vers est une coutume antique à laquelle les Grecs sont fidèles, et Ton se réunit volontiers à Athènes pour écouter un poème. Valaoritis récita un jour une ode avec beaucoup d'éclat. Depuis sa mort, le poète auquel on s'adresse en pareille circonstance est Paraschos.

N'oublions pas que l'extrait ci-joint est détaché d'un poème composé pour fêter l'anniversaire de la Révolution :

Des coups de fusil retentissent* le tocsin sonne joyeux ! — Qui sont-ils ceux qui viennent réveiller leur mère endormie ? ^ Avec des frondes et des massues, ils veulent renverser le trône d'Osman !

— Tout leur manque, armes, épées, poudre, balles !

— Ils n'ont que le feu qui couve en leur âmç \ — .

Rigas revoit le rêve de Thrasybule ; — la pierre d'un berger abat le géant, — et celui que TEurope craignait hier encore, — un peuple désarmé l'attaque et le renverse ; — la main était devenue épée, '-la colombe devint aigle; — la nuit se tranformaen jour glorieux.

Des coups de fusils retentissent, ^ le tocsin sonne, joyeux ! — le rêve de Rigas a réveillé la mère endormie; — terre et ciel se noircissent de fumée ;

— les flots tressaillent. — Le duel est terrible. La Grèce et la Turquie luttent corps à corps ; — elles tombent et se redressent dans des combats sans fin.

— Pas un pouce de notre terre, pas une vague de notre mer — qui ne soient teints de sang et ne deviennent tombeaux. — Dans les ténèbres insondables de cette immense nuit, — on ne voit plus, on ne sait plus — si la Grèce existe encore — ou si la Turquie est vaincue. — De temps à autre un météore éclaire la sombre obscurité ; — tantôt il a nom Miaou lis, tantôt Karaiskakis, — tantôt c'est .un éclair de Canaris et tantôt le disque du soleil...

Les peuples muets d'étonnement retenaient leur souffle — sans croire au miracle qui s'accomplissait sous leurs yeux ; — et lorsqu'ils virent la Grèce pâle, noircie par la poudre, — sortir des flammes couverte de blessures, — lorsqu'ils virent l'esclave se relever libre, revêtue de la pourpre ; — il n'y eut pas de regard où ne brillassent des larmes

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de joie,— il n'y eut pas de main qui ne se levât pour applaudir.

Le poème se termine par un tableau du présent, tout à Tavantage de Tantiquité.

L^exagération même de la comparaison, qui rabaisse un peu trop le sentiment public actuel, montre que, par ce contraste, le poète veut ranimer dans la jeune génération Tenthousiasme pour les anciens et l'entraîner vers les grandes actions des héros. N'est-ce pas, en ce moment, la Grèce du passé qui doit enfanter l'avenir?

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Les vers de Paraschos, qui produisirent un grand effet sur ses auditeurs et plus tard sur ses lecteurs, n'eussent pas eu le même succès, si le poète n'avait rompu avec les théories de Técole d'où il est sorti, s'il n'avait adopté comme instrument de sa pensée poétique cette langue populaire, qui parle au cœur de ses compatriotes un autre langage que Tidiome expurgé ou épuré des poèmes de concours.

La lutte entre la langue populaire et la

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langue savante dure depuis bien des siècles.

Tandis que les lettrés byzantins écrivaient dans un style calqué sur le modèle attique, on osait, depuis le x® siècle, employer le langage parlé et vivant, quelquefois en prose, le plus souvent en vers.

Cette lutte s'est continuée sans cesse ; mais dans ces derniers temps, surtout depuis Coray, un double travail s'opérant, les deux extrêmes tendent à se rapprocher.

D'un côté la langue savante, tout en restant fidèle, autant qu'elle Ta pu, aux règles de la grammaire ancienne, prend une tournure moderne et devient, sous la plume de prosateurs habiles, un merveilleux instrument de la pensée contemporaine. D'autre part, la langue parlée se dégage des éléments étrangers qui la corrompaient naguère. Sous l'influence de l'instruction qui pénètre partout en Grèce et se répand jusque dans les dernières couches sociales, grâce au mouve-

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ment intellectuel auquel participe le peuple lui-même, le vocabulaire de tous les jours s^augmente, les idées s'élèvent et la forme s'épure.

Qu'en adviendra-t-il ? Se rapprocherat-on davantage de l'antiquité, selon le souhait des uns ? S'en éloigner a-t-on de plus en plus, selon l'opinion des autres ? Ou bien le concours réciproque de l'influence populaire et des influences de l'instruction classique produira-t-il une fusion des éléments contraires, dotant l'idiome moderne, de l'uniformité qui lui manque, et assurant à la tradition une vie nouvelle ?

Ce sont là des problèmes difficiles à résoudre, d'autant plus qu'on ne peut appliquer au grec moderne les principes qui président à la formation des langues néolatines. Il ne s'agit point ici de deux langues différentes. Entre le grec d'aujourd'hui et le grec de l'Évangile^ il y a peut-être

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moins de difiérence qu'entre ce dernier et le grec de Thucydide. C'est la même langue toujours, modifiée par le cours des siècles et par les vicissitudes du peuple qui Ta sans cesse parlée. Mais cette similitude même, en expliquant et en justifiant la passion des savants pour les formes de la période classique, accroît les périls qu'un culte excessif de Tantiquité pourrait faire courir au développement naturel du grec actuel.

Si nous soulevons à chaque instant cette question de langue, c'est qu'elle joue un grand rôle en Grèce. Car la fusion est loin d'être faite, si fusion il doit y avoir. En prose écrite, on est arrivé à un point où ce manque d'uniformité dont nous parlions plus haut ne se fait presque plus sentir.

Dans les discours parlementaires, on emploie le plus souvent un langage qui respecte les règles et la correction de la prose

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épurée; mais dans la vie courante, on ne parie pas comme on écrit et comme on discourt.

Cette langue parlée avec ses allures plus libres, avec ses abréviations dans la prononciation, avec ses anomalies et ses franchises grammaticales, semble mieux faite pour servir à la poésie.

Nous connaissons assez les partis pris littéraires en Grèce pour savoir que nous n'aurons pas l'approbation unanime du monde lettré dans les idées émises au cours de ces études. Une étrangère a peu d'autorité pour décider de solutions sur lesquelles elle est plutôt très informée que très instruite; mais il y a au fond de tous mes jugements deux sentiments qu'on ne peut méconnaître; mon enthousiasme pour l'antiquité [et ma foi dans l'avenir de la Grèce.

Un des arguments habituels des adversaires de la langue populaire est jusqu'ici

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qitfellé ti'à été employée que par ceux qui n'en SaVâîénf pas mariîer d'autre. Ils Répètent que Salomos et la plupart des Ioniens ayâttt tkît leiirs étùdé^ en ItàHè ne conriâis'éâîânt pa^ dssei à fond k grec ancien jSduf ë^tû éet7ît, et que, s'ils àùt écrit cfàiîs Viiiôme iè leur pays, c'est par fKïre igriôfàfîêé. bë ieh fêpfoches, il faut ravoùér, flë Sôftt point Sans fondemeûf. Les pôétéS îoiîtÊTtï^ tfont psê été, en général, forts en grec. tU (îrit tnëtiiè ^êité leur causé par un excès de zèle, et leur défaite est complète lorsqu'on les accuse d'avoir écrit de très mauvaise prose, dans laquelle ils faisaient usage de mots et de tours de phrases incorrects, sous prétexte de leur donner une couleur et une forme populaires.

Il faut convenir que ceujc qui ont fait des vers en langue populaire ne sont pas tous de vrais poètes, et les puristes ont beau jeu lorsqu'ils étalent toutes les sottises

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écrites en cette langue. Ils devraient se rappeler seulement qu'on en a écrit aussi en langage très pur.

Mais à côté des Ioniens il y a une autre école, qui, prenant la muse populaire comme inspiratrice^, n'a point pour cela négligé réiude de la langue et de la littérature antiques et dont les disciples vulgaristes en poésie, se sont pour la plupart servis en prose d'une langue correcte que les puristes ne peuvent critiquer.

Les provinces de la Grèce que la diplomatie européenne a fait reparaître deux fois sur le tapis vert des conférences de Berlin, et qu^elle semble, tantôt se résoudre à libérer de la Turquie, tantôt hésiter à rendre à l'indépendance, ont, durant la domination turque, été collectivement désignées sous le nom de Roumélie.

Mais, de toutes ces provinces, c'est TÉpire qui a joué le plus grand rôle, et Janina n^a pas été seulement la capitale de l^Épire

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proprement dite, mais aussi le centre administratif et le foyer intellectuel de toutes ces régions.

Un poète grec du xvu® siècle, — cité par M. Sathas dans sa préface des Documents inédits relatifs à l'histoire de la Grèce, — parle ainsi de Janina :

a Dans le malheur, la Grèce est devenue presque aveugle. Elle a perdu sa lumière, et Athènes, la grande, ne voit plus. Cependant la Grèce a conservé Pun de ses yeux, Janina, son plus bel ornement. »

Janina, avec sa population aaîve, avec ses écoles, a, durant tout le moyen âge grec, été le foyer de Thellénisme^ et son prestige n^est pas détruit dans les imaginations. Depuis qu'une panie de la Grèce a recouvré son indépendance, le patriotisme grec rêve à Janina. et Janina tient la première place dans les revendications et dans les aspirations grecques. On ne dit pas : ce Nous dé-

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livrerons Larisse, ou Tricala, ou Volo, ou Ana », on dit : « Nous aurons Janina » ; car Janina sous-entend le reste.

Les chants inédits de PÉpire viennent d'être publiés à Athènes ; ils avaient été recueillis par un savant, mort,Aravantînos.

C'est une riche collection, qui complète Toeuvre de Fauriel et de Passow. Dans l'intéressante préface qui sert d'introduction à ce recueil, les fils d'Aravantinos écrivent Ceci :

Le foyer prlncij5al des chants klephtiques a été l^Épire, parée que l'Épire a été le champ principal des luttes inctissantes des Armatoles contre les Turcs. En disant VÉpire, nous appliquons cette dénomination à toute la circonférence administrative qui en dépendait et qui a embrassé la plus grande partie de la Grèce occidentale, la Thessalie tout entière et une partie considérable de la Macédoine. C'est en Épire que siégeaient les gouverneurs turcs qui avaient pour tâche de répj'imer les révoltes toujours renaissantes de ces Armatoles ; c'est là qu'Ali-Pàcha a longtemps dirigé sa lutte satiglanté contre les Klephtes;

Quelle puissance dans la poésie klephtique I Qu'on lise ses chants de guerre, ses satires mordantes, ses poèmes d'amour. Ils reflètent une intensité de pensée et de sentitiments, un héroïsme dans l'action, qui étonnent Tesprit et l'entraînent. Ce sont comme des torrents. Mais on s'aperçoit très bien que ces torrents sont contenus : s'ils avaient la voie libre, s'ils pouvaient perdre, grâce à un lit plus large, à une pente moins rapide, ce qu'ils ont de trop impétueux ; en d'autres termes, si la vie calme et paisible avait remplacé les préoccupations de la lutte et des combats au milieu desquels ils ont été composés, on aurait eu alors une poésie dont l'inspiration appartiendrait directement à la tradition homérique.

« Les exploits des lephtes de toutes les parties de la Grèce, disent les fils d'Aravantinos, ont été chantés dans les montagnes de PEpire. »

C'est en Épire que s*élève cette montagne

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de Soulî, dont les he'roïques faits d'armes ont précédé la révolution grecque. C'est sur le Pinde que se concentrait surtout l'esprit des Klephtes. Janina, Souli, le Pinde, ont élargi le sens du mot Épire.

Quoique discutable dans son acception précise, il nous a semblé, cependant, qu^un seul nom général pouvait être donné à l'école quî' nous occupe : celui d'école épirote. Peut-être eût-il mieux valu choisir celui d'école nationale, cette école comprenant des poètes qui appartiennent à toutes les contrées de la Grèce et qui s'inspirent de sa poésie et de sa langue.

Car outre les noms quî figurent dans les pages suivantes, et sans parler de Zalocostas qui appartient à moitié à l'école épirote, la plupart des poètes puristes se sont essayés à écrire dans cette langue pleine de sève et de vie. Ainsi que nous l'avons déjà dît, ils semblent y être revenus avec plaisir

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toutes les fois qu^ils ont été dominés par un sentiment spontané, soit dans leurs directions personnelles^ soit dans leurs aspira* tions patriotiques.

Nous parlerons donc, en les désignant sous le nom d'Éplrotes, des poètes qui se sont faits, pour ainsi dire> les gardiens de cette poésie populaire née dans les montagnes de rÉpire, de la Thessalie et de la Macédoine, conservée par les Klephtes et les Armatoles.

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Rigas entonna des chants patriotiques dans la langue des Klephtes et des Ârmatoles^ dans la forme de leurs vers. De même que le clairon sonne le réveil du soldat jusqu'au jour où il rappelle à la bataille, de même les hymnes de Rigas préparèrent les Grecs au combat suprême, en commençant par réveiller le sentiment national.

Rigas naquit, vers le milieu du dernier siècle, dans cette même ville de Phéres, en Thessalie, à laquelle le tyran Alexandre fit

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une lugubre célébrité, et qui, à plus de vingt siècles de distance, devait être illustrée par le nouveau chantre et le martyr de la liberté grecque.

Rigas quitta sa ville natale, où le champ d'activité lui parut trop restreint, et s'attacha d'abord au service des princes de Valachie. C'est là que les échos de la Révolution française lui parvinrent et ramenèrent dans son esprit le rêve d'une patrie régénérée, en lui montrant ce qu'un peuple est capable de faire, quels ennemis il peut vaincre, lorsqu'il en a la volonté,

Rigas n'était pas un poète, c'était un homme d'action. Il fut un des premiers, le premier peut-être, à concevoir l'idée d'une révolution générale des pays grecs ; et il y travailla par tous les moyens en son pouvoir. Il publiait des livres, il ranimait les cœurs sous sa parole ardente, il tramait des complots contre l'oppresseur, et, de la même

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main avec laquelle il traçait sa carte de la Grèce pour rappeler à ses compatriotes, d'une manière visible, ce qu'avait été la Grèce, il écrivait ses poèmes pour lui apprendre ce qu'elle pourrait devenir.

Il n'y a, dans Tœuvre de Rigas, ni les images poétiques, ni le lyrisme élevé que nous avons admiré ailleurs. Ses vers tombent comme des coups de massue, frappant ce qu'ils veulent frapper. Mais, dans leur mâle simplicité, ils répondaient aux aspirations de tout un peuple ; ils exprimaient avec audace des sentiments que, jusque-là, on n'avait cessé d'entretenir, mais qu'on avait tenus cachés.

Jusques à quand, ô Palikares, vivrons-nous dans les défilés — sur les montagnes, seuls, comme des lions, — habitant des cavernes, ne voyant que des forêts ?

Et fuirions-nous les hommes pour nous soustraire à la dure servitude, — quittant patrie, parents, frères, — nos amis, nos enfants, tout ce

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que noug aimons ? — Mieux vaut une heure seule de vie libre que quarante ans d'esclavage et de captivité !

Ces deux derniers vers ont ét4 le mot d'ordre de la révolution ; ils sont encore le symbole de l'indépendance acquise et de la servitude à racheter. Ils sont gravés sur le socle de la statue de Rigaa, que ses compatriotes délivrés lui ont élevée dans Athènes,

Venez tous avec une égale ardeur, — jurons sur la croix... les mains levées au ciel — disons du fond de nos cœurs ces paroles à Dieu : — O roi de Punivers, j'en fais le serment devant toi, -r je ne me rendrai jamais à la volonté des tyrans, — jamais je ne me laisserai séduire, •» jâ no me livrerai jamais à leurs promesses ; — aussi longtemps que je vivrai dans ce monde, mon but unique — sera constamment de les anéantir. — Fidèle à U patrie, j'en briserai les liens, -- Si je viole mon serment, que le ciel me foudroie, — me consume et me réduise en fumée.

Rien de plus simple que ces vers.

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Aucun ornement. Il semble que la pensée s'en revête comme d'une arme pour la lutte.

C'est à la fois un serment, une prière, le cri de Tâme d'un patriote à ses frères, le retour brusque vers soi, comme une menace aux sentiments personnels, s'ils osaient apparaître. Quelle puissance dans les derniers vers et quelle émotion ils communia quent à ceux qui souffrent l'inoubliable douleur :

Fidèle à la patrie,— j'en briserai les liens j —si je viole mon serment, que le ciel me foudroie, — me consume et me réduise en fumée !

Les Grecs n'ont pas à nous envier notre Marseillaise, Rîgas et Rouget de Plsle chantent les mêmes hymnes.

Ce n'est pas seulement à ses compatriotes que le poète adresse un suprême appel. Il n'jr avait pas alors en Orient, nous l'avons dit, les rivalités de race que le principe des nationalités et les influences extérieures

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ont fait naître depuis. La solidarité existait entre tous les chrétiens qui subissaient le joug mahométan. C'est à tous que Rigas jette le cri de ralliement :

Au levant, au couchant, au nord, au midi, — soyons tous animés du même amour de la patrie. -~ Bulgares, Albanais, Serbes. Grecs, — insulaires ou du continent, tous d'un même éljn — ceignons répée pour la liberté. — Allumons en Turquie un incendie — qui de la Bosnie brûle jusqu'à PArabie. •^ Élevons la croix au haut de nos bannières — et rappons Pennemi comme la foudre.

La brusquerie du vers, son rythme pressé, poussent à Faction immédiate. Une âme guerrière éprouve, en lisant cet hymne, l'agitation que produit sur elle le mouvement d^une charge. Il semble que le mot « en avant ! » qui n'est nulle part, soit écrit partout, et l'on se sent prêt à marcher contre Toppresseur. L'ennemi apparaît au patriote quel qu'il soit ; il maudit et il veut la délivrance :

Au levant, au couchant, au nord, au midi, — soyons tous animés du même amour.

Fauriel, à qui nous empruntons les strophes des jymnes de Rigas, quoiqu'il en ait altéré la forme, croyant rester plus fidèle à Tesprît de l'original, avait constaté lui-même avant la révolution combien était violente sur les cœurs grecs l'impression de ces chants.

Il raconte une anecdote qui en témoigne plus sûrement que toutes ces appréciations :

En 1817, dit-il, un Grec de mes amis voyageait en Macédoine, de compagnie avec un moine, ou caloyer. Arrivés dans un village dont je n'ai pas retenu le nom, ils s'arrêtèrent pour se reposer et se rafraîchir dans la boutique d'un boulanger, qui était en même temps l'aubergiste du lieu. Dans cette boutique se trouvait un garçon boulanger dont l'aspect le frappa. C'était un jeune Épi rote, d'une taille superbe, d'une figure de la beauté la plus fière, et dont les bras, la poitrine et les jambes nues auraient pu donner le type de l'élégance fondue

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dans la vigueur. Il regarde d'abord attentivement les voyageurs, et se tournant vers le laïc : a Savez-vous lire ? » lui demanda-t-il. Celui-ci répondit oui% Sur quoi le jeune hpirote le prie de vouloir bien venir un instant avec lui dans les champs voisina. Le voyageur accepte, suit le garçon boulanger dans une espèce de jardin ou d'enclos cultivé ; et tous les deux s'asseyent sur un bloc de pierre, au bord d'un champ de blé. Le jeune homme plonge alors la main dans sa poitrine et en tire quelque chose d'attaché au bout d'une ficelle passée autour de son cou. C'était un petit livre, qu'il présenta au voyageur en le priant de lui en lire quelque chose, et ce petit livre, c'étaient les chansons de Rigas. Le voyageur les prend et se met non à les chanter, mais simplement à les lire avec un peu de déclamation. Au bout d'un moment 11 lève les yeux sur son auditeur; mais quelle n'est pas sa surprise! Son auditeur n'est plus le même homme ; son visage est enflammé, et tous ses traits peignent l'exaltation \ ses lèvres entr'ouvertes frémissent, deux torrents de larmes tombent de ses yeux. — a Est-ce la premièrie fois que vous entendez lire ce petit livre ? » lui demande le voyageur. — a Non, répondit-il ; je prie tous les voyageurs qui passent de m'en lire quelque chose j et j'ai déjà entendu tout cela. » — « Et toujours avec la môme émotion ? » ajouta le premier. — a Avec la même », répliqua l'autre.— Si ce garçon, ajoute Fauriel, vit encore aujourd'hui, Je gagerais

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volontiers que ce n'est plus dans une boutique et à pétrir du pain que ses bras sont employés,

Rigas était à Trîeste, s'apprêtant à se rendre en Grèce, lorsqu*il fut arrêté par les autorités autrichiennes, avec plusieurs de ses compatriotes, soupçonnés comme lui de menées révolutionnaires contre les maîtres de la Grèce. On le transféra à Vienne oti, désespéré, voyant son rêve patriotique s'évanouir, il essaya de se suicider.

Peu de temps après, livré aux Turcs, il fut mis à mort sans jugement, à Belgrade, en 1798, On dit que, conduit au supplice, il adressa aux bourreaux ces paroles ; « J'ai semé le germe ; l'heure de la floraison viendra, et ma nation en recueillera le doux fruit. »

La Grèce dut attendre un quart de siècle, après la mort tragique du poète prophète, la réalisation de sa prédiction.

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Un moment on avait pu croire que Pheure était venue, qu'une ère nouvelle allait s*ouvrir pour la Grèce, lorsque le célèbre Ali, pacha de Janina, devançant le réveil qui se préparait en silence, -sembla Tencourager ouvertement. Son but était de se servir du patriotisme des Grecs pour appuyer ses ambitieuses visées. On alla jusqu*à répandre le bruit que Napoléon lui avait offert de le faire roi de Grèce, s'il s'engageait à seconder les projets de la

France en Orient*. Les Grecs ne se laissèrent pas prendre au piège. Le fanatisme, les mensonges, les cruautés de cet Albanais rusé, qui aurait pu être un grand homme, n'étaient point faits pour donner confiance à un peuple cherchant sa liberté. Les guerres d'extermination contre les héroïques Souliotes auraient d'ailleurs suffi pour désabuser les partisans d'Alî-Pacha. Un tel perfide ne pouvait devenir le chef d'une race opprimée et le fondateur d'une dynastie grecque.

Sa cour et son gouvernement avaient un faux air grec, destiné à tromper les esprits naïfs. Entouré de secrétaires grecs, il leur dictait des lettres et des dépêches en leur langue, qui était aussi la sienne *, — car il

* Voir Henri Holland, Travels in Greece, London, i8i5, p. i85.

^ C'est aussi en grec qu'Ali-Pacha a fait chanter

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était de famille klephte, — et celle de son administration. Plusieurs de ses agents ou ministres et de ses gardes étaient également Grecs. Jusque dans ses amours féroces, c'étaient les femmes grecques qui avaient ges préférences exécrables. On connaît l'histoire de cette belle Phrosyne, noyée avec dix-sept de ses compagnes dans les eaux du lac de Janina, pour avoir résisté à ses désirs, et celle de Vasilikie, laquelle sut éviter le sort de Phrosyne et garder sur le Pacha amoureux un ascendant qui dura

sa vie et ses exploits, L'Homère de ce nouvel Achille est un Albanais, Hadgy-Sechret, qui sous la dictée de son héros a composé un long poème, dans cette langue grecque qu'il parlait, comme la parlait son maître. Le colonel Leake cite dans ses Traveîs in Northern Greece, ce poème dont il a possédé une copie. Un autre manuscrit plus détaillé, de plus de dix mille vers, est conservé dans la bibliothèque d'Athènes, M. Sathas en a donné quelques extraits dans son « Appendice de la Littérature néo-hellénique ». Athènes, 1870.

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jusqu'à la mort tragique d'Ali, assassiné dans une conférence.

Sous sa longue et cruelle domination, il était malheureux pour une femme d'être trop belle, et pour .une homme d'être trop riche. Cependant il protégeait dans ses États les Grecs, et sa capitale était un foyer de culture hellénique. Les écoles fondées par de riches Epîrotes établis à l'étranger y fiorissaient'; de savants professeurs y répandaient leur enseignement. Un groupe d'habiles médecins grecs, réunis autour du Pacha, donnaient à sa cour un aspect quasi çuropéen. Les rares étrangers qui lui faisaient visite revenaient surpris et charmés de l'entourage d'Ali-Pacha. Le docteur Holland, plus tard sir Henry HoUand, qui fit un séjour en i8i5 à Janina, nous a conservé les noms de quelques médecins grecs dont il parle avec éloge.

Le plus brillant d'entre eux, célèbre depuis

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comme Tun des plus gracieux poètes de la Grèce moderne, était Jean Vilaras. Le docteur anglais, captivé par l'intelligence du docteur grec, nous le représente comme un homme de grand savoir. Sa conversation, nous dit-il, était un mélange d'esprit et d'humour stoïque, de mélancolie et de satire. Souvent, ajoute-t-il, il a une élévation et une fierté qui rappelle plutôt les anciens temps de liberté que la dégradation actuelle de la Grèce.

Les poésies de Vilaras justifient pleinement l'opinion que le docteur HoUand nous donne de sa conversation et de son caractère. Dans ses pièces satiriques, dans ses fables, nous retrouvons ce que le médecin anglais peint d'un seul mot : Thumour. Les autres poésies, chansons d'amour ou descriptions de la nature, sont empreintes d'une douce, mais profonde mélancolie. Vilaras n'a rien écrit dans le gendre héroïque. La

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cour d'Ali-Pacha n'était point le lieu oti l'on pût se laisser emporter par des élans de patriotisme vrais. Sa mélancolie et ses satires paraissent quelquefois n'être que les soupirs ou les sourires amers d'une âme qui sent les dégoûts de la servitude. C'est d'ailleurs l'interprétation que les compatriotes de Vilaras donnent à cette douce complainte :

Pauvre petit oiseau, — exilé, — poursuivi, — où m'arrêier ? — Où trouver pour la nuit — un abri ? Le jour s'en va ; — la nuit s'avance ; tous les oiseaux— cherchent le repos ; — j'appelle en vain ma compagne — pauvre petit oiseau... — Je cours seul,

— je n'ai pas de patrie, — je n'ai pas de nid ; — où me poser, — où m'abriter, — dans ma solitude ?

— Les branches plient, — les feuilles s'agitent ; — ils se font de douces caresses — les autres petits oiseaux ; — moi, exilé, plein d'amertume, — sans nid, d'un arbre à Pautre, — je vole — cherchant une branche — où me poser. — Pauvre petit oiseau !...

Dans ses poésies de sentiment, Vilaras n'a pas Tinsouciance anacréontique de

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Christopoulos. La note triste y domine le plus souvent avec un amour profond de la nature. En voici un exemple :

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