L'ENFANT ET LA MORT
Un enfant gracieux, — fleur de mai, est assis au bord — de la rivière. — Il y regarde, — se penche Sur l'onde, — suit des yeux des fleurs qu'il y jette.
Dans l'eau se reflètent, — resplendissants, ses beaux — cheveux dorés. — L'eau court et fuit, — en se jouant avec la lumière, — à travers les rives couvertes de fleurs.
L'Enfant : « Rivière ingrate, — de tes bords — fleuris de myrtes, — tu emportes ton onde, — rivière ingrate, sur la terre étrangère.
Moi, dans les bras — de ma mère — je me tiens attaché, — plein de joie... — Pourquoi quitter les bras de ta rive, — de ta rive en fleurs ? »
Mais soudain sortant de l'onde, — un vieillard tout blanc — apparaît. — L'enfant regarde — sa barbe blanche. — Il voit ses yeux — et il tressaille.
La Mort : « Que fais-tu là — petit enfant ?
L^ Enfant : Ma mère va venir,— je l'attends.
La Mort : Viens, mon petit, — dans mon sein.— Pour toi, j'ai quitté — ma demeure.
L'Enfant : Tes vêtements sont humides. — Moi, dans ton sein, -* j'aurai froid.
La Mort : Les fleurs que tu cueilleras, — je les poserai sur mon sein — de peur qu'il te paraisse glacé...
VEnfant : Elle viendra me chercher, — et si elle ne me trouve pas, — ma pauvre mère, — ellepleurera.
La Mort : Ta mère reconnaîtra — mes pas, elle te retrouvera dans mes bras.
Elle reviendra pour toi, — toujours, — de l'aube matinale — à la nuit tombante.
L'Enfant : Pour Noël, — pour demain, elle me prépare — une robe toute blanche — et une guirlande de fleurs.
La Mort : Mon enfant, — je t'en ornerai, moi. — Je te conduirai, comme un ange, — dans l'église.
L'Enfant : Vieillard, ma bonne mère — me chante des chansons — en me berçant — dans ses bras.
La Mort : Dans mes bras, à moi, — tu t'endormiras pour toujours.
L'Enfant : La nuit, ma mère, — en se réveillant, — me cherchera — pour m'em brasser.
La Mort : Pendant la nuit — triste et sereine, — je te poserai, — cher petit, — tout doucement — dans ses bras ouverts, — pour qu'elle te possède — dans son sommeil...
L'Enfant : Ton visage est pâle, — ton regard éteint. — Vieillard j'ai peur de toi.
La Mort : Et pourtant, tu répands — sur moi la lumière — qui efface la triste pâleur de mon aspect.
L'Enfant : J'entends ma mère — qui soupire.
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La Mort : C'est l'air qui mugit — à travers les branches.
VEnfant : Quels sont ces gémissements — qu*apporte Tair?
La Mort : La vague gronde — en battant les rochers. — Viens... »
La mère infortunée — accourt. — Son cherenfant, — elle le cherche. — Elle le voit , comme un lis, — penché au milieu des fleurs. — Elle l'embrasse, tremblante, — mort.
C'est dans la tristesse, dans la douleur que se plaît Tinspiration de Typaldos. Il a aussi la note patriotique ; sa cadence mélancolique se prête mieux aux doux sentiments de Fâme ; mais il sait aussi trouver dans son cœur des sentiments plus forts. Son élégie sur le Klephte mené au supplice rappelle les ballades klephtiques, dans le tour de l'idée et dans la forme :
— Adieu, hautes montagnes, et sources de cristal, — aurores baignées de rosée, nuits de lune, — et vous, jeunes Klephtes aimés, qui avez fait trembler les Turcs.
Ce u'esi point la maladie qui m'accable, et pour-
tant je vais mourir. — Mais, quand ^^rnême la balle frappe le corps, — l'âme ne meurt pas. — Je serai petit oiseau, noire hirondelle, — et je viendrai à Taube vous voir combattre. — Lorsque le combat aura cessé et que la lune pâle se lèvera, — je me poserai sur un jeune cyprès. — Je pleurerai alors sur les braves gisant à terre.
— Voici la garde du pacha ! Tais-toi, Klephte.
— Adieu, hautes montagnes ; adieu, ruisseaux intarissables ! — Mes frères, ensevelissez-moi sur la colline, — pour que j'entende de là-haut les rossignols lorsqu'ils annonceront avril. — Et lorsque de Sainte-Sophie, de la grande église, — sortiront enfin les hymnes sacrées avec les fumées de Fencens, — je deviendrai un oiseau tout blanc pour m'envoler vers la grande cité. — Mon chant s'élèvera mélodieux, vers le paradis.
A peine eut-il achevé qu'il tomba mort. — Là où on l'ensevelit, un cyprès a poussé : — et, à chaque nouvelle aube de mai, — un oiseau solitaire, perché sur le sombre cyprès, — regarde vers l'Orient, vers la grande cité, — et chante un chant triste et plaintif.
La lyre de M. Jules Typaldos n'est pas restée muette depuis la publication de son recueil. De temps à autre il imprime quel*
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6o POETES GRECS CONTEMPORAINS
ques pièces détachées, mais qui ne font pas oublier ses premières poésies.
Retiré à Florence, il se consacre à la traduction de la Jérusalem délivrée ; deux ou trois chants publiés dans les revues d'Athènes ont donné les prémices de ce beau travail à ses compatriotes. Fidèle à l'amour de Fltalie, qui est le trait dominant de Pécole ionienne, M. Typaldos a été mieux inspiré que ses prédécesseurs en faisant le contraire de ce qu^ils ont fait. Au lieu d'écrire lui-même en italien, M. Typaldos traduit en grec les chefs-d'œuvre de l'Italie. Les deux littératures sont sœurs. Elles ont été tour à tour inspiratrices l'une de l'autre ; mais c'est une conquête pour les lettres lorsque l'une d'elles retrouve son originalité native.
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Les îles Ioniennes, enfin, sont réunies à la Grèce. Plus de gouverneur anglais pour défendre aux Ioniens de manifester leur amour à la patrie grecque. Cette annexion est comme une nouvelle espérance pour les autres pays grecs asservis. La Crète ne tardera pas à faire un effort désespéré pour conquérir elle aussi une liberté qui doit, cette fois encore, lui échapper.
De 1866 à 1869 un souffle d'héroïsme a passé de nouveau sur la race Hellène
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La tourmente guerrière et ses ravages ont enraciné la vaillance des Grecs au lieu de la détruire. Durant deux ou trois ans, il y a eu en Crète une nouvelle révolution de 1821 ; des combats acharnés, des victoires sanglantes, des défaites suivies de massacres , — comme dans ce couvent d'Arcadi que son abbé fit sauter, en immolant à la fois les vainqueurs et les enfants Cretois qui s'y étaient réfugiés, frappant les uns, et sauvant par la mort les autres de la honte dePesclavage.
La Crète fut vaincue : le Turc y resta ; mais l'héroïsme dont les insulaires et leurs frères du continent et des îles firent preuve ramena dans le cœur des Grecs la foi en eux-mêmes. Ce réveil patriotique, cette révolution Cretoise inspirèrent des poésies qui formeraient des volumes. Il en restera quelques-unes.
Dans un de ces poèmes : le Serment,
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M. Gérasimos Marcoras, de Gorfou, peint le retour d'une troupe de réfugiés crétoî s après la fin de la guerre. A ce moment, les îles et toutes les autres parties de la Grèce étaient pleines de réfugiés. On en comptait plus de 60,000.
L'héroïne Eudoxie retourne dans sa patrie. Elle est orpheline.
Son père, sans peur, s'était jeté au milieu d'ennemis innombrables, — rapide comme les balles, qui, le rencontrant, lui percèrent la poitrine. — Sa mère, durant le cours d'une lune, fut écrasée — par la douleur de la séparation, et elle rejoignit dans THadès son époux.
L'orpheline espère retrouver son fiancé ; mais Manthos lui-même n'est plus.
Fidèle à son devoir, il est tombé avec ceux qui, — étonnant l'armée des infidèles, — ont trouvé l'amère liberté de la mort dans le feu d'Arcadi ; — dont les ossements, non ensevelis, sont répandus sur le sol sacré, — tandis que leurs âmes sont aux étoiles et leurs noms dans le cœur des Grecs,
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La jeune fille se traîne jusqu'aux ruines d'Arcadi, où Tombre de son fiancé lui apparaît. Il lui fait le récit de la destruction d'Arcadi, parle en héros et en patriote.
Mort, il raconte sa mort.
Ses dernières pensées étaient pour Eudoxie, pour la patrie adorée, pour les terres, les forêts, les montagnes de Crète, sur lesquelles, tandis que son rêve s'envolait vers l'exilée, ses yeux s'abaissèrent pour ne plus se relever.
Elle écoute et se trouve indigne, n'ayant pas soufiferi comme lui, de le rejoindre. Elle veut pleurer sur la terre, jusqu'à ce que ses larmes aient longtemps arrosé « les lis de sa tombe », et alors elle aura mérité de le rejoindre.
Mais la mort du fiancé a fait de la fiancée une héroïne. Ceux qui ont avec Manthos soutenu le combat suprême attendent Eudoxie pour qu'elle « bénisse les braves tombés aux champs d'Arcadi ».
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Nous essayerons, dans quelques extraits, de suivre le texte du Serment et de donner, malgré Timpuissance d'une traduction, une idée de Tharmonie du vers de M. Marcoras :
Dans la rapide nef courant sur tes eaux, — maintenant que la nuit tranquille est sans souffle, — sais-tu, ô mer, quelle tempête — agite ces âmes éprouvées ?
Elles reviennent, les femmes avec les enfants, aux lieux ensanglantés — où la croix fut vaincue par le croissant. — Les malheureux ! rien ne les console, ni la clarté du ciel, ni le calme des flots. — Fixes, secs, indifférents à toute la nature, — leurs yeux restent plongés dans l'abîme du désespoir.
Et s'ils élèvent les regards vers les profondeurs de la voûte immense et déserte, — on dirait que, lentement, ils y mesurent le malheur de leur sort.
Le pilote craint de leur dire que demain — le navire touchera la patrie... Les esclaves ont-ils une patrie i
Divine Espérance, toi qui, au loin, dans les tourments, dans répreuve, — as soutenu trois années entières tous ces cœurs, — reviens, oh ! reviens ! A la proue des navires, pose-toi ! — Que Tépoux, la jeune fille, le petit enfant te retrouvent, — ainsi
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que, le rameau vert au bec, — virent un jour les habitants de Parche une colombe blanche.
Viens ! Espérance. Que leur destinée nouvelle s'abrite à ton ombre. — Que vers toi ils lèvent leurs yeux consolés. — Pose doucement ta main sur leur poitrine, que l'angoisse oppresse. — Et du sein de la mère, ô divine Espérance, fais couler ton lait aux lèvres de Penfant...
Le navire glisse sans s'arrêter. La Pléiade, — voguant à travers les cieux, marque minuit. — Tout, les flots, les airs, sont mollement endormis.— Les étoiles, qui là-haut scintillent et tremblent,
— paraissent autant d'yeux d'anges fixés tristement
— sur la terre abreuvée de sang et de larmes.
Tous les passagers reposent à bord , excepté Eudoxie. Elle veille en songeant au passé et à Tavenir. Elle cherche à voir la première la forme confuse de la patrie.
Oh ! quelle est cette rougeur au fond du ciel i — Frais nuages du matin, soulevez-vous et laissez — son regard plonger où son âme s'élance ! — Grands dieux! ne sont-ce pas les montagnes de Crète?... D'abord elle pâlit, et soudain, une rougeur, — semblable à celle qui réchauffe l'horizon en face d'elle — couvre son visage. — Elle lève avec amour ses bras étendus ; — et tandis qu'ils tremblent, comme des
roseaux flexibles, on dirait qu'elle veut en faire des ailes pour voler.
Elle se penche vers celles qui dorment, veut crier; — mais, haletante, ne trouve pas de voix. — Soudain, comme la flamme qui couve, — et puis s'élance tout à coup, — claire, pleine, forte, échaufifée par Pobstacle même, — sa voix éclate avec le nom de la patrie I
Comme à la trompette de Tarchange — les morts se réveilleront hagards, étonnés, — ainsi se réveillent femmes, jeunes filles, enfants. — La Crète ! Ce mot n'a-t-il pas retenti ? — Ce n'est pas une illusion de la pensée, ce n'est pas le mensonge d'un rêve. — Non! les lèvres d'Eudoxie le prononcent, ce mot. L'écho magique ne s'est pas encore tu.
t)h ! comme elles s'élancent pour voir ces montagnes adorées — que montre, immobile, la main de la jeune fille! — De quelle voix, lorsqu'elles découvrent de loin le sommet de l'Ida, — elles s'écrient et répètent : la Crète ! la Crète !
Le poème est plein de ces beautés sans tache, pures comme le ciel ionien qui les inspire. Les descriptions de la nature y sont admirables.
La nuit est venue, — La sombre noirceur des cieux — recouvre le gazon dans la vallée et les
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branches sur la montagne ; — les eaux et les rochers de la mer s'assombrissent. — Dans le désert du firmament nulle étoile pâle ne brille ; — seule, la lune, en se cachant, passe — et donne un reflet argenté à quelque bord de nuage. — On n'entend pas un cri, on n'aperçoit nulle part un voyageur. — Palais et chaumières ont ouvert leurs portes au sommeil. — Les oiseaux ne bougent plus dans les ténèbres; — ils enfoncent la tête sous leur aile, chaud abri. — L'herbe, la fleur, à cette heure, se sont transformées — en oreiller pour l'insecte, en lit pour le papillon. — L'agneau se couche dans la bergerie, le chevreuil dans le bois. — Toutes les créatures reposent à ton ombre, ô créateur !
Il ne faut pas chercher, dans Tœuvre de M. Marcoras, une composition savante, un intérêt dramatique ; mais les défauts d'enchaînement de ridée principale du sujet, M. Marcoras les fait oublier dans le détail de ses œuvres parla beauté des images, par rélévation des sentiments, par Porîginalité de l'expression.
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Comme nous n'avons pas l'intention d'écrire un cours de littérature, il est impossible de parler ici de tous les poètes de récole ionienne. Faire connaître seulement les plus populaires aux lecteurs étrangers à la Grèce, tel a été notre but ; c'est pourquoi nous n'avons rien dit de Jean Zampelios, de Corfou, qui a écrit sur des épisodes de l'histoire nationale dix ou douze tragédies, lesquelles ne sont pas sans valeur, bien qu'elles manquent d'action dramatique.
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Nous ne parlerons pas non plus du fils de Jean, Spiridion Zampelios, ni de Candianos Roma, de Zante, ni d'Antoine Manoussos, de Corfou, poète soldat, qui chante la Grèce et se bat pour l'indépendance italienne, ni de Mavrojannis, poète journaliste, qui célèbre en marin les beautés de la mer, et donne en homme politique des conseils à ceux qui conduisent le char de l'État. Nous nous tairons sur Panajotti Panas, de Céphalonie, sur Georges Martinélis, de Corfou, et sur beaucoup d'autres, dont on peut trouver les vers et les noms dans les anthologies.
Mais si quelqu'un s'étonnait de ne pas voir figurer dans cette étude un poète célèbre, Aristotelès Valaoritis, que la Grèce a perdu et pleuré il y a quelques mois^ c'est que Valaoritis, quoique Ionien, appartient à celle des sept îles qui, par sa situation géographique et par son génie, se rapproche le plus du continent.
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Comme poète, d'ailleurs, il se rattache à une autre école que nous apprécierons plus tard.
Qu'il me soit permis, avant de terminer cette étude, faite un peu à vol d'esprit, de donner quelques extraits d'un poète ionien satirique et humoristique. Le rire est médiocrement goûté par le peuple grec, qu'une longue infortune a prédisposé à la mélancolie, à la tristesse, plus qu'à la gaieté.
Solomos a aussi laissé deux ou trois satires pleines de verve et d'esprit. Mais le poète satirique par excellence des îles ioniennes est M. André Lascaratos , de Céphalonie.
M. Lascaratos a écrit en prose dans l'idiome de son île. Il a été, bien avant la Lanterne d'Henri Rochefort, l'éditeur et le rédacteur d'un recueil périodique , la Lanterne, oti il n'épargnait pas non plus les vices sociaux et les hommes au pouvoir.
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Il frappe sur les ambitieux politiques, puis il se mesure avec le clergé, dans un livre plein d'amère passion : les Mystères de Céphalonîe. Ceux qu'il fustigeait le frappent à leur tour et l'excommunient : alors il les accable de nouveaux coups.
Il n'entre pas dans mon cadre de parler des ouvrages en prose de M. Lascaratos, malgré leur verve et leur originalité, mais nous devons les mentionner pour expliquer le caractère batailleur du poète.
La traduction des vers de M. Lascaratos est difficile; la lecture en est compliquée pour les Grecs eux-mêmes lorsqu'ils ne connaissent pas Géphalonie.
C'est pourquoi il faut choisir non ceux qui ont le plus de vigueur et d'allure, mais ceux qui ont un caractère assez général pour être compris ailleurs que dans la patrie du poète.
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D'où vient le nom des talara (mot grec pour thaler, argent) ?
Lorsque Dieu eut créé Tunivers, — Lixouri (ville où le poète est né) et divers autres pays, — il se dit en lui-même : «r Ah ! maintenant, il ne me reste plus— qu'à créer l'homme. »— Et tandis qu'il tenait encore dans ses mains Adam, — il lui dit : « Toi, Adam, sois la bête des bêtes ! »
C'est-à-dire, sois au-dessus de tout ! — a Aie l'âne à ton service. — Nourris-toi de rougets et de barbues. — Que les vallons se cultivent à ton profit ; — que les chiens t'obéissent humblement ; — que les poules pondent leurs œufs pour toi... Je t'ai fait à mon image et je t'aime,
» Je te bâtis une petite maison dans mon paradis, — avec tous les biens fournis par ma générosité divine. — Tu peux manger les bons fruits — sans que cela te coûte un liard ; — mais j'exige, messire Adam, — que tu ne touches point à mes talaris.
» L'argent, c'est le fruit de sagesse, — Celui qui le possède a le savoir, est lettré ; ~ il est charmant, il est doué de tous les mérites ; — tout le monde l'admire, — et le loue... — Mais l'argent, aussi, est un poison — qui fait de Pâme une boue des égouts.
»N'y touchez pas, Adam; car alors,— votre innocence croulera. — Vous ne pourrez plus vivre
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heureux dans mon Eden. — C'est le diable qui a fait les talaris ; — surtout laissez-les...»
Dieu avait alors en Asie — un grand et beau jardin,
— et pour que les diables n'entrassent pas — déplanter les choux, — parmi les haies de roseaux
— il avait tendu des pièges en fer.
Mais, ainsi que cela arrive encore de nos jours — lorsque nous posons des souricières, — qu'une souris est prise, — les autres passent sur le piège — démonté par la première victime ; ainsi les diables entraient — et dévastaient le pauvre jardin.
Un jour qu'Adam et sa femme parcouraient gaiement— leur bienheureuse solitude... — voilà un petit diable devant eux... — « Mille excuses, dit le démon. — Je ne suis pas venu pour mal faire. — Je passe et je vais à mes occupations. Je colporte de la toilette pour en vendre. »
A peine Eve entend-elle ce mot de toilette, — qu'elle prend des airs gracieux...
Le diable étale ses marchandises, que convoite Eve ; mais Adam n'a pas d'argent.
Eve pleure et dit : a C'est toujours comme ça. — Tu cherches des prétextes. — Achète-moi ces robes, achète à crédit. — Tu paieras au mois d'août. — Miaou, miaou, miaou, »
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Au mois d'août se récolte le raisin de Corinthe en Grèce. Adam ne résiste pas au miaou, miaou de son épouse adorée ; il a acheté à crédit; mais le mois d'août vient et la récolte est mauvaise. Le diable réclame son argent : comme le père des hommes n'en a pas, le diable vient trouver Eve, seule, et lui fait voler l'argent du bon Dieu, « le fruit de sagesse ».
Ce vol. Dieu Paperçoît avec son télescope.
Il sonne alors, plein de colère. — Tout essoufflés accourent devant lui bonnets bas, — Michel et Gabriel, les archanges, — habitués à remplir avec leurs longues jambes — les plus lointaines missions.
Œ Amenez-moi, dit le bon Dieu, le diable, mes anges. — Au fait, suivez-moi ; — je vais le relancer moi-même. »
Les anges le suivent. — Il va d'abord à la maisonnette d'Adam. Il appelle les époux, — et, prenant Adam par le nez : — c Ah! voilà les tours que tu me joues, — s'écrie-t-il — Coquin ! voleur ! tu me le paieras !
Et toi, Eve, tu mériterais... »
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Le diable avait filé. Il s'en allait en chantant : « Ta-la-ra. » — Et l'enfer, tout joyeux, retentit de son chant: Ta-la-ra. — Et de ce ta-la-ra, on a donné au corps du délit le nom de talara..
Les Grecs sourient de ces chants qui, composés pour nous, seraient plus guouailleurs et nous feraient rire. J'ai dit que les épreuves nationales avaient rendu les Grecs mélancoliques : ne me suis-je pas trompée ?
De telles épreuves nous ont-elles, à nous, fait perdre notre gaieté ? Non. Il est vrai qu'elles n'ont pas duré des siècles et ne nous ont pas fait perdre Tespoir de les vaincre.
Les peuples d'Orient, qui s'enivrent de lumière comme les peuples occidentaux s'enivrent de vin, semblent avoir le soleil triste.
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