ÉCOLE
Quand Mahomet II eut vaincu l'empereur grec Constantin DragosèS; lorsque le conquérant orgueilleux et farouche eut planté le croissant sur les murs de Constantinople, tous les hommes lettrés de l'Empire qui purent échapper à la mort ou à Pesclavage se réfugièrent en Italie.
Et là, ils apportèrent dans les ténèbres de la scholastique, des fabliaux et des romans de chevalerie, au milieu desquels les esprits latins étaient encore égarés^ des
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trésors de clarté, de lumière et d'inspiration ; ils arrivaient juste à l'heure pour donner aux lettres, aux arts, cette impulsion suprême qui entraîna l'Italie hors des chemins tortueux du moyen âge. Ce furent donc évidemment les Grecs, qui guidèrent les Latins dans la voie droite de l'antiquité païenne, où l'Italie devait trouver la Renaissance.
A Constantinople, il ne demeura que des membres du clergé, dont Mahomet II avait besoin pour organiser, sous un joug pesant, Fétat social du peuple conquis. Ils exercèrent une sorte de magistrature, à la* quelle le vainqueur octroya des privilèges, que ses successeurs leur ont plus d'une fois disputés et même repris.
Le clergé posséda la seule puissance qu'eût conservée le peuple grec. Dans les deux premiers siècles de la conquête, ceux qui ne voulurent point s'expatrier, lors-
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qu'ils eurent le loisir de songer à autre chose qu'à la conservation de leur vie, durent, n'ayant pas d'autre moyen de se consacrer au service de leur pays, s'occuper uniquement de science ecclésiastique.
En dehors de ce cercle restreint l'ignorance fut profonde là oti le Turc était le maître. Un seul sentiment surnageai dans ce grand naufrage de l'empire grec: l'espoir de jours meilleurs; espoir tenace que longtemps rien ne rebutera, et dont l'expression se retrouve, ou fière ou voilée, dans tout ce qui s'est écrit au sein de la servitude.
Les vaincus n'oubliaient point qu'ils étaient Grecs. Ils s'imaginaient que, tôt ou tard, par de nouvelles croisades, les puissances chrétiennes de l'occident viendraient à leur secours, les arracheraient aux infidèles. La liberté pouvait encore arriver à temps, plusieurs parties de la Grèce conservant
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8o POETES GRECS CONTEMPORAINS
une dernière indépendance: celle de n'être pas gouvernées par les Turcs.
Peu à peu, Tespérance s'évanouit, le doute vint. Rhodes, puis Chypre, puis la Crète tombèrent au pouvoir des musulmans. Les Vénitiens abandonnèrent une seconde fois la M orée en ne conservant que les îles Ioniennes. De leur côté, les nations chrétiennes songeaient à toute aulre chose qu'à la délivrance des chrétiens d'Orient.
La reine de l'Adriatique, Venise, perdait sa puissance maritime, tandis que Tempire turc étendait ses conquêtes. Si les gouvernements d'Occident exerçaient quelque influence, cette influence, dirigée par les Jésuites, semblait plutôt s'exercer contre la religion des Grecs qu'en faveur de leur émancipation.
La foi dans la liberté s éteignit. Tout sembla perdu. La tyrannie turque, depuis
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ÉCOLE DE CONSTANTINOPLE 8i
longtemps, ne connaissait plus de bornes.
Bientôt les Grecs se virent enlever leurs enfants dont on fit des janissaires.
L'islamisme triomphant paraissait devoir empêcher à jamais la résurrection de la Grèce, et Phellénisme pouvait craindre d'être pour toujours livré à Toubli et à la mort.
Cependant, à cette époque de douté et de désolation, par un juste réveil de la moralité dans Phistoire, des faits se produisirent qui étaient destinés à engendrer forcément la régénération du peuple grec.
Pierre le Grand, fondateur d'un nouvel état de choses dans son empire, traçait sur le terrain de la politique extérieure le plan d'une lutte perpétuelle contre les Turcs. On n'était pas alors panslaviste. Le principe des nationalités et des races n'avait point divisé les chrétiens de l'Orient. Tous formaient un seul troupeau sous le patriarche grec, qui représentait en même temps le
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souvenir de l'ancien empire de Byzance et l'espérance de sa reconstitution.
Pierre le Grand faisait graver son portrait à Amsterdam avec cette inscription :
Empereur des Grecs. A Riga, il déclarait publiquement que « les sciences et les lumières circulent dans les sociétés humaines comme le sang dans le corps, et que, de même que le sang afflue au cœur, la civilisation retournera dans son antique foyer :
la Grèce ». C'étaient de nobles paroles, dont on n'avait pas alors le droit de mettre en doute la sincérité.
Les Grecs tournèrent avec reconnaissance leurs yeux vers leurs coreligionnaires du Nord, qui avaient le désir et le pouvoir de leur tendre une main secourable. Lorsqu'ils virent ces soldats de la croix grecque battre les défenseurs de l'étendard du Pro^ phète, ils se dirent que leurs oppresseurs
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n'étaient pas invincibles, ils recommencèrent à croire à la délivrance.
Ce qui contribua puissamment aussi à réveiller en eux l'espoir d'une résurrection de la patrie, fut la conscience qu'ils avaient de leur supériorité croissante et de l'infériorité irrémédiable de leurs conquérants.
Beaucoup d'entre eux jouaient un rôle prépondérant, et exerçaient une influence considérable, dans le gouvernement de l'empire turc.
Vers le milieu du xvn® siècle, un Grec, Panajoti Nicousios, exerce les fonctions de grand drogman. Après lui, les Turcs ne peuvent plus se passer du savoir et de l'habileté de leurs sujets grecs pour leurs rapports avec les chrétiens. Les grands drogmans deviennent le rouage nécessaire du service public dans l'empire. On crée bientôt des drogmans de la flotte. C'est à des Grecs
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aussi que la Porte confie le gouvernement des provinces danubiennes.
Ces grands postes sont successivement occupés par des hommes exceptionnels, dont le savoir égale la capacité ; les Maurocordato^ les Ypsilanti, les Mourousi, les Ghicas, etc., etc. Autour d'eux, vinrent se grouper d^autres lettrés grecs, leurs ministres et serviteurs, parfois leurs futurs rivaux.
L'instruction, qui développait Tintelligence, devenait un moyen d'avancement; aussi se répandait-elle de plus en plus. La soif d'apprendre semblait augmenter à mesure qu'on s'efforçait davantage de la satisfaire.
Au moment de tracer le tableau d'une véritable renaissance littéraire grecque au XVIII® siècle, nous nous demandons si nous avons assez dépeint la vitalité et les ressources de cet esprit grec, qui a sans cesse trouvé une
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issue pour échapper à la barbarie, et qui n'a subi la servitude que dans la forme, jamais dans le fond.
Nous pourrions citer mille preuves de l'interruption de ses progrès, même à l'époque où l'on est convenu de le dédaigner en le qualifiant de byzantin, c'est-à-dire alors qu'il est tout entier aux luttes théologiques du XV® siècle.
Mais le développement de ce sujet nous entraînerait trop loin, et nous poursuivons. Au xvin® siècle, les Grecs fondaient partout des écoles ; on imprimait des livres d'instruction, de science, d'histoire en langue grecque moderne. On traduisait les chefs-d'œuvre des littératures étrangères, on étudiait les écrivains de l'antiquité. Le travail se faisait peu à peu dans les pays grecs proprement dits, mais le mouvement était surtout actif à Con-
stantinople. C'est là que se pressaient les
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lettrés qui ne professaient pas dans les écoles de province. A Constantinople, d'ailleurs, siégeait l'autorité ecclésiastique unique représentant de la patrie grecque.
Il s'était formé autour du patriarcat et des grands fonctionnaires grecs une véritable aristocratie, qui se recrutait parmi les vieilles familles des provinces et dans celles des nouveaux dignitaires. Les Grecs au service de la Porte, ne jouissant que passagèrement de ses faveurs, revenaient au Phanar, comme à leur centre, se consoler de la perte de leurs honneurs.
Un milieu instruit, expérimenté, — oti l'on connaissait les secrets de PÉtat, dont les membres avaient une action dans le gouvernement ou consacraient au travail les loisirs delà disgrâce, — grandissait, se fortifiait, s'étendait par ses défaites mêmes. Des fortunes énormes, amassées dans le commerce et dans la banque, s'accumulaient d'autre part
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avec une puissance qui imposait parfois au vainqueur les conditions du vaincu. Le patriarcat et les maisons princières du Phanar constituaient donc un centre d'attraction, auquel devaient affluer, de préférence, les prosateurs et les poètes de cette Grèce renaissante.
Qui n'a lu les descriptions de Gonstantinople et qui ne se représente, pour peu quUl ait entrevu les divines beautés méditerranéennes, l'admirable situation de Stamboul, la Gorne d'Or, les courbes poétiques du Bosphore, les charmes à la fois voluptueux et puissants des doubles collines qui unissent les rivages de la Propontide et de la mer Noire, collines incomparables dont les pieds se baignent à la fois dans les eaux d'Europe et dans les eaux de PAsie.
Quels contrastes entre un tel cadre et les spectacles qui s'y déroulent aujourd'hui. Le vernis européen, en recouvrant tout ce qui
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frappe les yeux, répand des couleurs sombres qu'on voudrait effacer; les Orientaux, vêtus de costumes noirs ajustés à la franque , essayant de copier les modes et les mœurs de l'Occident, font tache comme les cyprès des cimetières sous le ciel éclatant. Les bateaux à vapeur qui courent en tous sens et s'entre-croisent, donnent un aspect trop agité au majestueux Bosphore.
Mais qu'on s'imagine la société grecque durant le premier quart de notre siècle: cesfamilles,vivant dans une opulence où se confondaient le goût de Tltalie et l'art de la Grèce antique. Ramassés au fond de la Corned'Or, les Grecs tantôt demeuraient dans leurs belles habitations du Phanar, tantôt se transportaient sur le Bosphore dans de magnifiques maisons de campagne, confisquées depuis la révolution, et qui sont devenues la propriété des pachas ou la rési-
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ÉCOLK DE CONSTANTINOPLE 89
dence des ambassadeurs. Le grand canal de Constantinople, alors silencieux comme celui de Venise, n'était sillonné que par des caïques. Les Grecs y promenaient la mélancolie d'un esclavage que ne faisaient oublier ni Téloignement de leurs belles demeures où pouvait les atteindre l'oppression, ni l'élégance d'un costume dont la forme imposée portait la marque de la servitude, ni leurs immenses richesses, puisque le premier des Grecs était forcé de s'humilier devant le dernier des Turcs, puisque ni les titres ni la situation élevée d'un Phanariote ne suffisaient à le préserver lui ou les siens, de la violence d'un simple janissaire.
Cependant les Grecs de Constantinople prenaient de plus en plus confiance dans leur supériorité; de près ou de loin, fonctionnaires ou commerçants, ils jugeaient leurs maîtres. En suivant les événements de l'histoire contemporaine, ils voyaient
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l'agrandissement de la Russie, la chute de Venise, la Révolution française, la destinée vertigineuse de Napoléon I®'.
Pour bien comprendre comment peu à peu il s'opéra un changement dans la vie intime des Grecs de Constantinople, il était nécessaire de tracer à grands traits le tableau de leur existence au Phanar. C'est dans leur retraite, au milieu de ces conversations, de ces lectures, de ces méditations, se rapportant toutes à la pensée constante de la Grèce, qu'une littérature nouvelle vint éclore.
Elle ne fut pas, comme la poésie populaire de la Grèce, le produit spontané du sol et du génie grec ; on y retrouve les traces de Tinfluence étrangère; chose bien naturelle d'ailleurs. C'est en Occident que les Grecs faisaient leurs études. En revenant d'Italie, de France, d'Allemagne, chacun des lettrés rapportait un peu de Tesprit
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du pays où il avait formé ses goûts, ses jugements, acquis son savoir, reçu parfois sa manière de penser.
Nous avons déjà constaté Pinfluence exercée en Crète et dans les îles Ioniennes par ritalie, tant que dura la prédominence de Venise. Plus tard, lorsque la Révolution française éclata et que toute l'Europe en retentit, lorsque Bonaparte surgit en Egypte et qu'il y remua FOrient tout entier, quand, par l'occupation des îles Ioniennes, les Français plantèrent en Grèce le drapeau tricolore, le drapeau de la liberté ! c'est vers la France que se tournèrent les espérances des Grecs.
Ils lurent alors surtout les livres français; ils les traduisirent. Dans le réveil littéraire de Constantinople, ce sont les auteurs français du xvn® et du xvm° siècle qui servent de modèle aux poètes grces. Le génie français seul les inspire. Les traditions de Tan-
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tiquité elles-mêmes reviennent à leur premier foyer à travers les chemins de l'Occident. C'est la Phèdre de Racine qui ramène les poètes grecs à YHippolyte d^Euripide.
Jacques Rangabé, le père de l'ancien ministre de Grèce à Paris, faisait alors une belle traduction de la Phèdre française, ainsi qu'une traduction de Cinna et de Zaïre. On traduisait en même temps Mérope et Bruius, de Voltaire, le Misanthrope et rAvare^de Molière ; puis vinrent les drames de Kotzebue, les opéras de Métastase.
Si Ton fournissait ainsi aux Grecs un répertoire dramatique étranger, on y ajoutait en même temps des productions originales : Christopoulos écrivait un drame sur la colère d'Achille ; Rizo Néroulos faisait deux tragédies sur des sujets classiques, Aspasie et Polyxène^ et une comédie dans laquelle il ridiculisait avec beaucoup de verve les exagérations auxquelles se laissaient
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aller les zélateurs trop ardents des théories de Coray sur la correction de la langue.
La comédie de Rizo Néroulos est très spirituelle, et ses tragédies renferment des passages d'un vrai mérite poétique. Ce qui manque, dans Tune comme dans les autres, c'est la composition dramatique, Tintérét scénique.
Mais alors c'était quelque chose de si nouveau d'entendre parler les dieux et les héros de Tantiquité en vers harmonieux, dans la langue de leurs petits-fils ; les opprimés éprouvaient un tel ravissement à se sentir d*une race noble, dont les sentiments faisaient l'admiration du monde, et ces vaincus trouvaient dans les triomphes du passé une telle cause d'enthousiasme et de foi pour l'avenir^ qu'ils ne se montraient pas très difficiles quant aux péripéties et à la conduite de l'action dramatique.
Ces pièces, on les représentait à Con-
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stàntinople, à huis clos, dans les maisons princières du Phanar; on les jouait à Buçharest, où il y avait un théâtre grec public, sous la protection des hospodars grecs ; plus tard, on les donnait à Odessa qui, au commencement de ce siècle, était une ville à peu près grecque.
Toutes les productions de ce répertoire n^ont pas été conservées; quelques-unes, en dehors de celles que j'ai citées, ont été publiées, d'autres existent peut-être encore en manuscrit. Mais il serait facile de retrouver la trace de ces œuvres dans les journaux grecs de Tépoque ou dans la mémoire des survivants.
Ce serait une entreprise digne de tenter quelque jeune philologue grec que celle de reconstituer ce passé littéraire. Il faudrait d'abord rattacher l'histoire du théâtre crélois à celle du théâtre ancien. Retrouver, à travers le moyen âge, la filiation des tradi-
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tions antiques serait une étude curieuse pour les lettrés du monde entier.
Au surplus, les plus belles choses que Técole de Constantinople ait laissées n*appartiennent pas au genre dramatique ou héroïque, mais plutôt au genre familier, satirique ou gracieux. Entre autres VEnlèvement de la Dinde par Rizo Néroulos, et surtout les poésies lyriques d'Athanase Christopoulos ^
t. Dans les notes qui précèdent je n'ai fait que suivre de très près V Essai de M . Bikélas sur la Littératune néo-hellénique ; Ilepl KeoeXXTivixiqç çiXoXoYCaç, <oxt|Mv, etc* (Londres, 1871.)
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Rizo Néroulos est connu en France par son Cours de littérature grecque moderne fait à Genève, et qui a été traduit en plusieurs langues, et par une Histoire de la Grèce moderne publiée en français en 1828.
Rizo Néroulos occupait une grande situation en Valachie, qu'il dut abandonner au moment de la révolution. Il se réfugia alors à Genève. Bientôt appelé au service de la Grèce régénérée, il y occupa des postes considérables, et mourut en 1849, investi
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des fonctions de ministre du roi de Grèce dans cette même ville de Constantinople oU il était né esclave.
Outre ses œuvres dramatiques, Rizo Néroulos est aussi Pauteur de poésies lyriques, dont une partie a été publiée pour la première fois à Paris par le marquis de Queux de Saint-Hilaire. Mais ce qu^il a écrit de plus original est le poème de l'Enlèvement de la Dinde où, dans un style héroï-comique, plein de charme et d'humour, il raille les mœurs des Phanariotes, et décrit les intrigues et les passions soulevées par cette dinde fameuse, que le héros convoite et qu'il désire posséder dans sa basse-cour, afin de Py préparer pour sa table.
O muses, dit Rizo Néroulos, muses inconstantes,— qui, abandonnant vos anciennes demeures, — avez oublié le Pinde et PHélicon, — laissant la Grèce privée de vous pendant de longssiècles;— ô muses, ne reste-t-il donc point de Grecs que vous aimiez, ■— pour que vous preniez tantôt vos ébats sur les
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rives sablonneuses de la Seine, — ou que tantôt
vous chantiez sur les bords de la sombre Tamise ? —Venez inspirer un de vos adorateurs issu de votre race hellénique !
Dans cette invocation, quel douloureux accent perce! On retrouve, nous Tavonsdéjà dit ailleurs, ce souffle du patriotisme dans tout ce qu'ont écrit les Grecs de Constantinople.
La scène du poème de la Dinde se passe à Thérapia,
... le plus beau entre les charmants villages du Bosphore, — qui, tel qu'une belle femme couronnant de ses cheveux dorés son front d*albâtre, — pare ses rives de jardins suspendus au sommet de ses collines escarpées...
C'est là qu'habite Lucas, noble et riche seigneur du Phanar.
Ses parchemins de noblesse sont déposés dans la mémoire de sa vieille bonne ; — c'est elle qui sait par cœur les annales de ses ancêtres, — et comment son grand-père a traîné dans les rues du Phanar les gloires futures de sa race.
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ECOLE DE CONSTANTINOPLE 99 Quant à Lucas :
Après avoir amassé les trésors de Crésus de l'autre côté du Danube, — ce Pérou des Phanariotes,
il est retourné dans sa patrie, s^installant de préférence à Thérapia, où il a mené une vie de LucuUus.
Le héros voit de sa fenêtre la dinde qui excite sa convoitise, et qu'un concurrent, un rival plus heureux, parvient à s'approprier un instant. Grande fureur de Lucas, et grande bataille dont il sort vainqueur, au grand émoi de tout Thérapia.
Ainsi que, dans la plaine de Marathon, la Grèce victorieuse — entonnait des péans ; — ainsi que les trompettes résonnaient triomphantes à Rome — lorsque les Scipions soumettaient l'Afrique, — de même les deux rives de Thérapia — et son golfe tout entier furent sens dessus dessous, — et tout y retentit de ces deux mots : Lucas et la Dinde ! — La Renommée poussive, avec un sourire hébété, — s'envolant par-ci, par-là, — comme si elle avait
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loo POETES GRECS CONTEMPORAINS
perdu la raison, criait d'une voix de Stentor, — répandant partout le bruit du triomphe de Lucas. — Cependant les braves Thérapiotes, les uns par couples — s'entretenant devant leurs maisons, — les autres seuls entrant et sortant de Phôtel de Lucas, s'agitaient, — et la sueur coulait goutte à goutte de leur visage astucieux.
Lucas se délassait, la tête enfoncée dans des coussins moelleux, prenant un repas auquel il se croyait des droits après le mouvement inaccoutumé qu'il s'était donné. Il adresse ces paroles au groupe respectueux de ses auditeurs attentifs :
Jamais, au grand jamais, disait-il, il ne m'est arrivé de me sentir le sang bouillonner à tel point,— ni lorsque Photis avait joint à mon nom dans sa supplique — le mot respectueusement au lieu de révérencieusement ; — ni lorsque le ci-devant archevêque d'Élassone avait prononcé, dans les prières publiques, — mon nom à moi après celui de Georgaki, — me mettant, moi, un tel seigneur, après ce hobereau-là ; — ni même lorsque, l'an passé, dans la rue de Psomatia, — un Turc féroce m'asséna un coup de poing dans le dos, — et que, me retournant pour lui faire mes excuses, — mon calpac me
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tomba de la tête dans la boue, — et que, quoique je ne perdisse pas ma gravité, — un tailleur qui me vit se permit de rire en ma présence ; — ce qui me mit dans une telle colère contre cet insolent — que je ne pus l'oublier de toute la journée, lui et le coup de poing.
Elle est bien fine et un peu cruelle, cette satire du Phanariote qui, recevant un coup de poing, se retourne pour faire des excuses au Turc qui le lui a donné, et exhale sa colère contre le tailleur qui en a ri. Mais ce qu'on ne peut s'empêcher de remarquer, c'est le ton quasi héroïque de la satire, qui semble une réminiscence de la Batrachomyomachie attribuée à Homère, et dans lequel on retrouve la délicatesse mordante c t l'esprit d'observation de Lucien.
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Athanase Christopoulos a, comme nous Tavons dit, écrit une tragédie. Il a fait, en outre, une grammaire grecque, dans laquelle il essaye de retrouver les formes de l'ancien dialecte éolo-dorien. Mais sa tragédie ne se lit plus, et ses théories de linguistique sont oubliées; ses poésies lyriques en revanche sont restées chères aux Grecs et ont fait de son nom Tun des plus populaires de toute la Grèce. C'est un nouvel Anacréon ; nul n*a écrit le grec moderne avec plus de grâce
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ECOLE DE CONSTANTINOPLE io3
que lui. Ses vers sont harmonieux et faciles. On ne sent ni la recherche ni l'effort, et il semble qu'on n'y puisse découvrir la plume de l'écrivain. C'est un chant perpétuel, un rythme pour ainsi dire spontané, tantôt rapide, comme les jeunes filles que le poète fait courir aux vendanges, couronnées de lierre, tantôt lent ou saccadé comme ce traître de petit Amour qui se traîne pour se faire porter. De même que l'eau d'une source s'altère lorsqu'on ne la boit pas aussitôt puisée, de même une traduction de Christopoulos s'altère, transportée de l'esprit grec, même à l'esprit français.
Voici la première de ces pièces :
Fraîches jeunes filles, — couronnez-vous de lierre, — retroussez vos manches légères, — accourez aux vendanges ! — Prenez chacune des ciseaux — dans la main gauche, — et dans la main droite — un panier tressé d'osier. — Et tout en chantant, — allons aux vignes, — allons couper les grappes, — donnonsnous des baisers aux lèvres. — Coupons les grappes
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humides de rosée, — les grappes douces comme le miel, — trésor que Bacchus nous envoie.
Voici la seconde :
L'aveugle Cupidon — de par les rues était — la risée de tous, •— qui le regardaient — se traîner le long des murs.
Il trébuchait, s'écorchait;— il toml$ait,se relevait ;
— tombait de nouveau et s'enfonçait dans la boue.
— .J'eus pitié de lui en le voyant ainsi, — et accourant aussi vite que je le pus, — je le pris par la main, je le soutins — et le conduisis tranquillement.
Tout à coup il s'arrête, — et me marchant sur les pieds — se laisse glisser à terre — comme s'il était près de mourir. — « Ami, dit-il, — je me sens — brisé de lassitude. —- Porte-moi sur tes épaules — et allons ton chemin. » Je me penche, je tends le dos, — je noue ses bras autour de mon cou — et je poursuis ma route. — a Mon cher, dis-je bientôt, arrêtons-nous un peu ; — descendez, s'il vous plaît,
— pour que je me délasse à mon tour. » — « Mon ami, répond-il , — c'est impossible ; — Amour une fois porté, — même quand il fatigue, — ne descend plus î »
Je cite encore :
Sur une montagne, l'Amour et moi, — et ma
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bien-aimée, — et le vieux dieu Temps, — tous quatre nous montions à pied. — Ma bien-aimée se fatiguait — à gravir l'escarpement, — et l'Amour nous dépassait, — montant à la hâte avec le Temps. — Arrêtez î m'écriai-je, Amour, — ne courez pas si. vite. — Ma bien-aimée, ma belle compagne^ est déjà lasse. Alors je les vis déployer leurs ailes, l'Amour et le Temps. — Ils se mettent à voler, à voler ! — Amis, dis-je, où volez-vous ? — Pourquoi tant de hâte ? Alors, l'Amour, se tournant vers moi, répondit: — «J'ai l'habitude de m'envoler avec le Temps. »
La chanson suivante est une réplique à une
autre chanson x)ù il est dit au poète que ses
cheveux blanchissent, et qu'il lui faut entrer
dorénavant dans les voies de la sagesse :
Bah, si mes cheveux blanchissent, — sont-ilsrudes pour cela ? — Qu'est-ce que cela fait ? — Dites-moi si la rose, — la fleur des amours, — quand elle est blanche, — pique plus que la rouge ? — C'est tout le contraire. — Et le myrte de Vénus, — sur ses branches vertes, — entre ses feuilles fraîches, — fait éclore toutes blanches comme la neige — ses fleurs si jolies et si tendres. — Et le grand Jupiter luimême, — pour les charmes de sa Léda, — se transforma jadis en cygne. — Voilà bien la preuve que l'Amour — aime les cheveux blancs — comme
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les plumes du cygne. — Que m'importe donc si je blanchis ? — Je ne m'en afflige guère, — car plus je deviens blanc, — plus je deviens beau, — et plus l'Amour vient à moi !
Cela est resté vrai pour Athanase Christopoulos. Il n'a pu vieillir. En le lisant, on le retrouve toujours jeune comme Anacréon.
Il mourut à Bucharest, en 1847, à l'âge de soixante-dix-sepl ans.
Il avait, en i836, visité Athènes au moment où elle essayait de se relever de ses ruines et de faire surgir, du milieu de ses décombres, une capitale pour le premier roi de Grèce, le jeune Othon.
Les compatriotes de Ghristopoulos, Alexandre Soutzo et Rangabé, célébrèrent sa venue dans deux poèmes qui peuvent être classés parmi les meilleures productions des célèbres écrivains. En les relisant aujourd'hui on sent l'inspiration même du chantre de Tamour les envahir, sa philosophie les charmer, sa grâce leur sourire.
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La belle humeur est le trait principal des poésies lyriques de Christopoulos. Tel était devenu, avec la fortune et la conscience de sa valeur, le caractère de la société du Pha* nar. Les Phanariotes cherchaient à oublier les humiliations du passé, les soucis du présent et les inquiétudes de l'avenir, en se berçant au rythme de la poésie aimable.
De même que leur activité n'avait jamais subi la langueur du climat de Constantinople, qui énerve les Turcs et qui pénètre tous les voyageurs et tous les étrangers, de même leur esprit avait retrouvé enfin la gaieté athéhienne au milieu des douleurs de la servitude.
C'est ce qui explique pourquoi, dans tout ce qu'a produit PÉcole de Constantinople avant la Révolution, il manque quelque chose. On n'y trouve point d'accent, nulle vigueur. Le rude souffle delà liberté ne passe pas à travers ces délassements de la pensée.
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Le précieux, le poli régnent. L'atmosphère qu'on respire est aristocratique. Il n'y a, dans ces petites cours des princes phanariotes en fonctions, ou déchus, rien des sentiments qu'un peuple y apporte. On apprécie, on imite les formes correctes, légères ou savantes de la poésie française dans Racine, dans Voltaire; et de la poésie italienne dans Métastase. On y parle bien de Périclès et d'Athènes, mais ce n'est pas là que s'enfante « la liberté sortie des ossements sacrés des ancêtres » ! Si l'on cliante parfois les hymnes de Rhigas, c'est en se cachant. Les maîtres surveillent, écoutent. On les dédaigne et on les craint. On parle mal d'eux, mais tout bas. A force de s'observer on perd l'habitude d'élever la voix.
Malgré cela, en donnant au reste de la Grèce ces modèles de bon goût dans le genre lyrique ou satirique, en se rapprochant de l'antiquité, même par les voies de l'es-
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prit des autres peuples, on servait la cause delà liberté, on anoblissait la littérature grecque. D'ailleurs, nous l'avons prouvé, ce patriotisme intimidé, craintif même, jette cependant Péternelle note de rappel à la pa* trie grecque.
Car s'ils cachaient leur patriotisme dans une littérature agréable , sous des dehors paisibles, sous les apparences du bien-vivre, et s'ils avaient pris l'habitude de la dissimulation, ils songeaient sans cesse à la délivrance, ces Grecs de la capitale, où l'hétairie recrutait des membres nombreux.
Lorsque la Révolution éclata, les Phanariotes payèrent leur tribut à la Grèce. Ils répandirent leur sang pour elle sur les champs de bataille et dans les tortures du supplice.
En 1821 ce fut un Ypsilanti qui leva le premier Tétendard de la Révolution. Les princes alors régnant en Valachie et en Moldavie y participèrent. Les jeunes Phanariotes
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s'étaient enrôlés avec ardeur dans ce bataillon sacré, immolé à Dragashan, que Kalvos a chanté. Le patriarche conduit à un supplice infâme, les primats grecs décapités devant les portes de leur habitation, tant d'innocents massacrés au hasard dans les rues de Constantinople, payèrent cher les premiers éclats de la révolution grecque.
Les Phanariotes, après les persécutions, ne pouvaient plus ni penser ni écrire à Constantinople. Aussi se réfugièrent-ils en Grèce où nous les retrouvons. Maurocordato, qui joua un si grand rôle dans l'histoire grecque, Négris, tant d'autres encore venaient du Phanar. Leurs enfants, établis depuis à Athènes, y perpétuent leurs noms.
Le Phanar subsiste encore, le patriarcat existe toujours, mais il n'y a plus de Phanariotes. Ils se sont fondus dans la patrie grecque que l'insurrection triomphante avait conquise.
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C'est là, en Grèce mênxe, que se transplante rÉcole poétique de Gonstantinople ; mais, avant de ïy suivre^ nous allons consacrer une page au dernier représentant que cette École eut à Gonstantinople.
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ÉlieTantalidès est né au Phanar en 1818, Devenu aveugle à vingt-sept ans, il supporta cette épreuve avec un courage, avec une résignation touchante. Il n'interrompit point ses travaux littéraires et occupa la chaire de professeur de littérature grecque à T Ecole théologique de Chalké, poste qu'il remplit avec honneur jusqu'à sa mort en 1876. Son érudition, le charme de ses entretiens^ sa nature poétique, lui assurèrent des amitiés durables et ses poésies légères ont popularisé son non].
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L'horizon poétique de Tantalidès n'est pas plus élargi que celui de ses devanciers.
Comme Christopoulos, il chante l'amour et Bacchus ; comme Rizo Néroulos, il décrit avec une malice aimable les mœurs de ses compatriotes ; mais ce n'est pas un imitateur banal. Il sait trouver de nouveaux accents.
Son vers, dans des genres qu'il n'a pas créés, a cependant toute la saveur d'une poésie originale. L'atmosphère de Constantinople enveloppe encore le poète aveugle ; il n'en voit plus la beauté, mais il continue à en respirer la douceur.
Quelquefois, Tantalidès soupire avec amertume ; mais la gaieté revient vite à sa nature bienveillante; c'est alors qu'il est vrai et qu'il se montre sous son jour le plus favorable.