GEORGES DE SCUDERY
De tous les litléraleiirs français qui illiislrèrenl le dix-septième siècle, il n'en est pas un dont la vie soit lissue d'originalités pins bizarres, pas un qui offre à la critique un cliaiup plus vaste et plus varié que le personnage dont nous avons à retracer l'histoire.
Né au Havre en 1601 , Georges de Scudéry suivit d'abord la carrière militaire ; mais vers IGÔO, il (piitta le régiment des gardes françaises, dans lequel il servait, et se mit à composer des pièces de théâtre. Il avait, pendant plusieurs années, habité la petite ville d'Apt, en Provence, dont sa famille était originaire; de là il vint à Paris, où, pour emprunter le langage de l'un de ses biographes, « il ouvrit bontique de vers. »
Si l'on vent, avant d'examiner les œuvres de Scudéry, s'édifier sur le caractère et le genre d'esprit de l'auteur, il suffit de l'interroger luimême ; dès qu'il s'agit de sa personne et de son mérite, il est toujours prêt à répondre. Les préfaces et les épitres dédicatoires qui accompagnent ses ouvrages sont tout ce que la forfanterie peut suggérer de plus bouffon et de plus ridicule. L'extrait suivant, en prose et en vers, nous <lispensera de rien ajouter à cet égard.
« La profession que je fais, dit-il à son lecteur, étant toute pleine de franchise, m'oblige à porter le cœur sur les lèvres, et à t'avertir que dans la musiipie des sciences, je ne chante que par nature. Je suis né d'un père cpii, suivant l'exemple des siens, a passé tout son âge dans les charges militaires, et uî'a destiné, dès le point de ma naissance, à une pareille forme de vivre. Je l'ai suivie et par obéissance, et par inclination. Toutefois, ne pensant être que soldat, je me suis en-
2 LES NOUMAM)S ILLISTRKS.
core trouvé poêle, ce sont deux métiers (jui n'ont jamais été sou[)C(innés (le liàiller de l'argent à usure, et qui voient souvent ceux qui les praliqiient dans la même nudité où se trouvent la verln, l'amour et les grâces, dont ils sont les enfants. Or, ces trois pucelles de trois on (jualre mille ans, qui iw donnent (|ue de l'eau à boire à leurs nourrissons... qni n'ont pour biens meubles que des luths et des guitares, m'ont dicté ces vers que je t'oll're, sinon bien faits, au moins composés avec pcn (le peine... La poésie me tient lieu de divertissement agréable, et non pas d'occupation sérieuse. Si je rime, ce n'est (pi'alors queje ne sais que faire, et n'ai pour but en ce travail, que le seul désir de me contenter: car, bien loin d'être mercenaire, l'imprimeur et les comédiens témoigneront que je ne leur ai point vendu ce (ju'ils ne pouvaient payer.
« Tu couleras aisément par-dessus les fautes que je n'ai point remarquées, si lu daignes apprendre qu'on m'a vu employer la plus longue moitié du peu d'âge que j'ai à voir la plus belle et la plus grande parlie de l'Europe, et que j'ai passé plus d'années parmi les armes que d'heures dans mon cabinet, et usé beaucoup plus de mèches en arquebuse qu'en chandelles, de sorte que je sais mieux ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer des bataillons que des périodes... « Personne ne saurait être dupe d'une modestie affectée à travers laquelle se fait jour de toute part une vanité que rien ne justifie. Du reste n'a-t-il pas dit, pour solliciter une indulgence dont il croit certainement ne pas avoir besoin, « qu'il est sorti d'une maison où l'on n'a jamais eu de plumes qu'au chapeau? » Si toutefois on éprouvait quelque répugnance à taxer d'impudeur cette orgueilleuse humilité, le sonnet que nous allons reproduire, et qui a pour sujet les dc'goûls du monde, suffirait, ce noussemble, pourlever tout scrupule.
J'ai vécu dans la cour, j'ai pratiqué les princes; .l'ai connu l'ichelieu, j'en fus plus estimé; Et dans la belle ardeur dont j'étais animé, L'Europe m'a connu dans toutes .ses provinces.
Pour moi plus dune fois le danger eut des ctiarmes,
Et dans mille combats je sus tout hasarder;
L'on me vit obéir, l'on me vit commander,
Et mon poil tout poudreux a blanchi sous les arni(\<.
r.EOUGES 1)K SClTDÉFn.
Il est peu de l»eau.\-arls où je ne sois instruit,
En prose comme en vers mon nom fit quelque bruit,
lit par i)Ius d'un chemin je parvins à la gloire, etc.
p]ii regard d'une œuvre pareille, nous nous croyons dispensé de faire l'éloge du talent de Scudéry, car, en se chargeant lui-même du soin de préconiser son mérite, il est allé si loin, que nous n'oserions jamais le suivre. Ce n'est pas dire pourtant que l'arrêt dont Boileau a voulu flétrir impitoyablement sa gloire soit juste et sans appel. L'acrimonie des vers du grand critique en fait suspecter l'impartialité.
Bienheureux Scudéry dont la fertile plume
l'eut tous les mois sans peine enfanter un volume!
Tes écrits, il est vrai, sans vie et languissants,
Semblent être formés en dépit du bon sens;
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire,
Un marchand pour les vendre, et des sots pour les lire.
Ce n'est pas là de la criti([ue, c'est de l'injure. Mais, il en faut convenir, l'incurable vanité de Scudéry appelait des remèdes violents.
Ses pièces de théâtre , au nombre de seize , furent représentées de 1029 à 1645. Nous nous contenterons de citer les titres de quelques-unes: Legdainion et Lydias, le Trompeur puni, Arminius ,1 Amanl libéral, rAmoiu- lyrannique, Andromire, etc., etc.
C'est dans son Amour libéral, pièce qui obtint peu de succès, que Scudéry introduisit le premier la règle des vingt-quatre heures. Tous ces ouvrages, oubliés de nos jours, pèchent autant par le fond que par la forme ; les sujets n'offrent aucun intérêt ; l'action est nulle, l'intrigue pauvre et de mauvais ton, le style toujours négligé, sans couleur, et quelquefois trivial.
Scudéry composa aussi un long pocme épique en dix chants, qui a povu- titre Ataric ou Rome vaincue. Cette œuvre a été critiquée par la plupart des écrivains avec une sévérité excessive, et pourtant elle n'est pas dénuée de tout mérite. Un grand noml)re de passages vraiment remarquables dénotent chez l'auteur une connaissance profonde des auteurs grecs et latins, qui s'y trouvent imités souvent avec bonheur.
Cette description d'une tempêlc sur mer, (pie nous empruntons au
4 LES NOUM\.M)S ILUSTUES.
ciniiuième chaiil d' J/a/fV, ik; iii;iii()ih; ni de ((niIcMir ni de poésie, cl certains vers méritent assnrénient des élouos :
D'abord un bruil confus miirnmro sourdement, Et [larini lesa^rèson l'entend l'aibloinenl; D'abord les flots troublés perdent leur couleur verte : De poissons bondissants cette mer est couverte, Et le ciel ténébreux, en ramenant la nuit, Mêle au bruit de ses flots un effroyable bruit; Ee tonnerre et la vague à l'instant se ré[)ondent. Tout le ciel retentit de leurs bruits qu'ils confondent.
Tous les vents déchaînés, chan;,'eants et furieux, Semblent vouloir mêler la terre avec les cieux : L'un heurte les vaisseaux, et les jette en arrière ; Un autre les remet à leur place première, Et donnant de la crainte aux plus fiers matelots, Us font trembler la terre et soulèvent les flots; Us renversent la mer jusque dans ses abîmes; Us cachent des rochers les plus superbes cimes, Et le vent africain, terrible en ses eflorts. Pousse vague sur vague, et franchit tous les bords.
Mais, pour ne pas détruire l'impression favorable qu'a pu iiroduire ce morceau, il faut borner là notre citation ; car dans le poëme (TAlaric et dans toutes les œuvres de Scudéry, le médiocre vient si souvent se placera côté du beau, qu'il est presque impossible d'en extraire, sans interruption, dix vers qui soient supportables. Une exception pourtant s'offre à nos yeux ; c'est un passage sur les mystères de notre foi :
Cet abîme profond, qui la raison étonne,
L'unité de l'essence en la triple personne.
Le Fils égal au Père, en temps comme en grandeur.
Leur Esprit procédant de leur commune ardeur,
Une Mère encor vierge, une vierge féconde.
Quoi plus? Un Dieu naissant qui vit naître le monde !
L'auteur de toute vie au sépulcre enfermé.
Un tJieu vivant et mort, et ce mort ranimé !
Et pour dernier prodige, un mystère terrible
Qui semble diviser un corps indivisible,
(tEOrges de SCUDEUY. 5
Qui dans tous ses fragments met son humanité, Et qui Si? multiplie en [;arclant l'unité.
Pour exprimer notre opinion sur le mérite de ces vers et l'appuyer d'un témoignage contre lequel personne n'osera protester, nous allons citer l'appréciation qu'en donne l'éloquent académicien (|iii a déjà enrichi cet ouvrage de la Biographie de Pierre cl de Thomas (Corneille.
« Commettrai-je une imprudence en avouant que les vers sur les profonds mystères de notre religion me paraissent presque suljlimes? J'irai plus loin, et je conviendrai que, si avant de connaître l'auteur de ces vers, je les eusse entendu attrihuer à Corneille, inspiré par le génie qui lui dicta Polyencte ; à Racine, pénétré tout entier de la Bi- Me et des prophètes par (piatorze années de méditations : à son fils, en qui hrille parfois un rayon de la gloire paternelle: à Voltaire, ([iii, malgré son scepticisme, s'est élevé plusieurs fois an-dessus de lui-même en parlant de Dieu et de la religion ; je n'aurais rien trouvé d'étrange à cette supposition. Au risque d'être accusé d'un excès d'admiration , je prends plaisir ti louer avec éclat, malgré la sorte de ridicule attaché à son nom, l'écrivain qui a trouvé de si helles choses ; mais j'éprouve un regret sincère en pensant que cet écrivain, né pour la gloire peut-être, a perdu, par son éloignement pour le travail, le fruil des pins heureuses dispositions naturelles. »
Les autres ouvrages de Scudéry sont: le Ccibiiul, on mélange de vers sur des tableaux, des estampes, etc.; un recueil de poésies diverses, contenant cent un sonnets, trente épigrammes, des odes, des stances, des élégies et des rondeaux : l Apologie du Tlicdire; des discours politiques qui dénotent un esprit droit et capable de s'occuper utilement des affaires de l'Étal ; des harangues dans lesquelles la fécondité n'a pas laissé de place au génie, et plusieurs traductions complètement oubliées.
Mais s'il est une œuvre qui ait doimé quelque consistance à la réputation que notre auteur s'est acquise, assurément c'est celle intitulée Obsciratinns sur le Cul, que de nos jours encore on place an-dessus de toutes les critiques de l'époque. Nous n'avons pas à examiner ici le but que l'auteur de la lieqnele à f Académie se proposait d'atteindre. Qu'il ait pris la plume pour complaire au cardinal jaloux du mérite et
(; LKS NORMANDS ILLUSTRES.
du succès de (^onifillo, ou pour satisfaire à sa propre envie, peu nous imitorle ; nous trouvons une œuvre proclamée sérieusement hoime par lous les hommes d'étude, et ratifiée comme telle par un arrêt aussi judicieux (pi'adroit du corps académicpie, et cette œuvre, nous la vantons, non pour les motifs (pii l'ont insitirée. mais pour son mérite intrinsè(pie.
Son apparition produisit une véritable guerre de parti dans le monde; littéraire ; et l'Académie, cpii fut mise en demeure et moralement contrainte de prononcer, sentit si bien la portée de l'attaque, (pi'elle répondit sous le titre modeste : Senlimenl de l Académie française aj//" la Iragi-comédie du Cid, par une pièce élaborée avec tant d'adresse et de soin, qu'on la peut citer comme un modèle. Quant à l'illustre auteur si perfidement mis en cause, il crut devoir publier pour sa défense une lettre apologéticpic, et pour sa vengeance le rondeau suivant, dans lecpiel il fustige, sans le nommer, Scudéry, qui d'abord n'avait pas avoué la critique dont il s'agit.
Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel A qui le Cid donne (ant de martel, Que d'entasser injure sur injure, Rimer de rage une lourde imposture.
Et se caclier ainsi qu'un criminel ; Chacun connaît son jaloux naturel, Le montre au doigt comme un fou solennel, f^t ne croit pas en sa bonne écriture. Qu'il fasse mieux.
Scudéry, appelé eu IGiO à l'honneur de remplacer Vaugelas à l'Académie française, était alors gouverneur de ]\olre-Dame-de-Ia- Garde, à côté de Marseille. Ce gouvernement était de mince importance, ce qui n'empêcha pas Scudéry, toujours fidèle à ses habitudes de vanterie, d'eu faire une description magnifique. Mais Lacliapelle et liachaunwnl , dans une délicieuse relation, écrite partie en vers, partie en prose, détrônèrent sa vanité avec autant de finesse railleuse que de verve et d'esprit. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur en donnant un fragment.
C'est Notre-Dame- de-la-Garde, Gouvernement commode et beau,
GEORGES DE SCUDEUY
A qui suffit pour toute garde Un suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château.
« Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place nous donna la curiosité de l'aller voir. Nous grimpâmes plus d'unes heure avant d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prêle à tomber au premier vent. Après avoir heurté longtemps, sans entendre même un chien al)oyer sur la tour ,
Des gens qui travaillaient là proche, Nous dirent : Messieurs, là dedans On n'entre pas depuis longtemps :
Le gouverneur de cette roche, Retournant en cour par le coche, A, depuis environ quinze ans, Emporté la clef dans sa poche.
« La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire, surtout quand ils nous firent remarquer un écriteau que nous lûmes avec assez de peine , car le temps l'avait presque effacé :