‹ Poètes normands;Chapitre 19 sur 63 · A LOUER PRÉSENTEMENT · texte numérisé non relu

A LOUER PRÉSENTEMENT

Vers le temps de son entrée à l'Académie française et de sa nomination au gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde, Scudéry épousa une demoiselle de Normandie, nommée Marie -Françoise de Martin Vasl, dont il eut un fils qui embrassa l'état ecclésiastique. Cette union ne changea pas la position précaire dans laquelle il avait jusqu'alors vécu. Après sa mort, arrivée le 14 mai 16G7, sa veuve, liée avec le duc de Saint-Aignan, avec Bussy de Rabutin et d'autres personnages célèbres du temps, se fit un nom par sa conversation, où brillait un esprit fort agréîible, et par ses lettres pleines d'anecdotes curieuses. Elle mourut en 17H .

Scudéry était pauvre, et, bien qu'il eût flatté le cardinal de Richelieu, et se fût mérité sa faveur en publiant ses Observations sur le CiiL

il n'en oblinl pas de grandes lil)éi-alilés. {'a', ne lui pas lanU; eepcndani de Ini adresser des demandes, de lin'il* r de TcncMMis sur l'anlel de sa puissance, el de lui proniellre merveilles dn dévouemenl (pi'il lui avail juré. Le somiel suivant penlètre cilé connue la plus curieuse rodomontade de notre poêle :

Illustre protecteur des plus illustres arts, Sage et grand Richelieu (pic l'univers admire, Toi, de qui le renom vole de toutes parts, VA fnit voler partout celui de cet empire,

Ne crains pas que mon cœur, nourri dans les hasards, N'écoute la trompette aussi bien que la lyre : L'une et l'autre. Minerve, Apollon avec Mars, M'ont appris à bien faire, et peut-être à bien dire.

Tu me verras aller où vont tous les guerriers; Tu me verras comme eux aspirer aux lauriers Que prennent les vainqueurs des mains de la victoire.

S'ils vont dans les périls, j'y porterai mes pas; Mais lorsqu'il s'agiia de décrire la gloire, Sois sur que je ferai ce qu'ils ne feront pas.

Nous sommes convaincu néanmoins qu'il élail de bonne foi rpiand il tenait ce langage ; le calcul ne pouvait entrer dans un esprit bizarre comme celui de Scudéry, et son cœur était irréprocliable. Son caractère, d'ailleurs, ne manquait pas d'indépendance, et nous croyons sans restriction à sa francbise, quand, dans ime de ses pièces, il dit aux grands de la cour :

l^rinces, ne pensez pas, si je vous importune, Que mon propre intérêt m'oblige à ces discours; Je songe à votre gloire, et non à ma fortune : La vérité me plaît, et je la dis toujours.

Nous n'ajouterons rien sur le mérite des œuvres de noire auteur: les citations qui précèdent suffisent pour les faire apprécier à leur juste valeur, et, d'ailleurs, nous n'avons pas entrepris d'exbumer de l'oubli des ouvrages qui, pris en somme, ne sont plus de notre temps ; mais, en écrivant, pour une autre publication que la nôtre, une notice sur mademoiselle de Scudéry, un membre de l'Inslitut fait de Scudéry ■•<■ un extravagant dont sa sœur ne pouvait que rougir, » et nous

(;euugi:s dk scudéhy. 9

«•royoïis (le notre devoir de réliiter celle asserliou cidomiiieiise. Non, mademoiselle de Scudéi-y ne rougissait pas de son frère, car elle avait un esprit droit (|ui savait distinguer, sous une ibrfanterie niaise ou ridicule, les excellentes qualités de son cœur ; elle ne rougissait pas de son frère, car elle le savait ami sincèi'e et constant, soldat brave et dévoué,citoyen probe et généreux; elle n'en rougissait pas enlin,puis(pie, longlenii»s, elle emprunta son nom })our puldier ses proitres ouvrages. Cette dernière raison doit nous dispenser d'en citer d'autres.

Ce rapprochement que nous venons de faire du frère vX de la sœur, nous remet en mémoire une anecdote qui peut trouver ici sa place.

Les premiers romans de mademoiselle de Scudéry furent mis au jour, comme nous l'avons déjà dit, sous le nom de Georges, son frère ; mais l'un et l'autre s'étaient pour le moins entendus sur le plan des ouvrages : le trait singulier que voici ne laisse aucun doute à cet égard :

Dans un voyage ([u'ils tirent en Provence, un soir, réunis (|u'ils étaient dans une chambre à deux lits, ils s'entretinrent, avant de se coucher, du roman de Cyrns, qu'ils composaient alors. Georges demanda ce qu'ils feraient du prince Mazare, un des héros du roman ; la sœur parut d'abord hésiter sur le parti (pi'il convenait de prendre ; mais, après quelques contestations, il fut résolu ({u'on le ferait assassiner. Des marchands (jui, placés dans une pièce voisine, avaient entendu cetlcpartie delà conversation, crurent qu'il s'agissait d'un complot formé contre la vie de quelque grand prince. Ils coiu'urent avertir la justice. Le frère et la sœur furent jetés dans une prison, et ce ne fut qu'avec peine qu'ils parvinrent à se justifier de ce crinu; imaginaire.

On est allé jusqu'à dénoncer l'auteur iVAlaric connue un |»auvrc honteux, qui, dans le jardin du Luxembourg, mangeait son pain sous son manteau. Il méritait, sinon par son talent, du moins par son caractère, que l'on respectât mieux sa mémoire. En ellèt, Scudéry se montra j)lein de reconnaissance envers ceux qui lui avaient témoigné de l'intérêt, et il renq»lit toujours avec autant île lidélité que de courage les devoirs de l'aniitit'. Lors de la disgrâce du poète Théophile (le Viaud, de son exil et de sa condanmation, il fut le seul (jui lui témoigna un attachement sincère et qui ne Fabandonna pas dans s(»n malheur. Tant (|u'il vécut, ce généreux compatriote lui con.serva son amitié et le visita souvent: cl. prenant soin de publier une édition

10 LKS NOH.M.\M)S ILH STHKS.

(les ouvrages tle ce {toële, api'ès sa niorl il en ((rnsMci-;! la |iréface loiil eiilièie à venger la inéinolre de son ami.

Mais il nous reste encore à citer un Irait de générosité, si nolth; cl si rare, (pTil vengerait Scudéry de tout le niéin'is des critiques de son siècle et du nuire, si Ton voulait songer (}ue la grandeur d'ànie, dans m\ lionnne en lullc constanle avec la misère, est une vertu si précieuse qu'elle renq»orle sur tous les avanlagcs de l'esprit.

Scudéry, ipii, en composant le \HH'\nc iV Alaric , avait eu pour but de faire sa cour à (]|irisline de Suède, lillc de (Irustave-xKdolplie, et cpii comptait le roi des Gotlis parmi ses ancêtres, olîrit à cette princesse la dédicace de son œuvre. La reine avait accepté cet lionniiage, et elle destinait au poêle, pour sa récompense, une niagnili(jue chaîne d'or, du ]n'ix de dix nulle livres ^valeur dn lemps ; mais une circonstance fâcheuse vint tout à coup détruire les espérances de Scudéry. Le comte <le la Garde, dont il est parlé très-honorahlenient dans h; dixième chant (ÏAlaric, ayant encouru lu disgrâce de Christine, cette reine chargea Chevreau , son secrétaire, d'engager l'auteur à faire disparaître de ce poëme le nom du comte. 3Iais Scudéry' s'y refusa nettement, et lit celte belle réponse, que nous copions textuellement dans les œuvres de Chevreau :

« Je l'informai du désir de la reine [)ar la même poste qui m'apporta en feuilles son Alaric, déjà imprimé. 11 répondit quinze jours après, que quand la chaiiie d'or serait aussi grosse el aussi pesante que celle dont il est fait mention dans l'histoire des Incas, il ne détruirait jamais l'autel où il avait sacrifie. »

Chevreau ajoute :

« Celte lierlé héroïque déplut à la reine, qui changea d'avis ; et le comte de la Garde, obligé de reconnaître la générosité de M. de Scudéry, ne lui fit pas même un remerciement. >■>

La conduile du comte prouve qu'il était indigne du sacrifice que le poète indigent lui faisait de ses propres intéi'ôts, et montre Scudéry admirable de lierlé, de n<»blesse et de désintéressement.

Quant au refus motivé de la reine de Suède, nous le llétrissons avec d'autant plus de force, qu'il tend à décourager l'indépendance, et à faire de l'iionnue de talent sans fortune le mercenaire des riches et des puissants.

GEOUCIKS DE SCUDKin. II

Doué d'iiuc imagination souvcnl riche, mais rebelle à loiil Ireiii, Scudéry manquait de celle condilion essenlielle au succès des productions de l'esprit, condition qui consiste à polir un ouvrage, afin de le rendre le moins imi)arfait possible, et d'en assurer ainsi lu durée. Toutes ses poésies sont de premier jet, sans plan suivi, sans règles, sans harmonie ; ce sont des idées plus ou moins exaltées, des pensées plus ou moins brillantes, jetées pèle-mèle et sans enchaînement dans un cadre dont le poëte n'avait jamais d'avance arrêté l'étendue. Ses vers coulaient de source, car il avait cette facUité qu'un homme d'esprit a justement qualifiée à' incurable ; mais ils sont, pour la plupart, de mauvais goût, incorrects, inintelligibles, f ute d'avoir été épurés par le travail ; et Scudéry, dont l'amour-propre était excessif, loin de chercher à le modifier, témoignait un éloigriemeut profond, et presque du mépris, pour le soin que l'écrivain consciencieux apporte à la révision de ses ouvrages.

Si ce poëte n'est plus aujourd'hui connu ipie de nom, ce n'est pas que ses œuvres soient dépourvues détalent, mais c'est qu'il est peu attrayant, même pour le compilateur, d'avoir à chercher quelques épis de bon grain dans ce vaste chamj) hérissé de chardons et d'herbes inutiles. Disons plus, les poésies de Scudéry renferment des beautés de premier ordre, qui, dégagées des superfluités qui les étouffent, trouveraient encore de nos jours de nombreux admirateurs. La place de cet écrivain était donc marquée par son mérite dans notre publication, et nous pourrions ajouter que les qualités émineutcs et précieuses que l'on se plait à recounaitre à ce poète, h; rendaient digne, comme homme, comme frère et comme ami, d'occuper un rang honorable parmi nos illustres compatriotes.

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