A MONSIEUR DE CHARLEVAL
L'orsque Adam vil celle jeune beaulé , Faite pour lui d'une main immorlelle, S'il l'aima forl, elle, de son côlé (Dont bien nous prend), ne lui fut pas cruelle.
Cher Charleval , alors, en vérilé.
Je crois qu'il fut une femme fidèle; Mais comme quoi ne l'aurai t-elle élé?
Elle n'avait qu'un seul homme avec elle.
Or, en cela nous nous trompons tous deux, Car bien qu'Adam fiit jeune et vigoureux , Bien fait de corps et d'esprit agréable,
Elle aima mieux, pour s'en faire conler. Prêter l'oreille aux fleurettes du diable , Que d'être femme et ne pas caqueter.
Faut-il manier l'épigramme ? Que de légèreté , de grâce badine et de bon goût! Rien de tortiu'é dans la pensée qui termine ces sortes de poésies; rien de prétentieux dans les vers qui l'amènent. Prenons-en deux au hasard, autrement il nous faudrait les citer toutes :
Je veux au pied du Parnasse,
Contre tout poëte errant ,
Soutenir en combattant
Qu'Aminte a meilleure grâce El que le rossignol quand il plaint sa disgrâce ,
Et que les Muses en chantant, Et que les fières sœurs de l'empire flottant ; Que de toutes les voix sa voix est la plus digne De faire de nos cœurs mille amoureux larcins , El (|u'enfin pour l'entendre on quillerail un cygne
Abandonné des médecins.
SARRASIN. tl
Quand j'enlendis parler de vos divers appas, Il me jH'il de vous voir une si forte envie , Que bien qu'on m'avertil que J'allais au trépas. Je n'ai jamais été si vite de ma vie. Entin je vins, je vis, mais je ne vainquis pas, Vos yeux le savent bien , Sylvie.
Une des poésies du temps qui occupa le plus généralement les loisirs du j)ublic fut la Défaite des bouls-rimés , poëme héroï-comique auquel donna lieu l'extravagance d'un poète nommé Dulot. «C'était un ecclésiastique, dit Colle tet, à qui la profonde méditation avait à peu près fait évaporer l'esprit. » Comme il se plaignait un jour, en présence de plusieurs personnes, qu'on lui avait dérobé quelques papiers , et notamment trois cents sonnets qu'il regrettait plus que tout le reste, quelqu'un s'étonnant qu'il en eût fait un si grand nombre, il répliqua que c'étaient des sonnets en blanc , c'est-à-dire des boutsrimés de tous ces sonnets qu'il avait dessein de remplir. Cette idée parut aussi neuve que plaisante , et dès lors on commença dans les réunions à faire, par manière de passe-temps, ce que Dulot faisait le plus sérieusement du monde. Chacun se piqua au jeu ; c'était à qui remplirait plus heureusement et plus vite les rimes bizarres qui lui étaient imposées. Un recueil de cette sorte de sonnets fut imprimé en 1649.
Quelque temps après, on parut se relâcher de l'engouement inspiré par cette innovation, et en 1654 on n'y pensait déjà plus, quand une personne de qualité rendit aux sonnets leur première considération, en remplissant des bouts-rimés sur la mort d'un perroquet. Cet exemple réveilla tout ce qu'il y avait de rimeurs en France. Sarrasin lui-même entra en lice et fit aussi son sonnet sur le perroquet. Nous reproduisons ici cette pièce , non pour son mérite intrinsèque , mais pour donner une idée de la facilité avec laquelle notre poète maniait tous les genres de poésies , depuis l'ode jusqu'à l'impromptu :
Quand la mort, contre qui vainement on — chicane. Eut fait dans son avril le perroquet — capot, Un coquemart fui l'urne et le précieux — pot Où l'on le mit vêtu de sa verte — soutane.
12 LES NORMAiNDS IIJJ SIRKS.
Jiipiler Iroublant l'air serein el — diaphane, Le couvril en courroux des couleurs d'un — lri|)o( : Puis appelant le dieu qui se nomme — Chabot, «Va, Mercure, dit-il , dans ce monde — profane.
Hends l'àme au perroquet, sors-le du — coquemarl.» Lors comme de saint Paul fondrait le — jacquemart , De l'Olympe étoile descend le dieu sans — barbe.
Et ramassant soudain ce funeste — débris ,
Rend l'âme au perroquet et plus vite qu'un — barbe ,
Le reporte en sa cage au céleste — lambris.
Nous le répétons, ces vers ne sont ici que comme renseignement poétique (si nous pouvons parler ainsi). Sarrasin, en les composant, n'avait fait que céder un moment à l'engouement universel; mais, fatigué bientôt de voir qu'un genre de poésie si ridicule primât poui' ainsi dire et étouffât tous les autres, il commença à décrier partout les bouts-rimés, et conçut le dessein de son poëme qu'il composa en quatre ou cinq jours, et qu'il n'a pas eu le temps de corriger.
Il s'y attacha surtout à deux points principaux, la revue et le dénombrement des troupes et de leur chef, et la description du combat. 11 feint que le poète Dulot , à qui il donne pour père le Herty, fou des petites maisons , ayant en vain essayé autrefois de détruire la bonne poésie, s'avisa de faire révolter la nation des bouts-rimés, et de les amener sous les armes aux portes de Paris. Il les représenta conduits par quatorze chefs, qui sont les quatorze rimes que le sonnet du perroquet rendait aloi's si célèbres. Il fait ensuite la description de l'armée des bons vers , la bataille qui fut donnée dans la plaine de Grenelle , la défaite des bouts-rimés, les peines imposées aux vaincus, et termine son poëme par la mort de Dulot. Les traits d'esprit et de fine ironie dont ce poëme pétille doivent faire excuser par les plus sévères critiques les négligences qui s'y montrent quelquefois , et que l'autein* eût sans doute fait disparaître s'il eût vécu plus longtemps.
Ménage n'avait pas une grande idée de l'érudition de Sairasin. « Il ne savait presque rien , dit-il , (pi'un peu de latin et quelques mots de grec. » M. de la Monnoye a combattu cette oj)inion, et justifié
SARRASIN. I.i
Sarrasindans ses additions au Ménaqiana. c; Sarrasin, dit-il, a été un des plus beaux esprits que la France ait eus ; pour du savoir, ses ouvrages font connaître qu'il en avait plus que médiocrement. Ce n'est pas seulement dans son Allicus secundus qu'il a mis de l'érudition , on en trouve aussi beaucoup et d'un autre genre dans sa lettre sur le jeu des échecs , que Ménage lui-même appelle savante et curieuse. »
Les ouvrages de Sarrasin qui ont paru pendant sa vie sont V Histoire du sicye de Dunkerque , la Pompe funèbre de Voilure et le Discours sur la tragédie. C'est donc à tort que M. Baillet a prétendu qu'il avait évité la qualité d'auteur tant qu'il avait vécu. Quant à ses autres écrits , il ordonna en mourant qu'ils fussent tous remis à l'abbé Ménage, afin qu'il en disposât comme il jugerait à propos. Ce savant les livra au public avec le discours de M. Pelisson dont nous avons déjà parlé , et qui leur sert de préface.
La première édition des OEuvres de Sarrasin parut en 1656, in-4", à Paris , avec le polirait de l'auteur gravé par Nanteuil.
Ménage n'avait i^it imprimer des ouvrages de son ami que ceux qu'il avait jugés dignes de voir le jour ; il supprima les autres comme moins finis : ce sont, du reste, les essais de l'auteur. Mais le sieur Fleury, secrétaire de Ménage, en fit une copie à l'insu de celui-ci, et longtemps après , n'étant plus au service de Ménage , il en traita avec le libraire Barbin. M. Despréaux, consulté sur l'édition de ces pièces, ne les ayant pas trouvées indignes de leur auteur, Barbin les rédigea en deux volumes in-12, et les donna sous le titre de Nouvelles œuvres de Sarrasin. Ces pièces sont pour la plupart inachevées. Le premier volume commence par une Apologie de la morale d'Épicure, discours en prose assez long contenant quelques passages remarquables . et qui liit feussement attribué à Saint-Évremont ; le reste de ce volume et le second tout entier ne contiennent que des pièces en vers dont les plus longues et en même temps les meilleures , au nombre de trois , sont l'églogue 3Iyrtil , imitée du Myrtilus de Hugues Grotius ; la Guerre espagnole , imitée du poëme de Pétrone , Orbem jam totum , et Rollon conquérant , autre imitation de V Enéide et de la Jérusalem délivrée. Ces essais se distinguent par la facilité de la narration , par un sublime sans enflure, et surtout par l'art si difficile de paraître original en copiant. De quoi un si heureux naturel n'eiit-il
pas été capable , si une plus longue vie lui eût laissé le loisir de perfectionner ses ébauches?
M. de Callières a réuni dans les vers suivants, imprimés à la suite de son livre de la Science du monde , les différents caractères des poésies de Sarrasin :
Par des allrails jusqu'alors inconnus , Sarrasin seul de la belle Vénus Semblait avoir emprunté la ceinture; Il fut suivi des grâces et des ris Lorsqu'il clianta l'amour et la souris; Mais quand il Ht la pompe de Voilure, Pur Castillan , Latin , Toscan , Français , Nouvel Orpbée , à toute la nature Il fil sentir les charmes de sa voix.
Segrais , en rendant justice aux talents de Sarrasin , dit : « C'était un homme agréable , qui faisait quelquefois sur-le-champ le bon prédicateur, et débitait les exhortations les plus pathétiques , un moment après, faisait le méchant prédicateur et tenait des discours extravagants avec le même sérieux. Quand madame de Longueville disait: «Allons, Sarrasin, prêchez comme un cordelier,» il prêchait comme un cordelier; «prêchez comme un capucin, » il prêchait comme un capucin. S'il y avait eu de son temps un Bourdaloue , et que madame de Longueville lui eût dit: «Prêchez comme un Bourdaloue, il eût prêché de même. »
Voltaire, qui certes ne prodiguait pas les éloges, et qui n'en donna guère sans restriction , a dit de Sarrasin qu'il écrivait aussi facilement en vers qu'en prose.
M. Titon du Tillet, commissaire provincial des guerres sous Louis XIV, eut l'heureuse idée d'élever un monument aussi noble qu'ingénieux sous le titre du Parnasse français. Le grand roi, protecteur des sciences et des beaux-arts, préside les gloires réunies dans ce panthéon littéraire.
Sur la quatrième face , au sommet , Pégase s'élance , la tête levée et les naseaux fumants; un génie vole à lui pour lui mettre un frein ; un grand palmier y entrelace ses feuilles à des branches de laurier.
Au-dessous , le médaillon de Sai'rasin ; sur le revers , un génie
SARRASIN. lÔ
vole au-dessus d'un jardin et d'une campagne agréable , et tient de ses deux mains e'cartées une guirlande de fleurs; il porte encore d'une main une branche de laurier, et de l'autre une couronne de myrte. Ce vers fait la le'gende :
«Jejoins aux fleurs le myrle el le laurier.»
M. Pëlisson , dans l'épitaphe latine qu'il a composée pour Sarrasin, résume admirablement les qualités qui le distinguèrent à un degré si éminent.
Adsla, viator. Saracenus hicjacel.
Docliis, diserlus, eruciUiis elegans, Orallone qui solula commode Idem que versu scri béret féliciter.
Comls, venuslus el facelus, et placens , Aula peritus, etsagax, et callidus :
Domi forisque, in olio, in negotio, Pariter jocosis et vacabalseriis, In cuncta rerum Iransiens miracula , Luge viator, Saracenus hicjacet.
Arrête voyageur. Ici gît Sarrasin. Savant, disert, érudit, élégant, il sut, avec le même bonheur, manier la prose et les vers. Châtié dans son style, galant, aimable et facétieux, homme d'excellente compagnie, chez lui comme au dehors, dans la retraite comme dans le commerce du monde, il montra une égale aptitude pour les jeux de l'esprit el pour les occupations sérieuses, se pliant admirablement à tous les contrastes. Ci-gU Sarrasin... Passant... une larme.
M. l'abbé d'Olivet applique ces vers à M. Pélisson , leur auteur. « Otons , dit-il , Sarrasin , et mettons Pélisson , la mesure des vers en souffrira, mais pour le sens il n'y aura rien qui ne cadre d'un bout à l'autre. » C'est faire en même temps le plus bel éloge des deux.
La postérité, juge en dernier ressort , confond dans le même hommage les noms de Sarrasin, de Malherbe, de Voiture et de Segrais.
Edouard IVEVEU.
NOTICE BIBLIOGRÂPHIOUE.