IV. Annales poétiques. 40 vol. in
V. Poètes français, ou Choix de poésies, etc. , par J.-B.-J. Cliampagnac. Paris, 1826,6 vol. in-18.
Piiris. — Iniprimeiie cl Foiulerif de RiosOLX , rue Moiisiriir-lc-Princp, 29 bis.
p. CORNEILLE
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CORNEILLE (Pierre) (1), le créateur de l'art dramatique en France , l'un des hommes qui ont le plus contribué au développement du génie national , est le premier dans l'ordre des temps entre les grands écrivains du siècle de Louis XIV. Corneille naquit, le 6 juin 1 606 , d'un avocat général à la Table de marbre , et de Marthe Pesant , fille d'un maître des comptes. Au sortir des brillantes études qu'il avait faites chez les jésuites , il essaya du barreau; mais il avait reconnu son défaut de vocation pour la carrière des Ablancourt et des Patru , lorsqu'une très-petite occasion sembla faire éclore en lui le germe du talent. Un jeune homme de ses amis , amoureux d'une demoiselle de la même ville , le mène chez cette jeune personne. Le nouveau venu se rendit plus agréable que son introducteur. Enchanté de cette aventure, Corneille fit sur ce léger sujet la comédie de Mélite. Cette comédie, représentée en 1625, obtint, après quelques représentations d'un effet médiocre , un succès surprenant ; ce sont les termes de Corneille lui-même.
Clitandre , en 1630; la Veuve, la Galerie du palais , la Suivante (1634); la Place Royale (1635), succédèrent à Mélite, et furent
(I) L'orifiinai qui nous a servi de modèle pour le portrait qui accompagne cette notice, a été dessiné par A. Paillet en 1663, et sravé par G, Vallet. Corneille avait alors cinquante-sept ans. L.-U. B.
2 LES NORMANDS ILIXSTHKS.
accueillis comme des chels-d'œuvre , grâce aux défauls grossiers des ouvrages dramali(jues de l'époque, et au mauvais goût que Molière et lîoileau u'avaient point encore détrôné. Voltaire s'exprime ainsi à ce sujet : « On verra dans ces pièces, qu'on ne joue plus depuis Molière , des vers quelquefois très-bien faits, et des étincelles de génie qui font voir combien l'auteur était au-dessus de son siècle. » Corneille , qui commençait ces curieux examens où l'on trouve tout un cours de littérature dramatique , avoue avec candeur les nombreux défauts de ses premiers essais ; mais , abusé par les applaudissements publics et touché d'un sentiment de paternité , il ne paraît pas avoir cru que des ouvrages si peu dignes de lui dussent tomber un jour dans l'oubli qui les attendait, malgré l'éclat de leur vogue momentanée. C'est dans la Galerie du Palais-Iioyal({ue l'auteur, par une heureuse innovation , substitua le ])remier les rôles de suivantes à ceux de nourrices que nous avions empruntés de Plante et de Térence. On sait ce que les suivantes sont devenues entre les mains de Molière , et quelle source d'observations profondes, de verve comique et d'excellentes plaisanteries ce grand peintre de ma'urs a trouvée dans les Dorine et dans les Nicolle.
Corneille , qui n'a fait qu'indiquer ce titre à la reconnaissance du théâtre, se vante de son aversion naturelle pour les apa/7e ainsi que de sa constante attention à les éviter, même dans des circonstances qui semblaient en permettre l'emploi. La Fontaine n'avait pas plus de goût pour les aparté que Corneille ; et , malgré la complaisance du public pour ces jeux d'esprit qui provoquent toujours son hilarité , malgré la plaisante leçon que Boileau donna jadis au plus distrait des poètes pour lui prouver la possibilité de la vraisemblance des aparté, nous I)enchons vers l'avis de Corneille et du fabuliste.
Jusqu'ici on peut dire du ])ère de la tragédie en France : latet ingenium ingens. Corneille ne fut vraiment Corneille qu'à dater de l'apparition de Médée, où éclatent parfois un sublime de pensées, une vigueur de pinceau, des vers tels, que Corneille n'en a jamais fait de plus beaux , peut-être , et quelques traits d'une passion profonde. La pièce pèche par le choix du sujet , atroce sans être touchant , et par pbisieurs vices de composition. La critique peut y reprendre encore de l'enflure, de la déclamation, une fausse grandeur, et en outre un style
d'une incorrection choquante , malgré quelques tir-ades du premier ordre ; enfin tous les défauts de Sénèque trop bien reproduits dans l'nnitation française. Pour comble de malheur, Corneille ne s'est point appliqué , comme Euripide , à diminuer, par des scènes d'un pathétique tendre , l'horreur qu'inspire la résolution de Médée. Il n'a pas su nous montrer que la femme la plus barbare peut sentir encore tressaillir ses entrailles de mère ; mais , en adoptant tous les reproches que l'on peut faire au personnage dramatique de Médée , il faut bien convenir que cette même Médée trouve quelquefois , non pas dans les prodiges de l'art magique , mais dans son âme , des traits qui rappellent à l'esprit la Sibylle de Cumes et ces beaux vers de Virgile :
Majorque videri ,
Nec morlale sonaiis, afflala est numiiie quando Jam propiore Dei.
On lit dans la Vie de Corneille par Fontenelle : « Après Médée, Corneille retomba dans la comédie , et, si j'ose dire ce que j'en pense , la chute fut grande. L'Illusion comique est une pièce irrégulière et bizarre qui n'excuse point par ses agréments sa bizarrerie et son étrangeté. » Ces censures sont justes , mais il fallait ajouter qu'exempte de presque toutes les fautes contre le goût qui nous choquent dans les pièces précédentes, et dans Médée elle-même , l'Illusion comique est écrite d'un style ferme , précis , presque toujours pur ; qu'on y trouve un bon nombre de vers excellents pour le fond et pour la forme , et déjà un dialogue naturel et vrai ; enfin que cette même pièce annonce le Menteur, par lequel Corneille ouvrit la route à Molière. Ce n'est pas tout encore : l'Illusion comique renferme une tirade descriptive que Delille n'aurait pas surpassée en traduisant une scène d'enchantement du quatrième livre de l'Enéide , et un magnifique éloge du théâtre, éloge enfin qui aurait dû frapper Voltaire.
Pendant que l'astre de Corneille montait à l'horizon , Richelieu gouvernait la France en souverain ; car Louis XIII , comme si le sang de Henri IV n'eût pas coulé dans ses veines , n'était que l'ombre d'un l'oi et l'esclave de son sujet. A la vérité , il y avait un grand homme dans ce sujet. Ambitieux de tous les genres de gloire, le cardinalministre voulait encore conquérir les palmes du théâtre, et gouverner
4 LES NOHMAINDS ILLUSTRES.
reiupirf; des lettres , qu'il mettait aussi de la {jloire à protéjjer. De cette iiilr.'iitioii sortit l'Académie française, au sein de la(iuelle se forma un comité' de collaborateurs disci'ets et chaigés de retoucher les tragédies de la redoutable éminence. mais du moins bien |)ensionnés par elle. C'étaient L'Étoile, Boisrobertet Colletet, Rotrou et Corneille, les trois premiers cachés sous cent pieds cubes d'obscurité (1); les deux derniers favoris des Muses , et prcmiis à la renommée. Quoique Richelieu récompensât bien plus généreusement le rimeur Colletet que Corneille , le poëte n'en était pas moins sensible aux bienfaits du ministre; mais, indépendant par nature et [>oussé peut-être aussi par le zèle de sa bonne M littéraire, il ne craignit pas de faire quelques changements dans la conduite de l'un de ces drames dont l'exécution lui était confiée. Ministre tout-puissant, revêtu de l'une des hautes dignités de l'Église, entouré d'esclaves prosternés devant lui par la terreur, poëte enfin , ou du moins prétendant à l'être , Richelieu se montra vivement blessé de la liberté grande. Ce n'était pas avec lui (pi'on pouvait imiter la franchise de Boileau disant à Louis XIV : « Votre Majesté a voulu faire de mauvais vers, elle y a réussi. » Sans trop s'effrayer du refroidissement du ministre, mais aussi sans le braver, Corneille reprit avec joie son indépendance, en prétextant des arrangements de fortune qui le rappelaient dans sa famille. Là, maître de lui-même , libre d'entraves importunes , il se livra tout entier à l'étude sérieuse de son art qu'il ne connaissait pas encore , et à des méditations créatrices. On doit regretter que des hommes tels que Corneille négligent presque toujours de nous retracer le cours des délibérations de leur génie avec leur raison , le tumulte de leurs pensées semblable à un orage qui féconde , et ces illuminations soudaines que J.-J. Rousseau a dépeintes avec tant d'éloquence. Corneille a laissé dans l'ombre les épreuves de son initiation par lui-même aux mystères du culte de Melpoméne pendant la période de temps qui s'écoula entre son retour à Rouen et l'apparition du Cid. Les écrivains du xvn*^ siècle avaient trop de candeur et de modestie pour découvrir leur intérieur moral ou intellectuel au public, et se révéler comme des mystères dignes de l'attention générale. Ils travaillaient en silence et
(1) Plaisante expression de Baour-Lormian.
coiîsciensemenl ; ils s'occupaient beaucoup de leurs ouvrages et fort peu du soin de nous faire connaître les préludes de ces travaux de feu qui demandent tout un homme, suivant la belle expression de Molière.
A cette époque, M. de Ghàlons, ancien secrétaire de Marie de Médicis , et retiré à Rouen dans sa vieillesse , eut occasion de féliciter Corneille sur ses comédies : « Monsieur, lui dit-il un jour, vos comédies sont pleines d'esprit ; mais , permettez-moi de vous le dire , le genre que vous avez embrassé est indigne de vos talents : vous n'y pouvez acquérir qu'une renommée passagère. Vous trouverez chez les Espagnols des sujets qui , traités dans notr-e goût , par un esprit tel que le vôtre , produiront de grands effets. Apprenez leur langue ; elle est aisée : j'offre de vous montrer ce que j'en sais. Nous traduirons d'abord ensemble quelques endroits de Guilhem de Castro. »
Mais , soit révolte sourde d'une fierté offensée , soit mépris des intrigues et de la servilité de ses rivaux, préférés par l'oracle du temps, soit profond sentiment de sa candeur et de sa force , Corneille , dans une pièce intitulée Excuses à Âriste, avait blessé par quelques traits le puissant cardinal, qui, après avoir été son protecteur, était devenu • son ennemi. On lisait dans cette pièce :
Là, content du succès que le mérite donne,
Par d'illustres avis je n'éblouis personne ;
Je satisfais ensemble et peuple et courtisan ,
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans ;
Par sa seule beauté ma muse est estimée ,
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.
Le ressentiment du ministre et la jalousie du poète trouvèrent le cardinal dans les dispositions les plus défavorables lorsque le Cid parut sur la scène, et fut salué par tout le monde, excepté par la tourbe des méchants auteurs , comme la merveille du siècle. En effet , que de sujets de surprise et d'admiration pour un public qui n'avait jamais rien vu de pareil 1 Le plus heureux sujet que le théâtre piit offrir, une intrigue noble et touchante , une élévation de sentiments inconnus jusqu'alors sur notre scène , deux âmes héroïques et pareilles , unies par un amour digne d'elles , les péripéties qui viennent comme des coups de foudre renverser l'espérance d'un hymen glorieux, les com-
bats de rhoniieiii' et de la piété filiale contre une passion souveraine, et qui s'immole ici au sentiment du devoir plus puissant qu'elle sur Rodrigue et sa maîtresse : voilà ce qui se trouvait réuni dans la nouvelle tragédie. Paris, la France, l'Angleterre si nationale et si jalouse, la Flandi'c et l'Allemagne, l'Italie qui se regardait comme notre institutrice dans les arts et dans les lettres, l'Espagne, où l'original surpassé par Corneille avait pris naissance, l'Euroi^e tout entière, poussèrent des cris d'admiration devant la merveille du Cid, et le traduisirent à l'envi. Alors il était passé en proverbe de dire : « Cela est beau connue le Cid. »
Pourquoi Louis XIV, qui n'était pas encore même une espérance pour son père en 1636 , n'avait-il pas quinze ans à cette époque de la première représentation du Cid ? Pourquoi , déjà capable de sentir et d'apprécier de pareilles beautés, ne put-il pas laisser sortir de son àme quelques-unes de ces paroles qui le mettaient de pair avec les grands hommes de son siècle 'i Plein de l'ineffaçable impression de l'enthousiasme public et de sa propre admiration , jamais le ])rince magnifique qui récompensait si noblement Boileau , Racine et Molière , n'aurait laissé dans l'abandon la vieillesse de leur maître et de* leur modèle.
Richelieu , dont l'esprit avait des ridicules et le cœur de petites ])assions parmi les grandes , eut l'indigne faiblesse d'être jaloux du Cid. Il ne suscita pas , mais il vit avec plaisir la tempête soulevée par le chef-d'œuvre. Toutes les médiocrités du temps, tous les méchants écrivains que Boileau devait un jour diffamer d'un trait de sa plume, se déchaînèrent contre l'auteur avec une rage sans exemple. Appuyés et soutenus par l'ennemi de la gloire naissante de Corneille , ils s'efforcèrent à l'envi d'immoler cette grande victime sur les autels de celui que leur flatterie intéressée avait appelé le dieu tutélaire des lettres. Richelieu voulait proscrire la pièce, Paris s'obstinait à la défendre ; il fallut tourner l'obstacle au lieu de l'attaquer de vive force. Le ministre se résolut à permettre ou ])lutôt à ordonner que l'Académie prononçât son jugement sur les ol)servations publiées contre le Cid par Scudéri , l 'amour-propre le plus ridicule et le [tins fanfaron qu'on ait jamais vu parmi les pygmées du Parnasse. Richelieu espérait, il attendait de son sénat littéraire une satire ou plutôt un arrêt de condamnation; l'Aca-
PIERRK CORNEILLE. 7
demie répoiidil à ce lâche de'sir par une critique raisounée , véritable modèle de dignité, d'urbanité, de convenance et d'égards pour le talent. On peut relever des erreurs , des criticpies mal fondées , des vues étroites dans cette production ; mais elle suppose dans Chapelain , son auteur, un sens droit , des connaissances réelles , des idées heureuses et dignes d'un esprit étendu. Cette conduite et cet écrit font beaucoup d'honneur à l'Académie en corps et à Chapelain en particulier; elles auraient dû adoucir les accès de l'humeur satirique de Boileau contre un homme qui ne méritait pas d'être traité comme un gredin littéraire.
Sans la duchesse d'Aiguillon , femme douée d'un esprit éminent, et digne d'être comparée à son frère pour les hautes qualités de l'âme. Corneille, coupable de sa victoir-e, représenté par ses nombreux ennemis comme un esprit altier qui bravait le pouvoir et une protection qu'on serait i)lus que sacrilège de violer (expressions du poëte Sarrasin), aui'ait éprouvé une disgrâce complète. Appaisé par une sœur, le cardinal conserva du moins ses bienfaits à Corneille. C'est ce qu'atteste l'épître dans laquelle le poëte dédie la tragédie iV Horace à son persécuteur littéraire. Corneille, sans y penser, nous révèle que le cardinal était encore dans les réunions littéraires un ministre tout-puissant, ou un prince souverain sur le front duquel ses humbles adorateurs lisaient la sentence favorable ou sévère que l'arbitre suprême du goût rendait intérieurement sur leurs ouvrages. Le trop naïf Corneille va jusqu'à dire : « C'est là que j'ai souvent appris en deux heures ce que mes leçons n'eussent pu m'apprendre en dix ans. » L'hyperbole est un peu forte; mais peut-être ne passerait - elle pas les bornes de la vraisemblance et de la vérité , s'il s'agissait d'entretiens littéraires. Richelieu feisait de mauvaises tragédies , il manquait de goût et du talent d'écrire en vers ; mais pour le dessin des caractères, pour la peinture des mœurs, pour la science du cœur humain , pour la connaissance du monde et des cours , pour celle des ressorts de la politique , il aurait pu fournir d'admirables inspirations au poëte qui vivait trop seul avec lui-même ou dans le commerce intellectuel des écrivains célèbres. De notre temps , personne ne s'exprimait sur Corneille avec une admiration plus réelle , avec un plus profond sentiment des beautés de l'auteur de Cinna que
Napoléon. Talma, dans nos fréquentes causeries, m'a souvent raconté qu'il avait reçu de l'empereur , sur la manière de concevoir et de rendre les grands rôles tragiques, des observations et des conseils que La Harpe ou Voltaire lui-même n'eussent pas trouvés peut-être , l'un dans son génie , et l'autie dans les études de toute sa vie littéraire.
Rome et la Grèce n'ont rien qui approche du sublime de quelques scènes des Horaces ; on peut ajouter qu'il leur a été inconnu aussi bien qu'à tous les autres peuples; applaudissons-nous de ce qu'une pareille création appartienne à un Français. Pour exprimer l'impression que laisse et que renouvelle toujours la lecture de la tragédie des Horaces , rien ne saurait avoir autant de force que ce trait d'un poëte italien cité par J.-J. Rousseau dans son Héloïsc :
« De quelle flamme d'honneur et de gloire je me sens saisi , ô grande âme , en parlant avec toi ! »
Le sujet des Horaces est emprunté de Tite-Live; malheureusement le poëte a voulu embrasser tout le récit de l'historien , et de là trois actions, défaut capital pour une œuvre dramatique. Il y a encore d'autres vices de composition dans la pièce; mais, à côté de ces sujets de reproches , combien de créations originales ! que d'art dans les situations! que d'oppositions dramatiques! que de péripéties inattendues! Jamais le génie n'a mieux fécondé un sujet stérile en apparence.
Quant aux caractères, nouveau sujet de surprise et d'admiration! Le vieil Horace nous paraît plus Romain que les Romains eux-mêmes ; c'est le type ancien , conservé , agrandi par une main fidèle et savante. Le jeune Horace, tout chaud de sa victoire, exalté par un légitime orgueil et dominé par l'amour de la patrie qui habite en lui comme un hôte impérieux, rappelle ce mot profond de Mirabeau : «La plus pure vertu peut s'indigner jusqu'à la férocité. » Et quel admirable contraste entre ce caractère et celui du jeune Curiace! Exposé à tuer le frèi'C au moment d'épouser la sœur , saisi d'une double pitié devant cette cruelle alternative , il n'en court pas moins sans épouvante , mais avec horreur, à son devoir, et ne craint pas de montrer l'intérieur d'une âme aussi sensible que généreuse , en répondant ainsi au féroce enthousiasme de l'aîné des Horaces :
Et si Rome demande une vertu plus haute , Je rends grâces au ciel de n'être pas Romain , Pour conserver encor quelque chose d'humain.
Quant au rôle de Camille , il a été tracé par un écrivain qui avait profondément étudié les orages du cœur humain , bouleversé par les assauts du malheur. Peut-être trouverait-on difficilement des préparations plus habiles que celles qui amènent les imprécations de Camille ; Voltaire n'a point assez compris tout l'art que Corneille a déployé pour motiver les fureurs sublimes de l'amante ou de l'épouse désespérée du jeune Curiace.
On éprouve un mouvement d'impatience en voyant la triste diligence avec laquelle le critique, tant soit peu jaloux du grand Corneille, s'applique à relever, à compter, pour ainsi dire , un à un les nombreux défauts du style de cette tragédie ; on les oublie bientôt devant des beautés d'un ordre supérieur que personne n'a égalées dans notre langue ni dans aucune autre. L'homme qui écrit ainsi fait faire d'immenses progrès à une langue.
L'admiration de deux grands siècles a consacré Cinna comme le chef-d'œuvre de Corneille. Cinna ^ et cela se conçoit facilement, était la tragédie de Napoléon ; il l'aurait volontiers conservée dans une boîte de cèdre comme Alexandre conservait l'Iliade. En écoutant ou en relisant le monologue d'Auguste , il s'applaudissait de n'avoir pas acheté sa grandeur par les horribles proscriptions d'Octave, mais il ne paraissait pas préoccupé des conspirations qui l'assaillaient comme elles avaient assailli Auguste. Il était habituellement beaucoup plus calme sur ce perpétuel sujet des alarmes de l'héritier de César. Son fatalisme semblait lui avoir dit une fois pour toutes : «Tu ne dois pas mourir d'un coup de poignard. » On devrait appeler Cinna l'école des rois ; c'est surtout à propos de cette pièce qu'il faut dire à Corneille : « Grand poëte , vous vous trompiez vous-même , ou bien vous faisiez un jeu d'esprit lorsque , dans la préface de la suite du Menteur, vous avez semblé réduire l'art sublime de Sophocle et le vôtre au talent de divertir des spectateurs , et subordonner l'instruction morale à cette première nécessité du poëte dramatique : vous vous proposiez , n'en doutons pas , un plus noble but ; oui , vous vouliez donner dans Cinna, dans Polyeucle, dans Sertorius, dans le Menteur même , de
10 Li:S NOHMAiNDS II.LUSTKES.
{jraiides leçons aux princes et aux peuples ; ou bien , semblable au soleil dont la vive lumière, en e'clairant le monde, fait éclore des Heurs et des fruits , voti-e génie , échaulTé par le commerce des gj-andes choses et inspii é par une raison aussi haute que lui , ouvrait à la fois sur sa route des sources de plaisir et d'instruction pour tous les honnnes en général. »
Pohjencte seul suffirait à réfuter l'erreur ou l'inadvertance par la(pielle Corneille se déprécie ainsi que ses ouvrages. Racine luimême, dans Esther et dans Athalie , n'a peut-être pas égalé la sublimité du langage de Polyeucte célébrant avec enthousiasme les grandeurs du maître de l'univers. Voici la rapide analyse du sujet : Polyeucte adore Pauline de toutes les forces d'un cœur passionné; il ne peut préférer que Dieu à sa vertueuse épouse , c'est ce qu'il fait en courant au martyre, qui semble être pour lui l'une des portes du ciel. En face de ce chrétiei) tout rempli de ferveur, la vertu , la gloire , la générosité , la clémence , recommandent Sévère à notre admiration : disposé à la pitié par une passion tendre , son cœur s'émeut à l'aspect de la persécution des chrétiens, tandis que sa haute raison semble deviner le dogme philosophique de la tolérance. On dirait, et c'est là un trait remarquable de l'art du poète , que le héros commence à être éclairé d'un rayon de la grâce. Suivant Voltaire, Pauline est l'une des plus belles créatures du théâtre ; aucune des femmes de Racine ne saurait entrer en comparaison avec un caractère si noble, si touchant, si digne de servir de modèle atout son sexe. Enchaînée à Polyeucte par un lien sacré , Pauline aime encore Sévère qu'elle a dû épouser; elle sent l'état de son cœur, et nous le révèle, sans que sa pudeur et sa vertu souffrent la moindre atteinte du réveil d'une flamme ardente, mais contenue par le devoir. Enfin, grâce à un heureux artifice du poète , Pauline se sert du pouvoir qu'un amour légitime et l)artagé lui avait donné sur Sévère , poui' obtenu' le salut de Polyeucte qui la lui a ravie. Pauline ne s'est point trompée en invoquant la générosité du héros , mais Polyeucte s'obstine à mourir. Au moment de son départ de la terre , il jette un regard de compassion sur sa chère Pauline , et veillant sur elle en époux et en père , il la lègue à Sévère. Pauline peut accepter innocemment le jjonheur et la gloire ; Pauline refuse. La femme de Polyeucte est marquée d'un sceau inviolable et
sacré; elle ne peut plus appartenir à personne , et n'aspire qu'au ciel, où son ëpoux l'appelle et l'attend.
Dans cette trage'die l'art de Corneille est d'accord avec son génie , et touche au hiie de la grandeur; il ne montera pas plus haut , mais il soutiendra souvent son vol dans les ouvrages qui suivront Polyeiicle. La Mort de Pompée est célèbre par la majesté du début et par le caractère noble et touchant de Cornélie , autre création par laquelle Corneille , de dessein prémédité , met les femmes de pair avec ce que les hommes ont de plus grand.
Le Menteur est une nouvelle preuve de la fécondité du talent de l'auteur qui sembla créer la comédie dans la première de ces pièces comme il avait créé la tragédie dans le Cid. Le style est remarquable par la noblesse des sentiments , par l'heureux mélange des tons , par l'éclat des descriptions et la vérité du dialogue. Comment ne pas s'étonner de voir le même homme passer des folies mensongères de Doi'ante et des plaisanteries comiques de son valet Frontin au cinquième acte de Rodogune, dont le dénoûment glace d'épouvante l'àme des spectateurs. Peut-être Eschyle lui-même n'a-t-il pas porté plus loin la terreur tragique dans ses Eiiménides. La pièce a de grands défauts , de choquantes invi'aisemblances , mais Corneille se défend contre les plus justes censures par une manière qui n'appartient qu'à lui, par de sublimes inspirations. Passons légèrement sur la pièce de Théodore.
On ne peut pas concevoir que Corneille ait osé présenter sur la scène française , qu'il avait ennoblie et épurée , une héroïne exposée au péril de la prostitution et près de subir cet infâme supplice. C'est ici surtout qu'il faillait se souvenir de la règle qui repousse du théâtre certaines choses , parce que ni les yeux ni les oreilles ne sauraient les supporter. Saint Ambroise, dans le second livre de ses Vierges, a pu retracer impunément les affreuses épreuves de la vierge Théodore. Tacite, qui, d'ailleurs, écrivait dans une langue moins pudique, a pu presque tout dire et presque tout montrer dans ses immortels tableaux ; mais poëte tragique , il aurait craint de révolter même les dignes contemporains de l'hôte impérial de Caprée. Pour rendre ma pensée tout entière , j'ajoute qu'il y a dans Théodore de beaux vers qui sont produiraient un très -bel effet dans une satire de Juvénal ;
12 F>KS NOlUIArsnS IM.USTRRS.
d'autres viaiiiieiil dijjnes de la trajjédie. Théo<lore répond à ramoiir de Placide :
Un obstacle clernel à vos désirs s'oppose.
Clirétioniie, elsoiis les lois d'un |)ius puissant époux...
Mais , seigneur, à ce mot ne soyez point jaloux ;
Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome ,
Il est plus grand que vous , mais ce n'est point un homme :
C'est le Dieu des chi étiens , c'est le maître des rois.
La scène à laquelle appartiennent ces vers est aussi fort belle.
Corneille n'avait besoin que d'interroger sa grande âme pour nous arracher ces larmes d'admiration auxquelles Voltaire l'ait allusion dans ce vers célèbre :
Le grand Condé pleurait aux vers du grand Corneille.
Héraclius est là pour prouver cette vérité. Dans la scène des deux frères animés des sentiments les plus élevés, il ti'ouve encore le moyen d'exciter un puissant intérêt. La situation de Phocas entre les deux princes dont aucun ne veut être son fils n'est pas moins théâtrale. Leurs périls, leur combat de générosité à se disputer un nom qui est un arrêt de mort , achèvent de porter à leur comble l'admiration et la pitié. Voilà par quelles compensations le talent de Corneille nous demande de l'indulgence pour les obscurités , les invraisemblances et les complications de la Fable. De même de grandes beautés de style, particulièrement dans le dialogue semé de ces vers de sentiment ou de génie que l'on retient à jamais , nous invitent à oublier les nombreuses fautes du poëte sous le rapport de la correction, de l'élégance, du goût et de la clarté.
Corneille avait compris que si la comédie peut parfois s'élever jusqu'au ton du cothurne, quelques sujets permettent à la tragédie d'admettre une certaine familiarité , et qu'un héros même peut se plaire à fustiger par l'ironie les bassesses d'un personnage éminent en dignité , mais assez oublieux de sa gloire pour se charger d'une honteuse et lâche mission. Dans la tragédie de Nicomède , l'auteur, sous le nom de ce jeune victorieux, se constitue le vengeur d'Annibal sou maître , et châtie sans pitié ce sénat de rois dégénérés , qui trem-
blent encore d'épouvante au seul nom du héros de Cannes et de Trasimène devenu le vaincu de Zama , et n'ont pas la patience d'attendre quelques jours la mort d'un vieillard. Les injures violentes, trop souvent prodiguées dans une tragédie , n'auraient jamais produit l'effet des sanglantes ironies dont Nicomède accable Flarainius. Corneille , comme on le voit, jette une variété infinie dans ses compositions. Après avoir élevé la tragédie jusqu'à l'idéal de la grandeur, il la ramène habilement a ux proportions ordinaires de la vie sociale : il se fondait à cet égard sur cette vérité , que les plus grands hommes ne posent pas toujours devant leur siècle, et qu'ils agissent et parlent comme tout le monde dans une foule de circonstances. On doit d'autant louer l'auteur pour ce genre de mérite que, gâté par le commerce de Lucain et entraîné par l'exemple des poètes espagnols alors en grand honneur parmi nous , il a souvent mêlé l'emphase et l'exagération à la véritable grandeur, telle qu'on la trouve dans la conversation entre Sertorius et Pompée ; nouvel exemple donné par le poëte de la nécessité de rendre la tragédie plus vraie , en faisant parler les personnages non pas comme des héros de théâtre , mais comme des hommes qui , n'ayant pas besoin de se hausser pour être grands , s'expriment avec une noble simplicité , avec femiliarité même au besoin. Racine, malgré son art à rendre naturelle son exquise élégance , à imiter par le tour de ses vers les formes de la conversation, ne représente pas aussi bien la parole véritable que Corneille , surtout dans le dialogue où le maître prend presque toujours sans disparate le ton de la haute comédie.
Après Sertorius et Nicomède , le génie de Corneille penche vers le déclin ; mais l'astre à moitié éclipsé n'est pas éteint, et jette encore à son couchant de vives clartés sur l'horizon. Des caractères comme ceux de Pulchérie , d'Euridice , de Suréna , de don Sanche , qui rappellent l'héroïsme chevaleresque du Cid; l'imposante exposition de la tragédie d' Othon , pièce dans laquelle le poëte burine quelquefois ses pensées à la manière de Tacite ; enfin l'ébauche aussi ressemblante que hardie du portrait de ce grand et terrible Attila qui fut le premier capitaine de son siècle , l'amour de ses sujets , l'idole de ses amis , la terreur des rois et le fléau de Dieu , sont autant de créations dignes du parallèle avec les plus belles inspirations de l'auteur des Horaces