‹ Poètes normands;Chapitre 41 sur 63 · L'ABBÉ DE CHAULIEU · texte numérisé non relu

L'ABBÉ DE CHAULIEU

Au bon vieux temps où le gentil Ésope, Pour débiter maint bon enseignement, Des animaux se fil le truchement, .Point ne fut lors si parfait misanthrope, Qui ne louât un tel amusement.

Aujourd'hui donc que notre cour abonde En discoureurs qui n'ont que du caquet, Pourquoi faut-il contre nous qu'elle gronde, Pour avoir fait parler un perroquet?

Voici ce qui donna lieu à celle épigramme ; car en fait d'épigrammes, il est toujours bon de garder le coinniencemenl pour la fin. Laissons parler l'abbé Chaulieu.

« Monseigneur fil une mascarade, au carnaval de 1701, à Marly. « De cette partie étaient M. le duc d'Orléans, M. le grand-prieur et « plusieurs autres courtisans. Celle mascarade représentait le sultan « dans sa cour, allant voir sa ménagerie ; ce qui donna occasion d'y « mettre toutes sortes de bêtes, représentées par des courtisans. Mon- « seigneur nous chargea, M. de La Fare et moi, de faire parler deux « perroquels dont on mit le dialogue en musique. »

Ce dialogue, que nous ne répéterons pas, vu qu'il est aussi mauvais que méchant, excita la fureur des courtisans, qui, grâce à leurs poursuites, reçurent de Chaulieu, fait par eux sanglier, le coup de boutoir ci-dessus, qui fui bientôt suivi de celui-ci :

Autrefois la raillerie Était permise à la cour; On en bannit en ce jour Même la plaisanterie.

Ah! si ce peuple important, Qui semble avoir peur de rire, Méritait moins la satire, Il ne la craindrait pas tant.

En rappelant à l'un de ses amis, M. Sonning, la promesse que celui-ci lui avait faite de lui donner à sonper le jour même de son retour des champs, l'abbé de Chaulieu amène ainsi les vers qui vont suivre : « Je serai dimanche au soir à Neuilly, si vous y êtes; à Paris, « si vous y soupez. Je ne vous dis rien de la compagnie, mais si vous « voulez m'en croire sur Tordre de ce rci)as ,

La Farfi y conduira, sous le nom de Cornus, La bonne chère et l'allégresse-,

La divine Boiillon, sous celui de Vénus,

L'esprit, les (Mijouoiiienls, et ce que la déesse Qui fait aimer traîne sans cesse

Après elle de jeux, de ris et d'a^rémenls. Si tu veux à nos passe-temps Donner l'air de fête complète, Rousseau les Muscs mènera, Notre abbé les cajolera.

Régnier aux vins présidera.

Cet élève altéré d'Orpliée

Avec les Grâces chantera.

Alors grand'merveille sera

De voir tlùter vin de Champagne.

Déjà de cent chansons toutNeuilly retentit :

Pour moi, rouillé de ma campagne, Je n'apporterai rien qu'un fort grand appétit.

Horace, de son temps, Voltaire, du sien, n'auraient pas, nous le pensons du moins, désavoué un pareil croquis.

L'abbé de Cbaulieu était doué de l'imagination la plus brillante. Citons son Voijage de l'Anwiir cl de V Amilié :

L'Amour, partant de Cylhère Pour se rendre auprès d'Iris, Inquiet de n'oser faire Seul ce voyage à Paris.

L'Amour, menteur comme à l'ordinaire, s'en va trouver l'Amitié, qu'il traite de sœur, poiu' l'engager à faire avec lui le voyage. Il ne veut pas

Qu'il soit dit que la folie Serve de çruide à l'amour.

Il va plus loin, le bon ermite! il insinue ce paradoxe, ou plutôt il lance cette flècbe à l'Amitié :

Chacun de nous a ses charmes.

Je te prêterai mes armes;

L'AIJBÉ DE CHAULIEU. 5

Pi'ête-moi, ma chèro sœur,

Ton air sage, la douceur.

Cette tendresse durable

De qui la solidité

Souvent n'est pas moins aimable

Que l'est ma vivacité.

L'Ainilic, simple qu'elle est, signe le traité, et conduit l'Amour auj»rès d'Iris!... Mieux vaut cent fois cette tendre conséquence que la morale du soi-disanl bonhomme, qui fait tirer des marrons du feu par un chat, et pour qui?.,, pour un singe. Comme si chat et singe ne se valaient pas!

L'abhé de Chaulieu jetait sur ses moindres tableaux le plus délicieux coloris. Choisissons dans VOde sur Foutenay (1720) :

Désert, aimable solitude, Séjour du calme et de la paix, Asile où n'entrèrent jamais Le tumulte et l'inquiétude.

C'est toi qui me rends à moi-même ;

Tu calmas mon cœur agité,

Et de ma seule oisiveté

Tu me fais un bonheur extrême!

Grotte d'oii sort ce clair ruisseau, Grotte de mousse tapissée, N entretiens jamais ma pensée Que du murmure de ton eau.

Quel plaisir de voir les troupeaux, Quand le midi brûle l'herbette, Rangés autour de la houlette.

Chercher l'ombre sous les ormeaux; l*uis sur le soir à nos musettes.

Ouïr répondre les coteaux.

Et retentir tous nos hameaux De hautbois et de chansonnettes 1

Nous éprouvons, en présence de ces fragments, le regret de ne pouvoir citer l'ode tout entière... bien qu'ils suffisent, nous n'en doutons pas, pour gagner la cause du poëte.

Avec quelle heuieiise adresse l'abbé de (lliaulieii sait Ictiiriier, bien qu'en la frùlaul, la borne si scabreuse de la carrière éroli(|ue! Citons toujours, et cboisissons dans ses madrigaux :

A la tendre jeunesse, Vous joignez, belle Iris, des yeux à tout cliarmer; Sitôt que l'on vous voit, on se laisse enflammer, Et par raison et par délicatesse.

Mais, hélas! quelle cruauté .' On est surpris quand on y pense:

Vous inspirez l'amour et la fidélité, Et vous bannissez l'espérance.

Mon Iris m'est toujours fidèle.

Nous sommes l'un de l'autre également contents ;

Je n'ai lieu de me plaindre d'elle

Que de l'aimer depuis six ans.

Cependant cela seul fait toutes nos querelles.

Hélas! fauL-il donc voir ainsi S'échapper malgré nous nos ardeurs mutuelles'.' N'était-ce point assez que le Temps eût des ailes? Pourquoi, volage Amour, en avez-vous aussi?

Iris, ne croyez pas (ju'une tlamme nouvelle

Me fasse ailleurs porter mon. choix, On peut, en vous voyant, devenir infidèle.

Mais c'est pour la dernière fois.

Le serin, belle Iris, que tu tenais en cage

S'est envolé dans d'autres lieux.

L'ingrat élait l'objet de tes plus tendres vœux ; Mon cœur était jaloux de son doux esclavage.

Si comme lui j'étais heureux,

Je ne serais pas si volage.

L'altbê de Cbaulieu , qui semble ne vouloir laisser aucun genre ijiabordé, passe de la poésie galante à la poésie pbilosopbique. du madrigal à l'ode, de l'épigramme à l'épître, de l'épître à la cbanson, cl partout on le retrouve sérieusement jeune, gaiement vieux, épicurien loujours, posant en principe que : « Ni la vieillesse, ni la crainic « de la mori ne doivent empècber de goùler tous les ])laisirs sans scru-

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