‹ Poètes normands;Chapitre 42 sur 63 · L'ABBÉ DE CHAULIEU · texte numérisé non relu

L'ABBÉ DE CHAULIEU

« ptilc, » cl prêt à l'épéler dans les Champs-Elysées ce joyeux lelVaiii de ronde, avec Anacréon, CaluUe, Ovide et Pétrone.

Les épîtres en vers de l'abbé de Cbaulieu sont de beaucoup supérieures à ses épitres en prose, au point de vue Uuéraire; autrement nous serions tenté de donner la préférence aux dernières, dont l'Iieurease négligence, l'aimable politesse et le laisser-aller comme il faut feront toujours des modèles de goût et de bon ton.

Citons de ses épîtres en vers celle qu'il adresse à son ami et presque rival, le marquis de La Fare. Cet admirable morceau, dont le premier vers est d'Horace :

0 toi, qui de mon âme es la chère moitié,

contient trait pour trait le fantasque tableau de ce que l'auteur fut en sa vie.

Avec quelques vertus, j'eus maint et maint défaut :

Glorieux, inquiet, impatient, colère,

Entreprenant, hardi, très-souvent téméraire.

Libre dans mes discours, peut-être un peu trop haut;

Confiant, naturel, et ne pouvant me taire

Des erreurs qui blessaient devant moi la raison.

Malgré tous mes défauts, qui ne m'aurait aimé? .l'étais [our mes amis l'ami le plus fidèle

Que nature eût jamais formé.

Plein, pour leurs intérêts, et d'ardeur et de zèle, .Je n'épargnai pour eux périls, peines ni soin; .l'entrai dans leurs projets, j'épousai leur querelle, Et je n'eus rien à moi dont ils eurent besoin.

Chapelle, par malheur, rencontré dans Anet, S'en vint infecter ma jeunesse

De ce poison fatal qui coule du Permesse Et cache le mal qu'il nous fait.

J'aUeste la sincérité Que, toujours partisan de la simplicité. Jamais d'un indiane artifice

LKS NORMANDS ILLUSTUES.

.lo liai fardé la vcrilé,

Kl jamais ma noire malice

N'a fait injure à la bonté.

Il est, il est encore un ascendant Aainiiueiir, (Jui de tous ses défauts a corrigé mon cœur.

Devenu constant et fidèle, 11 brûle d'une ardeur désormais éternelle, Et, livré tout entier à qui l'a su charmer, Il sert encore un dieu qu'il n'os:; plus nommer.

Celle épître prouve (pic l'abbé de Cbaiilieii eût bien dû s'appel(M' Cbaulieu loul coiirl. Elle n'en resle pas moins comme monunienl en malièie de confession, et peut, avec ses allures de courlisane, prendre le bras du ]'icaire Savoyard... Mais n'oublions pas (pie nous n'avons en regard que le poêle.

Les odes de l'abbé de Cliaulieu descendent en ligne directe des odes d'Horace. C'est la même morale sous les mêmes fleurs; c'est la même sévérité dans le rire, le même enjouement dans la pliilosoi»bie.

Les traités de Cliaulieu (car ce sont de vérilaltles Irailésy sur riinagination, sur la Solitude, sur la Mort, ne cèdent à n'imporle (pielle ode le pas dans aucun Iriompbe.

S'il peinl riniaginalion, c'est d'un trait.

Quel éclair perce la nue.' Quelle est la divinité Qui vient offrir à ma vue Tant de grâce et de beauté'/ Qui comme elle peut paraître?

Sa main sème plus de fleurs Que l'Aurore n'en fait naître El qu'Iris n'a de couleurs.

Entrons avec lui dans sa reiraite, essayons de dire avec lui ;

La foule de I*aris à présent m'importune, Les ans m'ont détrompé des manèges de cour; Je vois bien que j'y suis dupe de la Fortune, Autant que je le fus autrefois de l'Amour!

C'est là (jue, jouissant de mon indépendance,

L'ABIÎÉ DE CHAIILÏEU. 9

Je serai mon héros, mon souverain, mon roi ; Et de ce que je vaux la flatteuse ignorance Ne m'y laissera voir rien au-dessus de moi.

Tachons encore de briser avec lui la glace menteuse du l)oudoir, asseyons-nous à ses côtés sur cette rive ombreuse où respire la mélancolie du saule.

IJ>, pour ne point des ans ignorer les injures, ■ Je consulte souvent le cristal d'un ruisseau. Mes rides s'y font voir : par ces vérités dures J'accoutume mes sens à l'horreur du tombeau.

Écoutons-le bien, son front se dresse, son œil s'anime et semble renvoyer ses rayons à l'astre qu'il contemple.

Puis de là, tout à coup, élevant sa pensée Vers cet Être du monde et Maître et Créateur, Il se rit des erreurs d'une secte insensée Qui croit que le hasard en peut être l'auteur.

Et ([ui ne voudrait pouvoir dire comme lui : 0 solitude!. .

Par toi coulent mes jours, sans soin, loin de l'envio : Je les vois commencer et je les vois finir. Nid remords du passé n'empoisonne ma vie. Satisfait du présent, je crains peu l'avenir.

Qui n'a lu et qui ne voudrait relire son ode sur la première attaque de goutte qu'il eut en 1695 ! Délicieuse boutade où, après avoir jeté sur les faux biens de la vie les plus misanlbroj)i(pies réflexions ; où, après avoir fait la part de la fortune et de l'amour en vrai stoïcien, il se reprend, dès que l'accès est passé, et de plus belle, aux vanités, aux pompes et aux œuvres de ce monde :

Mais quoi ! ma goutte est passée !

Mes chagrins sont écailés ; Pourquoi noircir ma pensée De ces tristes vérités?

iO LES NORMANDS ILLUSTRES.

Laissons revenir en foule Mensonge, erreurs, passions.

Sur ce peu de temps qui coule, Faut-il des rolloxions?

Que sage est qui s'en défie!

J'en connais la vanité :

Bonne ou mauvaise santé Fait notre philosophie.

Nous passerons sur les (-liansons de l'abbé de Cliaulieu, mais non sans consigner ce refrain, qui nous semble résumer en quatre vers la morale de ce franc épicurien :

Ami, voilà comment, sans chagrin, sans noirceurs, De la fin de nos jours poison lent et funeste.

Je sème encor de quelques fleurs

Le peu de chemin qui me reste.

M. de Chaulieu a fait quelques pièces latines ; entre autres, une lettre à madame la duchesse de Bouillon, une épilaplie pour M. de Turenne et quelques inscriptions. Nous citerons celle qu'il fît pour un cadran (VAnei :

Phœbe, nihil toto spectabis amœnius orba;

Ilic utinam volucres sistere velis equos! Tempora nec fliierent, nostri nec, Phillis, amores;

Nec veniet tacito curva senecta pede.

Cette inscription est du Chaulieu latin, inutile donc de la traduire. Nous soulignons toutefois le taci(o pede comme une heureuse hardiesse.

Mais il est temps de fermer le livre, si nous ne voulons, de citations en citations, l'épuiser tout entier.

L'abbé de Chaulieu a été, sans conteste, l'un des plus beaux esprits de son temps. Sa conversation flne et mordante lui'avail formé comme une sorte de cour des persoimages de la plus haute distinction et du goiit le plus exquis : Bouillon, Vendôme, La Rochefoucauld, Conli... noms qui rayonnaient autour du nom de Chaulieu. Le duc de Vendôme et son frère, le grand-prieur de Malte, vivaient avec le poëte dans une douce et charmante intimité ; le grand-prieur surtout, qui allait souper

VAMMÈ DE CHAULIEU. 11

chez lui prcs(|iic tous les jours, ou plutôt presque toutes les nuits, puisque souvent ces soupers, dont l'esprit de l'abbé faisait les premiers frais, se prolongeaient jusqu'à deux et trois heures du matin, et semblaient encore trop courts à l'illuslre convive. Rousseau portait à l'abbé de Chaulieu une afleclion loule particulière ; et ce n'est pas chose indifférente à constater que l'alleclion de Rousseau ! ... La maison de Bouillon lui était spécialement ouverte, il y avait eu pour introducteur M. le duc de La Rochefoucauld , son condisciple au collège de Navarre. C'est dans cette maison que, comme il le dit lui-même, « les « Grâces habitaient sous la figure de celle qui en faisait les honneurs « , que toutes les illustrations héraldiques et littéraires venaient faire cercle autour du roi de la conversation.

On a surnommé l'abbé de Chaulieu le poëte de la bonne compagnie ; on l'a aussi appelé VAnacre'on da Temple, parce que, comme le poëte grec, il goûta, dit-on, les plaisirs de l'esprit et de l'amour jusqu'au dernier âge, et qu'il aimait à quatre-vingts ans, avec la chaleur d • la première jeunesse, mademoiselle Delaunay (depuis madame de Staël). Chaulieu était aveugle alors, et nous pensons, en bonne conscience, qu'il n'avait plus que cela de commun avec l'Amour ; pourtant mademoiselle Delaunay dit quelque part :

« Il avait pour moi une passion aussi vive qu'on en peut avoir à « quatre-vingts ans. Ce pauvre abbé, qui était aveugle, me prêtait à « son choix les charmes les plus propres t\ le séduire, et, ne comp- « tant plus sur les siens, il tâchait de se rendre aimable à force de « complaisance et d'attention à prévenir tout ce que je pouvais dé- « sirer. Il proposait souvent d'ajouter des présents à l'encens qu'il « m'offrait. Importunée un jour des vives instances avec lesquelles il « me priait d'accepter mille pistoles : « Je vous conseille, luidi>-je, en « reconnaissance de vos généreuses offres, de n'en pas faire de pa- « reilles à bien des femmes; vous en trouveriez quelqu'une qui vous « prendrait au mot. — Ob' je sais bien à qui je m'adresse, » me dit-il. « Cette réponse me fit rire. » Le mot est en effet le plus naïvement spirituel que nous sachions.

Voltaire a appelé l'abbé de Chaulieu le premier des poètes négligés. C'est ainsi qu'il le caractérise dans son Temple da Goùl'.

d2 LES NOUMANDS ILLUSTUKS.

Je \is arriver en ce lieu

Le brillant abbé de Chaulieu

Qui cliantait en sortant de table;

11 osait caresser lo dieu

D'un air familier, mais aimable.

Sa vive imagination

Prodiguait, dans sa douce ivresse,

Des beautés sans correction

Qui choquaient un peu la justesse

Et respiraient la passion.

Si nous considérons les œuvres de rabl)c de Cliaidieu sous le lapporl de la prosodie pure el simple, nous sommes forcé de convenir qu'il man((ue Irès-souvenl de correction; que, versificaleur, il lait trop bon marché de l'exactitude dans le vers, de la sévérité dans la rime, de la pureté dans l'expression. Mais, comme poëte, quelle indonqitablc cl brillante imagination ! Quel coloris dans ses moindres tableaux ! Que d'ingénieuses délicatesses dans les conceptions les plus libres ! Que d'animation, que de fougue dans le style I Que de linesse dans les détails ! Et (il faut tout dire) quelle harmonieuse fusion de sagesse et d'érolisme !

ÉDOCARD niEVËl'.

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

I. Poésies de Chaulieu, nouvelle édition, publiées avec de nouvelles corrections et augmentations, par Lelèvre de Saint-Marc. Paris, MoO — IToT, 2 \ol. petit in-12. La Haye (Paris), Pissot, 1777, 2 vol. in-12, ou 2 vol. in-2i.

H. OEuvres de Chaulieu, d'après le manuscrit de l'auteur, publiées par Fouquet. Paris, Bleuet, 1774, 2 vol. in-8" et in- 12.

Ul. Les mêmes, édit. stércuu d'Hcrhan. Paris, NicoUe (veuve Dabo), 1813, 1810, 1821,in-18.

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