‹ Poètes normands;Chapitre 43 sur 63 · FONTENELLE · texte numérisé non relu

FONTENELLE

Il est des natures qui, dans le commerce de la vie, s'épanouissent avec tant de franchise, se dessinent avec tant de netteté, que le premier regard jeté sur elles suffit pour nous les livrer tout entières. Il en est d'autres, au contraire, qui se ferment avec tant de soin, ou qui s'ouvrent avec tant de réserve, qu'on ne parvient qu'à force de temps et de patience à les surprendre et à les pénétrer. A cette dernière catégorie appartient le personnage célèbre, qu'après une foule d'autres nous allons, à notre tour, essayer de peindre ; c'est une de ces figures dont l'histoire se fera représenter plus d'une épreuve encore avant de la buriner définitivement.

Bernard le Bouyer ou le Bovier de Fontenelle naquit à Rouen le 11 février 1657. Son père, François de Fontenelle, avocat au parlement de Normandie, était un homme d'un talent distingué , d'une probité rare, mais d'un caractère inégal; sa mère, Marthe Corneille, digne sœur de Pierre et de Thomas Corneille , joignait à un grand fonds de douceur et d'enjouement une piété solide et un esprit d'un ordre si élevé, que les deux poètes ne dédaignaient pas de lui soumettre leurs pièces et les corrigeaient d'après ses avis.

Fontenelle était le second des quatre enfants mâles auxquels Marthe donna le jour. Joseph, son aîné de deux ans, était mort en bas âge; Pierre, plus jeune que lui d'une vingtaine de mois, vécut trente-trois ans; Joseph-Alexis, né en 166ô, prolongea sa carrière jusqu'en 1741. Reconuuandables par leurs vertus chrétiennes, ces deux derniers, ecclésiastiques l'un et l'autre, avaient eu en partage la piété de leur mère; Bernard en eut l'esprit.

2 LES NORMANDS ILLL'STUES.

Cel ciifaul, qui devait vivre un siècle, naissait à peine viable. (Jiicl- (|iies heures après son entrée dans le niuiide, on désespéra de lui. Ses poumons él aient et restèrent juscpi'à seize ans d'une i"aii)lesse (elle, (pie toute émotion un peu vive au physique et au moral lui Taisait cracher le sang. (Cependant, les soins dont ses premières années furent entourées, lés ménagements que lui appiil de bonne heure à s'imposer une prudence précoce et qui ne s'oubliait jamais, aHermircnl peu à peu sa constitution, que soutenait d'ailleurs un estomac excellent, et l'on sait que, dans le cours de sa longue existence, une légère lluxion de poitrine fut rmiitpic iiulisposilion qui l'arrêta.

Les Feuillants avaient une maison à quelques pas de celle qu'occupaient les parents de Fontenelle. Celle circonstance inspira sans doute à une mère inquiète l'idée de vouer au patron de l'ordre, dont la pensée lui était familière, le fils qu'elle craignait de perdre. De là le nom de Bernard qui lui fut donné par son parrain Thomas (Corneille, et l'habit de feuillant (pi'il [torla juscpi'à sept ans.

Fontenelle lit ses études chez les jésuites avec un grand succès, il était, d'après la note inscrite sous son nom dans les registres du collège, adolesccns omnibus parlibus ahsohiius et inler discipulus princeps, «le premier entre ses condisciples, un élève accom}»li. » Eu rhétorique , à treize ans , il avait concoui'u pour le prix de poésie latine proi)Osé par le Palinod de Rouen, et sa pièce de vers, cpioiqu'elle n'eùl pas obtenu la palme, avait paru si remarquable à ses juges, qu'on crut devoir lui accorder, par une faveur tout cxrfqiliounelle, les hoimeurs de rinq)ressiou. L'année suivante, le jeune poète était plus heureux encore ; quatre pièces de vers, trois en français, une en latin, adressées au même aréopage, lui valaient cpialre couronnes. Mais ces triomphes littéraires et le travail qui les lui méritait nuisirent sans doute à ses études philosophiques, et la supériorité qu'il avait eue sur ses rivaux dans toutes ses classes parut un moment l'abandonner ' .

' FonlencUe pensait probablement à ce détail de sa vie d'tvolier, lorsqu'il disait de Toiirnefurt : ^< Quand il fut en philosophie, il prit peu de goût pour celle qu'on lui enseianail. 11 n'y trouvait point la nature, qu'il se plaisait tant à oljserver, mais des idées vagues et abstraites qui se jettent, pour ainsi dire, à côte des choses et n'j louchent point. » OEuvres

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Sa physique achevée , Fonlenelle, par tlélerence puiir la voloulé paternelle, suit un cours de droit et se fait recevoir avocat. Mais ayant fort mal plaidé et, par suite peut-être, perdu sa première cause, il put quitter, avec l'agrément de son père, une profession qui ne convenait ni à ses dispositions physiques , ni à ses tendances intellectuelles 1, et se consacrer entièrement à cette douce culture des lettres, à laquelle tout en lui et autour de lui l'invitait. Un voyage qu'il fit à Paris vers 1G74, dans la compagnie de Thomas Corneille, acheva, en lui ouvrant ce monde de poètes et de savants, où ses deux oncles occupaient une si belle place, de déterminer sa vocation.

De retour à Rouen, il descend dans la lice avec toute l'ardeur dont il était capable. Le voilà d'abord qui concourt, en 1675 et en 1677, pour le prix de poésie proposé par l'Académie française ; aux deux concours il obtient l'accessit. Cependant le Mercure de France, qu(^ rédigeaient alors Thomas Corneille et Visé, accueillait et portait aux nues ses essais en prose et en vers. On y remarqua surtout une petite pièce en vers, L amour noyé, et une autre en prose, YlJisloire de mes conquêtes, où Fontenelle se peint évidemment lui-même ^ En i67}{ et 1679, Thomas Corneille livrait à la scène deux opéras. Psyché ei Hellérophon, dont Fonlenelle était en grande partie l'auteur. En 1680, il comi)ose, à propos de la comète qui parut alors, une comédie en un acte et en prose , jouée l'année suivante et applaudie sous le nom de Visé. En 1681, se souvenant du sang qui coulait dans ses veines, il osait chausser le cothurne, et il apportait au Théâtre-Français sa tragédie (VAspar. Mais le fardeau était trop lourd pour ses épaules, et la pièce tomba. Fontenelle, (|ui était parvenu de très-boime

de Fonlenelle, édit. de Paris, 179 J (c'est à celle-là que nous renvoyons conslaininent nos lecteurs), t. VI, p. 228. — Nous serions assez disposé à croire (ju'en écrivant de pareilles lignes, il avait en vue ceux qui parleraient de lui après si mort, et leur suggérait habilement ce qu'ils auraient à en dire. Mille plissages de ses livres laissent percer la même intention. Il faut se délier de cette biographie indirei;te, presque toujours fardée, et qui semble quelquefois tendue comme un piège à notre crédulité. L'abbé Trublet et beaucoup d'autres ont, trop souvent et avec trop de confiance, puisé à cette source.

1 II a écrit du chimiste Hombcrg, qui avait commencé par être avocat à Magdebourg : « Quoiqu'il se donnât sincèrement à sa profession, il sentait qu'il y avait quelque autre chose à connaître dans le monde que les lois arbitraires des hommes. » T. VI, p. 38'j.

* La première pièce a été imprimée dans les OEuvres de Fontenelle, l. V, p. 23S. On y trouve seulement un fragment de la seconde, t. I, p. 89.

4 LKS NORMANDS ILLUSTRES.

Iieure, (domine il le disait lui-mrme, à ne se fâcher de rien, relira son l)oëinc, et, (jiii plus est, le Itiùla. Peut-être en cûl-on oublié jusqu'au litre, sans l'épigramme de Racine qui iKtus le conserva.

Pendant les six années qui viennent de s'écouler, Fontenelle avait lait preuve d'un esprit délié et d'une facilité peu commune pour le temps à écrire éijfalement et en prose et en vers. Rien encore n'annonçait la vaste; renommée qu'il allait bientôt acquérir. Le premier (le ses ouvrages qui appela sur lui l'attention générale, date de 1085. t]e sont ses Dialogues des morts. Le Jugement de Platon sur ces dialogues est de KîtM.

En 1085, il donnait pour la première fois, dans le journal de Ravie, son Eloge de Pierre Corneille, qui reparut avec des changements nolal)les, en 1720, dans V Histoire de ï Académie française de l'abbé d'Olivet , et qu'enfin , après l'avoir revu de nouveau , il inséra , en 1749, dans une édition de ses œuvres, en y joignant une courte Histoire du Tliédire français ([ui lui sert d'introduction. La même année, le même journal le faisait connaître sous un aspect bien différent ; il publiait ses deux Mémoires, contenant une question d'arithmétique sur le nombre 9 : ce qui n'empêchait pas le jeune mathématicien d'écrire les Lettres galantes, qu'il n'avoua jamais formellement, mais dont pourtant il se reconnut implicitement l'auteur , en leur permettant d'entrer dans les deux dernières éditions de ses œuvres publiées de son vivant.

Ceux qui voudront, disait Ralzac , avoir de mes bonnes nouvelles, me feront plaisir d'en demander à l'année 1656. Fontenelle aurait pu renvoyer avec raison ceux (pi'il désirait renseigner favorablement sur son compte, à l'année 1686. Celte année-là, en effet, il enrichit notre littérature de celui de ses ouvrages qui mille plus et le mieux en relief ses (pialités éminenles , de ses Entreliens sur la pluralité des inondes. L'éclat que jeta ce livre permit à peine au public de reinai'quer un opuscule philosophi([ue parti de la même main et publié à la même époque, les Doutes sur le système physique des causes occasionnelles, aux([iu'ls, à défaut de .Malehrancbe, un anonyme et le P. Laniy l'épondirenl.

L'Histoire des oracles, donl l'en dition du Hollandais Van-Dale avait fourni les matériaux, jinml en l()87. Ce livre, où rojmiiou qui atli'i-

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hue les oracles aux puissauces infernales et les fait subilemenl cesser à la venue du Christ est victorieusement combattue, faillit troubler la paix dont jouissait Fontenelle. Le jésuite Baltus, qui le jugeait dangereux, y fil une réponse pleine de fiel; et on assure que le confesseur de Louis XIV, le P. Le Tellier, en dénonça l'auteur à son royal pénitent. Heureusement le P. Tournemine, qu'il avait connu au collège de Piouen et dont l'amitié ne lui manqua jamais, prit chaudement dans le Journal de Trévoux qu'il avait fondé, sa défense conirc le premier ; tandis que le marquis d'Argenson, sans autre intérêt que celui de la justice et de l'humanité , le protégeait contre le second auprès du pouvoir séculier qui se disposait à sévir. Cette année-là encore, il concourait pour le prix d'éloipience et celui de poésie proposés par l'Académie française. L'Académie couronna son discours en prose Sur la palience , mais ce fut aux vers présentés par mademoiselle Deshoulières qu'elle décerna le prix.

Ici se termine la liste des ouvrages que Fontenelle paraît avoir composés à Rouen. Vers la fin de 1687 ou au commencement de 1088, il vient s'établir à Paris , ce rendez-vous général de tous les grands talents ', et il n'en sortira plus. Ses Poésies pastorales ouvrent la série des publications qui datent de son installation dans la capitale ; elles virent le jour en 1088. Un Discours sur Véglogae, où le poëte expose sa théorie , et la Digression sur les anciens et les modernes , où il explique et légitime la liberté des jugements qu'il s'était permis de porter dans le précédent écrit sur quelques poètes célèbres de l'antiquité , les accompagnaient. La veine poétique n'était pas épuisée. En 1089, il en tire l'opéra de Thélis et Pelée, et celui d'Enée et Lavinie en 1690 : ces deux poèmes réussirent; le premier surtout eut un brillant succès. Le Parallèle entre Corneille et Racine , provoqué par l'opuscule de Longepierre sur le même sujet, et qui sacrifiait Racine à Corneille, comme celui qu'il combattait avait sacrifié Corneille à Racine, parut, mais sans son agrément, en 1095. En 1090 on put lire, en iète de VAnahjse des infiniment petits T^RV le marquis de L'Hôpital, une importante préface dont le style trahissait assez son auteur.

C'est dans le cours de Tannée 1099 que F)ntenelle commence à

« OEuvres de Fontenelle, t. VI, p. 233.

0 LKS NORMANDS ILLISTRES.

riMligor celle lanictiso Ilisioire de l'Acadetnie des sciences, à lii(|iiell<' il travailla seul jusqu'en 17.10. Les (|iiai'aiite volumes in-4°, où il donne les Exlrails des nientoires 1ns dans les séances de l'Académie et <|n'oii ne jnt^eail |)as à propos d'imprimer en entier, ainsi (pie les liloges des académiciens morts pendant le conrs de clia(pio année académique, minnit le comble à sa gloire et répandirent an loin son nom qui s'unissait étroitement à celui de la France savante, en Europe et i)ar le monde. L'édition de ses œuvres publiée en 1724 contient trois petits écrits pbilosophiques composés probablement depuis assez longtemps, le premier Sur l'existence de Dieu, le second Sur le bonheur, le troisième Sur l'origine des fables ou Sur l histoire, comme l'intitule l'édition de 1790. Ses Eléments de la géométrie de l'infini sont de 1727 ; ses Réflexions sur la poétique, de 1742. En 1751, deux nouveaux volumes ajoutaient à son recueil, avec un écrit de peu d'étendue Sur la poésie en général et quelques autres pièces moins considérables encore, soit en prose, soit en vers, une tragédie en cinq actes et en prose, Idalie, et six comédies aussi en cinq actes et en prose , Macale , le Tyran , Abdolonyme , le Testament , Henriette et Lysianasse. Ces drames, qui n'étaient pas destinés à la scène, et que Fontenelle jeta sur le papier à ses heures perdues, pendant les (piarante années qui précédèrent leur publication, sont précédés d'une préface qu'il faut joindre, pour compléter la poétique de notre écrivain, aux traités spéciaux que nous avons mentionnés. Quelques fragments Sur la raison humaine, Sur la connaissance de l'esprit humain. Sur l'instinct,sur ce qu'il appelait Ma république, furent publiés après sa mort. Nous ne terminerons pas cet inventaire des trésors littéraires et scientifiques que nous a légués Fontenelle, sans dire un mot de sa correspondance. Quoiqu'il fût sous ce rapport, comme il s'en accuse lui-même, un détestable, un infâme paresseux, et qu'il appartînt par là à cette famille d'artistes dont Jean-Paul a dit qu'il leur en coûte beaucoup moins pour faire un chef-d'œuvre qu'une lettre, il n'a pas pu toutefois ne pas répondre fréquemment aux innombrables admirateurs qui lui écrivaient de toutes parts ; c'est tout au plus cependant si l'édition la plus complète de ses œuvres compte soixante morceaux de ce genre '.

' Nous sommes heureux d'annoncer ici que nous avons entre les mains, M. G. Mance! et moi^ et que nous ajouterons tiienlot à cette collection seize pièces nouvelles qui se sont

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« De tons les lilros de ce monde, écrit (|nel(jne pni'l Fontenelle, je n'en ai jamais en qne d'nne espèce, des titres d'académicien, et ils n'ont été profanés par aucnn mélange d'autres plus mondains et pins fastueux. » I\appelons rapidement ces litres auxffuels il attachait laiil de prix.

C'est par l'Académie française ([u'il débute. Après s'être vu rpiatnfois repoussé par une majorité hostile, à la tète de laquelle étaicul Roileau et Racine, il y vint enfin, en 1 GDI, occuper le fauteuil ([ue laissait lihre, par sa mort, le doyen du conseil d'Etat, M. de Villayei". Son discours de réception, qui roule presque exclusivement sur la prise de Mons par Louis XIV, une fois prononcé, il se tait comme académicien pendant plus de trente ans. En 17'22, il est chargé de recevoir le cardinal Duhois, et de complimenter le roi sur son sacre. Il reçoit encore Destouches en 1725, Mirahauden 172G, Bussy-Rahutin en 1752, et en 1749 l'évoque de Rennes Vauréal. En 172G, il avait répondu à la harangue des députés de l'Académie de Marseille, que l'Académie française avait adoptée pour sa fille. En 1744, une courte réponse avait aussi été faite par lui au remercîment que Linant adressait à l'Académie, à propos des trois prix de poésie qu'elle lui avait décernés ; enfin, en 1749, il lut, en séance publique, un discours dans leqnel il recommandait la rime aux jeunes poètes qui brigueraient les couronnes que l'Académie mettait au concours. Il avait été trois fois élevé au poste suprême de directeur, deux fois par le sort, en 1725 et en 1727, et une fois, contre tous les usages de la Société, par le libre choix de ses confrères, en 1741, cinquante ans après son entrée dans l'Académie; il en était le doyen depuis 1724.

L'Académie des sciences était son plus brillant et son plus cher théâtre. Lors du renouvellement de cette Académie en 1G99, il y entra et y fut immédiatement investi des fonctions de secrétaire , qu'il couserva et qu'il exerça, on sait avec quel honneur, ^pour obéir aux vœux de ses confrères, pendant quarante-quatre ans.

trouvées parmi les papiers du P. André, jésuite, auquel elles étaient adressées. Cette correspondance de Fontenelle et du P. André ouvrira le second volume de la publication dont un volume a déjà paru sous ce litre : Le P. André, jésuite, Documents inédits pour servir à l'histoire philosophique, religieuse et littéraire du Xf^IlI'^ siècle, par MM. A. Charma et G. Mancel. Caen, IS'i'i.

L'Ac.'Klémie des inscriptions et belles-lettres l'avait admis, en 1 701 , .111 nombre de ses associés; mais il ne prit ancune part à ses travaux ui à ses actes, et, quatre ans après cette nomination, il passait, sur sa demande, membre honoraire, ce qu'on appelait alors vétéran.

Deux Académies de province le comptaient avec orgueil parmi leurs correspondants ; c'étaient celle de Nancy et celle de Rouen : la dernière, à la fondation et à l'organisation de laipielle il avait puissamment contribué, n'a point oublié ce qu'elle devait à sa mémoire, et c'est avec plaisir que nous voyons sur le sceau qui lui est propre la figure de Fonlcnellc entre celles de Pierre Corneille et de Nicolas Poussin.

Il avait enfin, dans les dernières années de sa vie, été affilié, sans avoir brigué ce triple honneur, à la Société royale de Londres, à l'Académie des sciences de Berlin et à celle des Arcadiens de Rome. Comme pasteur de celte Arcadie littéraire, il se nommait Pigraslo, Fontaine aimable, et on lui avait assigné, pour qu'il y menât paître son troupeau d'opéra, l'île poétique de Délos.

Que faut-il penser maintenant de cet académicien et des livres que nous lui devons? Remarquons d'abord qu'il y a beaucoup moins de variété et de flexibilité dans le talent de Fontenelle qu'on ne serait tenté de le croire, et qu'on ne l'a cru généralement, en le voyant se mesurer avec tant de genres différents, affecter tant de formes diverses. Ainsi nous ne reconnaissons pas en lui, quelles que soient les apparences, les deux grands types que nous présente le royaume de l'intelligence, le littérateur et le savant. Il n'y a pas là un homme de science. L'homme de science cherche et découvre ; Fontenelle recueille et rédige : Fontenelle, c'est une plumeau service du savoir, ce n'est pas le savoir. Laissons Lebeau i condenser dans l'ami qu'il admire l'Académie des sciences tout entière ; il n'en est pour nous que le secrétaire, le secrétaire dans le sens étroit du mot; l'Académie dicte, il écrit. Il ne comprend même pas toujours la pensée qu'il est chargé de rendre ; aussi avouait-il dans l'intimité, et cet aveu l'honore, que plus d'une fois il s'était mépris. Quant aux Eléments de la géométrie de lin-

' OEiivres de Fontenelle, t. I, p. 60. — C'est ce que Fontenelle avait dit de De la Hire; voy. OEuvres, t. \II, p. IC.

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fini, que S'gravesantle estimait, je le sais, et où Fontenelle aurait pu mettre quelque chose de plus que la forme, u'oublious pas ce qu'il en a dit lorsqu'il en offrit un exemplaire au fils du régent : « C'est un livre, monseigneur, qui ne peut guère être entendu que par sept ou huit géomètres en Europe, et l'auteur n'est pas de ceux-là. »

Même dans cette région des lettres proprement dites où il faut le renfermer, nous ne saurions lui accorder la double place qu'il semblerait en droit de réclamer, en nous présentant d'une main ses Pastorales, son Tliédlre, ses Dialogues des morts, et de l'autre ses Eloges, ses Uéfkxions sur la poétique, son Histoire des oracles, sa Pluralité des mondes. Nous cherchons vainement à distinguer ici un prosateur et un poète. Qu'est-ce, je le demande, que cette poésie qui ne s'émeut jamais, qui se possède et se modère toujours, qui a tellement peur du sublime qu'elle ne se le permettrait, si l'occasion lui en était donnée, qu'à son corps défendant! Point de vis comica dans ces comédies et dans ces dialogues! Point de vis /rog'/ca dans cette tragédie ! Point d'entrailles dans ces pastorales, où pourtant il n'est question que d'amour ! Le génie poétique n'est pas là. Tout ce qui d'ailleurs se rencontre dans ce que l'on voudrait appeler sa poésie, se retrouve dans sa prose ; c'est la même manière, le même ton, le même mouvement. Je ne connais pas d'écrivain plus uniforme. Fontenelle est partout poète, ou il ne l'est nulle part : il ne l'est nulle part. La poésie, qu'il réduit le plus souvent à la versification, et même à ce qu'il y a dans la versification de plus grossier, de plus matériel, ne fait guère, dans sa pratique comme dans sa théorie, qu'ajouter aux règles générales de la langue certaines règles particulières qui la rendent plus difficile à parler ; et ce qui pour lui en constitue l'essence et le mérite brillant, c'est la gène.

Fontenelle n'est donc pas plus pour nous un poète qu'un savant, et nous ne lui mettrions aux mains ni le compas ni la lyre. Sa plume après tout lui suffit'.

Ce n'est pas en effet une plume ordinaire. Fontenelle est un écrivain éminent. Nous ne nous dissimulons pas ses défauts. Sa phrase est

* On se rappelle les charmanls vers de Voltaire :

D'une main légère il tenait Le compas, la plume et la lyre.

iiicon-cclc. S;i (li(;liuii rcdoiilc lellcincnl l;i Iciiiic (iiTcllc «ôUtic souvent le trivial, (let liomiiie a laril d'esprit (ju'il lui est Itieii dlilicile de n'en pas altiiser de teini>s à autre : les Lettres galantes pèchent siirlciMl pai' cel excès. Il a eiiliii un tel besoin d'orii^inalité cl de nonveauti' en toute chose, qu'il n'évite pas toujours la rechercluî et rallèclalion : les Dialogues des morts nous en offrent de nombreux exemples, el. (|Uoi(|ue nous n'accordions pas à Walkenaer que Je succès de ce livre ne prouve qu'une chose, le mauvais goût du temps, nous voyons bien, avec Voltaire et Laliarpe, ce qu'il y a de forcé, de bizarre, à mettre en parallèle la femme de Marc-Ainrle et Itrntus. Alexandre le conquérant et la conquérante Pliryné.

Mais à coté de ces défauts, dont d'ailleurs ses bons ouvra^ïes sont à peu près exempts, quel rare mérite! quelles précieuses qualités! que d'enjouement! que de finesse! que de facilité! Avec quel naturel s'ordonnent et s'organisent, pour former un ensemble accompli, les différents éléments dont ses conceptions se composent ! Avec quel talent surtout il sait rendre accessibles à toutes les intelligences les plus hautes, les plus obscures vérités! Son grand titre de gloire, comme l'a si bien dit mon éloquent el judicieux ami, 31. Géruzez, c'est d'avoir humanisé et popularisé la science. Ce problème qu'il se pose quelque part : Trouver un milieu pour amener la philosophie à n'être ni trop sèche pour les gens du monde, ni trop badine pour les savants, sa Pluralité des mondes, son Histoire des oracles, son Histoire de l'Académie des sciences l'ont complètement résolu.

Nous voudrions qu'il nous fût permis d'apporter à l'appui du jugement que nous venons de formuler de longs passages empruntés aux différents ouvrages de notre auteur; nous nous contenterons, l'espace nous man((uant, d'en extraire deux courts échantillons : le premier en vers, et que tous nos lecteurs connaissent; le second en prose, et qui, s'il n'a d'autre avantage, aura du moins celui de paraître ici pour la première fois.

]. Apollon a Daphxé. Sonnet.

Je suis, — criait jadis Apollon à Dapliiié, Lorsque tout i)or.« d'haleine il courait après elle.

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Et lui contait pourtant la lunj;iic kyrielle Des rares qualités dont il était orné, —

Je suis le dieu des vers, je suis hel-esprit né. — Mais des vers n'étaient point le charme de la belle. — .le sais jouer du luth, arrêtez. — Basatelle! Le luth ne pouvait rien sur ce cœur obstiné. —

Je connais la vertu de la moindre racine ;

Je suis par mon savoir dieu de la médecine. —

Daphné fuyait encor plus vite c[ue jamais.

Mais s'il eut dit : — Voyez quelle est votre conquête; Je suis un jeune dieu, toujours beau, toujours frais! — Daphné, sur ma parole, aurait tourné la tète.

II. Au RÉVKREND PERE AnDRÉ, DE LA CO.MPAGNIE DE JÉSUS, A CaeN.

Mon Révérend Père :

Je sens très-vivement la continuation de vos bontés, et je suis trèsflatté de ce qu'un si grand éloignenient, et qui apparemment ne finira pas, ne m'efface pas tout à fait de votre souvenir. Puisque vous me faites l'honneur de me demander de mes nouvelles, je vous dirai ((uc je me porte bien pour mon grand âge, et que par là je mérite la jalousie du peu que j'ai de contemporains. Je suis dans une situation fort tranquille, et j'ai une âme bien propre à goûter ce bonheur-là. Je n'entreprends point d'ouvrages qu'apparemment je ne finirais pas; mais je m'amuse à différentes lectures, pourvu cependant que ce ne soit pas de trop hautes matières. Une chose encore qui m'est forl nécessaire, c'est la continuation de votre amitié, et je vous la demande instamment.

Je suis avec respect, mon Piévérend Père,

votre très-humble et très-obéissant serviteur,

FONTENELT.E.

De Paris, ce 29 janvier 1749.

Mais nous en avons dit assez sur l'écrivain ; parlons maintenant de l'homme.

i2 LES NORMANDS ILLUSTRES.

La lellre qu'on vionl i\o lire nous donno un des traits Ifs jilus mar()ués de sa physionomie. Il fallait à Fonlenelle une silualion tranquille, il la lui fallait à tout prix. Cet impérieux besoin du repos qui tenait à son tempérament, et dont il s'était fait une habitude et un principe, suffit presqu'à lui seul pour expliipicr tout ce (ju'il y a eu de bon et de mauvais dans sa nature, de louable et de blâmable dans sa vie.

Il craignait, nous le savons, les émotions vives, les émotions qui troublent, et il les avait constamment évitées : Je n'ai jamais, disait-il, jii ri, ni pleure'.

Les voyages ne lui allaient pas : « Le sage, disait-il encore, occupe peu de place et en change peu. n

Il avait, de sa valeur personnelle, une haute, une très-haute idée. Toutes les fois que, dans ses écrits, ou ailleurs, il parle du sage, de l'homme supérieur, de l'homme qui donne le Ion à son siècle, c'est bien de lui-même qu'il entend parler; mais sa vanité ne connaît pas la ligne droite : quand il se loue, c'est toujours obliquement, en termes couverts, et, si je puis m'exprimer ainsi, par insinuation.

Ami de la nouveauté et du progrès, dont l'un des premiers il entrevit la loi, Fontenelle avait sur tous les points, en littérature comme en philosophie, en politique comme en religion, secoué le joug de l'autorité. C'est une des intelligences les plus indépendantes que la république des lettres ait jamais produites. 3Iais cette indépendance était par trop compromettante ; sans l'étouffer précisément, Fontenelle saura la contenir. Tantôt donc il emportera avec lui, dans sa main obstinément fermée, la vérité qu'il n'en eût pas impunément laissée sortir ; tantôt il posera quelque principe équivoque, dont il n'hésitera pas, le cas échéant, à désavouer les conséquences. Il ira même jusqu'à se ménager, dans des actes plus ou moins hypocrites , une réponse aux attaques dont il pourra être l'objet; à ceux, par exemple, qui le presseront sur ses croyances religieuses : « Qu'avez-vous à me dire ? répliquera-t-il ; n'ai-je pas fait mes pàques ? » Le beau côté de cette extrême réserve, c'est sans doute ce dont il se glorifie avec raison dans sa vieillesse, « de n'avoir jamais , pendant le cours de sa longue carrière, déversé le plus pelil ridicule sur la plus petite vertu. »

Certes le sentiment du juste ne lui manquait pas, et il en suivait

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volontiers les prescriptions si quelque intérêt n'y mettait obstacle. Lorsque l'abbé de Saint-Pierre, son compatriote et son ami, fut exclu de l'Académie française pour un de ces rêves politiques, auquel cependant le Régent donnait son adhésion, une boule, une seule, celle de Fontenelle, protesta discrètement contre cette in([ualifiable rigueur. N'en demandons pas plus. N'exigeons pas que la justice aille jusqu'au courage. Le duc de la Force ose un jour devant lui s'attribuer ce vote ; Fontenelle se tait !

Ce défaut de franchise, cette excessive prudence, ces ménagements qu'on pourrait quelquefois, comme dit M. Villemain , appeler d'un autre nom, ont été et devaient être sévèrement condamnés. Sous ce rapport, l'épithète de normand, prise dans le mauvais sens, dans le sens épigrammatique du mot (nous n'avons pas besoin de dire que ce nom , dans sa signification historique et sérieuse , ne craint aucun de ceux dont notre ancienne France s'honore), lui a été justement iniligée.

Homme du monde autant que d'étude, ce qu'il portait surtout dans la société, c'était le désir de plaire à tous, ou du moins de ne déplaire à personne; et il y était à peu près parvenu. Quelqu'un lui demandant un jour par quel secret il avait su se faire tant d'amis et pas un ennemi : « Par ces deux axiomes, répondit-il : Tout est possible, et Tout le monde a raison. »

De ce qu'il aimait le monde, n'en concluons pas qu'il aimât les hommes ; il les méprisait au contraire et les redoutait. C'est donc à tort que ses admirateurs ont cru voir en lui une nature bienveillante jusqu'à l'obligeance. Non que dans l'occasion, occasion qu'il attendra toujours et ne provoquera jamais, il ne sache rendre un service ; mais s'oublier lui-même, déranger l'économie de ses journées, troubler l'ordre dans lequel un plan savamment combiné a disposé son sommeil et sa veille , ses travaux et ses plaisirs, et cela pour faire un peu de bien à des sots ou à des méchants, non, Fontenelle n'aura pas. comme nous dirions, cet héroïsme ; comme il penserait au fond de l'àme, cette simplicité !

A défaut de cette vaste sympathie qui attache l'individu à l'espèce, Irouvons-nous du moins en lui cette sympathie plus étroite qui unit un homme à un homme? Fontenelle, selon tonte apparence, n'a pas

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senti, n'a pas compris ce qu'il y a d'exquis dans ce mariage des àines. Etranger, autant qu'il pouvait l'être, aux relations et aux adeilions de l'amiile, ses amitiés n'étaient giu're qiu; des liaisons. Sa faculté d'aini(!r, (|ui d'ailleurs était parl'aitement disciplinées, n(; comi»ortait rien déplus vil" ni d(; plus tendre. Peut-être cependant laul-il admettre deux exceptions à ses habitudes constantes, du reste : la jiremièrc j)our Lamotle, dont il se félicitait comme de l'un des plus beaux traits de sa vie de n'avoir pas été jaloux; et la seconde, ])our le procureur du roi au bailliage de Rouen, Brunel, auquel dans sa jeunesse il communi(piait ses ouvrages avant de les livrer au public, et avec lequel, à ce qu'il nous assure, (7 ne faisait qu'un par l'esprit aussi bien que par le cœur ' .

Ce qui est certain, c'est qu'il ne connut pas l'amour. « Ce n'est pas un cœur que vous avez là, lui disait un jour madame de Tencin, en lui mettant la main sur la poitrine ; c'est de la cervelle comme dans la tète. »

Ses rapports avec les femmes , cjuand ils n'étaient pas purement intellectuels, devenaient exclusivement sensuel^. « Il ne nous aiuK! point, madame, disait un jour la maniuise de Lambert à madame de Tencin, il ne nous aime point; il n'aime même pas ma lille de Saint - Aulaire ; il n'aime cpie la petite de Beuvron. » Elle écrivait en parlant de lui : « 11 ne demande aux femmes cpu» le mérite de la ligure: dès que vous plaisez à ses yeux, cela lui suflit, et tout autre mérite est perdu. ' Ce (|ui, du reste, s'accorde entièrement avec l'ojjinion (|ue les Dialogues des morts prêtent à Platon à Platon 1!; : « Le corps est destiné à recueillii" le pi-olil des passions (pie l'esprit même aurait inspirées. »

Cette sensualité affectait une forme moins élevée encore ; Fontenelle était gourmand. Il s'accuse d'ailleurs de ce {ice incurable avec

1 On a beaucoup parlé des mille écus qu'il envoie à Brunel après sa seconde sommation ; c'est faire un homme obligeant à trop bon marché ; Fonlenelle n'aurait pas lutté de front contre l'énergique volonté du jeune procureur. C'est encore à celte faiblesse, à celle mollesse de caractère ipie nous attribuerions un manque de délicatesse qu'il se reprocha dans la suite, et dont probablement son ami fut l'insligaleur. En 4695 Brunel remporta le prix proposé par l'Académie française, avec un discours que Fontenelle avait composé et iju'il couronna pour sa part de ses pro|>res mains.

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