‹ Poètes normands;Chapitre 6 sur 63 · BERTAUT · texte numérisé non relu

BERTAUT

traiisilion ; car, vomi avant .Malherbe, il ullrail déjà bon nombre de morceaux d'un slyle noble, soutenu et harmonieux, dans lesquels on trouve une sensibilité vraie et profonde qui manque à celui-ci. Boileau, à la vérité, n'était peut-être pas très-apte à juger sous ce rapport de l'avantage de l'uu des deux auteurs sur l'autre. Bertaut, dit M. Henri Martin dans un excellent mémoire sur les poètes de la fin du xvi« siècle, inséré dans les mémoires de l'académie de Caen : « Bertaut a été spiritualiste par sentiment sinon par système, et c'est « là en partie ce qui fait sa supériorité. »

Voici les premières sti"ophes d'une défense de l'amour, attaqué par Desportes. Le poëte y montre que l'amour est par lui-même un sentiment pur, mais qui peut seulement se tromper d'objet, et alors devenir funeste et coupable.

On ne se souvient que du mal, L'ingratitude règne au monde :

L'injure se grave en métal, El le bienfait s'escrit en l'onde.

Amour en sert de preuve aux siens, Lui qui joint la peine aux délices :

Ceux que plus il comble de biens N'en célèbrent que les malices.

Il porte un flambeau dans sa main, Pour en éclairer à nostre âme, Et nous, d'un jugement peu sain, Nous allons brusler à sa flamme.

Il preste à nostre entendement, Pour voiler au ciel, ses deux ailes ; Nous les engluons follement Dedans les vanités mortelles.

Ainsi du pleumage qu'il eut Icare pervertit l'usage :

Il le reçut pour son salut, Et s'en servit à son dommage.

M. Sainte-Beuve, dans un article comme il sait les l'aire { Revue des Deux Mondes, 1811), rapporte aussi, connue les meilleurs vers que Berlaul ait jamais composés, ceux d'une élégie où il ex[irime ses

6 LES iXOUMANDS ILLIJSTUKS.

ennuis (jikiikI il [xn'd de vno sa dinno, cl où il se pliiiiil de leurs tourments inégaux dans l'absence.

Mais las! pouniuoy faut-il que les ail>re.s sauvages Qui vcstent les cotteaux ou bordent les riva^^es, Qui n'ont veines ni sang qu'amour puisse allumer, Observent mieux que nous les lois de bien aimer!

On dit qu'en Idumée, es confins de Syrie, Où bien souvent la palme au palmier se marie, 11 semble, h reirarder ces arbres bienheureux, Qu'ils vivent animez d'un esprit amoureux: Car le maslo, courbé vers sa chère femelle. Monstre do ressentir le bien d'eslre auprès d'elle -, Elle fait le semblable, et pour s'ontr'enibrasser On les voit leurs rameaux l'un vers l'autre avancer. De ces embrassemenls leurs branches reverdissent, Le ciel y prend plaisir, les astres les bénissent : Et l'haleine des vents souspirans h l'enlour Loue en son doux murmure une si saincte amour. Que si l'impiété de quelque main barbare Par le tranchant du fer ce beau couple sépare. On transplante autre part leurs liges désolés, Les rendant pour jamais l'un de l'autre exilés : Jaunissants de l'ennuy que chacun d'eux endure. Us font mourir le teint de leur belle verdure, Ont en haine la vie, et pour leur aliment N'attirent plus l'humeur du terrestre élément.

Si vous m'aimiez, hélas 1 autant que je vous ayme. Quand nous serions absents, nous en ferions de mesme, Et chacun de nous deux regrettant sa moitié, Nous serions surnommez les palmes d'amitié.

On a l'emarqué que celle comparaison avait déjà élé exprimée avec une heureuse simplicité au xiii"^ siècle, dans le lai du Clievrefoil , par Marie de France, et qu'elle a élé développée avec une admirable poésie, dans l'élégie de Goëlhe intitulée Amynias. Disons, pour être jusie, que les quel(|ues vers du poêle anglo-normand sont loin de valoir ceux de Berlaul, landis que ceux-ci pourraient, même avec avantage, èlre mis eu regard de l'élégie allemande. Aussi, M. Sainle- Beu^e les regarde-l-il comme les seuls vraiment beaux qu'ail produits

HKRTAUT. 7

révtM(iie (le Scez, mais cepeiulaul il en est à côté (ini ne nous }ta-

raissenl céder en rien aux premiers.

Devant que de te voir, j'aimois le changement, Courant les mers d'amour de rivage en rivage, Désireux de me perdre, et cherchant seulement Un roc qui me semblât digne de mon naufrage.

Ou bien.

Mes plaisirs s'en sont envolés Cédant au malheur qui m'outrage; Mes beaux jours se sont escoulés Comme l'eau qu'enfante un orage; Et s'escoulant ne m'ont laissé Rien que le regret du passé.

El encore,

Et constamment aymer une rare beauté

C'est la plus douce erreur des vanités du monde.

Eiilin, celle chute d'un sonnel sur un emhrassement de sa dame â

un dépari :

Si le premier baiser fut donné par coutume, Le second, pour le moins, fut donné par amour.

Il eùl pu en signaler bien d'aulres , surtout dans les chansons. Peut-on trouver beaucoup de pièces modernes d'un rhythme plus gracieux, plus léger, et plus approprié à la linesse et à la délicatesse de la pensée, (pie celle qui suit :

Celuy seul qui mesprise Les appasts amoureux, Et garde sa franchise, iîst sage et bienheureux.

Et tout ainsi Que d'amour il n'espère Ny grâce, ny salaire, Il n'en craint rien aussi.

Il se mocque des larmes Des amants insensez; Il se rit des alarmes Dont ils sont traversez :

Et dans la mer, Sous l'efl'ort de l'orage,

8 LES Non M ANUS ILLI STKES.

Il les voit (lu rivage

Enx-mènies s'ai)y.smor

Le (Jesir n'est que peine, L'attente que tourment :

La jouyssance est pleine De peur d'un chan^emenl.

Pensez ([uel heur Suit la vie amoureuse, Puisque la plus heureuse Est fertile en douleur.

On (lit qu'il n'est point d'ùn)e Si rebelle à l'amour Que l'ardeur de sa tlamme N'embrase quelque jour;

Et que porter Dans le cœur son ulcère, C'est un mal nécessaire Qu'on ne peut éviter.

Mais, quoy qu'on veuille dire.

Je croy qu'Amour ne peut Ranger sous son empire Que celuy qui le veut.

Le seul défaut D'un peu de résistance, Et non pas sa puissance, Dompte ceux qu'il assaut

Non, jamais plus, j'en jure.

Mon cœur n'aura de feu :

Bienheureux si je dure En l'effect de ce vœu.

Mais malheureux De bien loin je menace, Et crains que je ne face Un serment d'amoureux.

Les qualités essentielles du style poétique de Berlaut sont, après la sensibilité et la bienveillance qui dominent, une grande habileté, beaucoup d'esprit, de rharnionie, de la tenue, deja tendresse, une noblesse sérieuse, une certaine élégance (pie 31. Sainte-Beuve appelle raciniennc (il laiiiarlinienne , enlin la clarté, Texactitude. la régu-

ni: UT AIT. 9

larilé. Ses défaiils sonl un manque de concision qui affaihlil toujours la pensée, raffectation , l'exagéralion parfois, les jeux de mots, les antithèses et les hyperboles alfeclées, les pointes, pour tout dire, et principalement sa trop grande douceur et son exti'ême réserve. Ses contemporains l'avaient du reste jugé ainsi dès le principe ; Du Perron le fait comprendre implicitement.

« M. Bertaut, évoque de Séez, et moi, dit-il, fîmes des vers sur la « prise de Laon; les siens furent trouvés ingénieux; les miens u avaient un peu plus de nerf, un peu plus de vigueur; il était fori « poli ; » et Régnier l'a positivement exprimé au nom de son oncle Desportes, et de Ronsard, dans la satire Y, (ju'il adresse à Bertaut lui-même.

Mon onclo m'a conté ([ue, nionstrant à tlonsard Tes vers eslincelants et do lumière et d'art, Il ne sceiit que reprendre en ton apprentissaiic Sinon qu'il te jugeoit pour poëte trop sage. Kt ores au contraire, on m'objecte à péché Les humeurs qu'en la muse il eust bien recherché. Aussi je m'esmervcille, au feu que tu recelles, Qu'un esprit si rassis oit des fougues si belles.

Malherbe lui faisait un autre reproche suivant Racan ; « il n'esli- « mail aucun des anciens poêles français, qu'un peu Bertaut : encore « disait-il que ses stances étaient nichil-au-dos, et que, pour mettre « une pointe à la fin, il faisait les trois premiers vers insupporta- « blés. »

On appelait nichil-au-dos un pourpoint dont le devant avait environ deux doigls de velours et rien sur le dos, nihil ou nichil; ce mot s'appliquait de là à toutes les choses ([u'il ne faut pas examiner de trop près.

Il est facile de vérilier jusqu'à (juel point Bertaut méritait ces impulations. Elles peuvent d'ailleurs assez souvent retomber sur tous les hommes qui revoient beaucoup leurs œuvres, et Régnier nous apprend ((uc Bertaut travaillait trop longtemps, mourail sur un livre.

Les autres... accusent ta sagesse, Et ce haulain dcsir qui te fait mespriser l'iaisirs, Irésors, ;irai)deurs, pour t'immorlaliser.

10 LKS XOI'.MANDS ILMSTIIKS.

Ml. (li'^cnr : 0 rlu'lifs. (|iij, niniiiîiiil sur iiii livre, Pensez, seconds PliaMiix, en vos cendres revivre, Qii(\ vous estes tionipés en votre propre ericiir!

On n rngardi; comme un dos loris île TîcrIanI d'avoir élé loné de mademoiselle de Scudéry. Voici le jngemenl, conleslaMe sur bien des poinis, que la Sopho de l'Iiôlcl de riamboiiillel portail de lui :

« Desporles a une douceur diarmanle, Du Perron une élévaliou « plus naturelle , et Bertaut a tout ce que les autres peuvent avoir « d'excellent; mais il l'a avec plus d'espi'il, plus de force et plus de

« hardiesse sans comparaison Il s'est l'ail un chemin particulier

« entre Ronsard et Desporles. Il a plus de clarté que le premier, " plus de force que le second, el plus d'espril el de polilesse (pie les « deux ensemble. «

Les poésies de Bertaut avaient été publiées dans plusieurs recueils, nolammént dans les deux volumes des Di'lices de la Poésie française. parBosset, mais elles ne furent réunies qu'en 1001 : l'auleur, qui y mit la dernière main, n'y laissa subsisler que des paraphrases des ])saumes, appliquées presipio toutes à lleni'i 111 ou à Henri IV, el aux destinées de la France ; des cantiques, des complaintes, des stances, des discours, et des épîlres adressées à de grands personnages sur des événements politiipies; des discours funèbres, entre autres le Trépas de Ronsard, et une pièce de vers que l'on a fort louée, sur la Mort de Calenjme; des épitaphcs, une trentaine de sonnets, une Hijninc du roi saint Louis et de la roijale maison de liourbon ; Timandre. poenie contenant une aventure tragique, et la Iraduclinu du second livre de l'Enéide.

Ce volume, qui était l'onivre avouée parle prèlre, par l'évèque. plutôt que l'œuvre réelle du poète, ne contient pas, il faut le dire-t ses travaux les plus essentiels. A l'exception de quelques fragments de ses paraphrases des psaumes et de quelques belles inspirations éparses çà et là, ce sont des pièces de circonstance, qui ne nous touchent plus aujourd'hui. La traduction de l'Enéide est faible : le poëme de Timandre est long et ennuyeux; le Trépas de Ronsard n'a d'intérêt que parce que Bertaut y fournit des détails auto-biographiques el nous apprend que ses deux modèles furent Bousard el Desporles. Il n'y a pas jusqu'à la pièce sur la mort de Caleryme dont nous ne fas-

m: UT A UT. Il

sions assez bon marclK' ; loiil en reconnaissant (jne les vers en sont généralenient coirecls, nous ne pouvons en adinellre la ficlion. Qu'est-ce, en eUct, que cetle Calenjme (Gahv'uûle (l'Kslrées), apparaissant en songe à sou royal amant, le grand Anaxaiidre (Henri IV), et venant le consoler de sa perte et lui conseiller de ne plus s'engager auprès d'aucune maîtresse , mais d'être fidèle à l'épouse que les dieux lui ont destinée ?

Les véritables poésies de Bertaut, celles qui lui ont fait un nom, ne parurent que l'année suivante, en 1602, sous le patronage de son frère, et sous le titre de Recueil de quelques vers amoureux; l'éditeur, dans sa préface, déclare qu'il a eu grand'peinc à décider Jean Bertaut à les faire imprimer; qu'il a été obligé de lui remontrer qu'elles étaient imprimées deçà delà, par pièces misérablement estropiées, et de le faire même souvenir du petit proverbe qui dit aussi véritablement que plaisamment : Marie ta fille, ou elle se mariera, ("est à ce recueil que nous avons emprunté toutes nos citations. Les poésies amoureuses de Bertaut ne sont nullement licencieuses , elles expriinent un sentiment pur et délicat. On aime volontiers avec lui ses maîtresses, et on trouve que mademoiselle de Scudéry a eu raison de dire qu'il donnait une grande et belle idée des dames qu'il avait aimées. Sa passion est tellement dégagée de tout caractère sensuel, qu'on est tenté de détourner au profit de l'amour de Dieu certaines stances écrites pour l'amour de la créature, conuue l'ont d'ailleurs fait Sacy et madame Guyon, relativement au couplet Félicité passée....

Deux éditions complètes, publiées en 1020 et 1G23, renferment quelques vers postbumes dont plusieurs ne sont pas sans mérite. On a inséré aussi sous le nom de Bertaut, un cantique de la Sainte Vierge et une paraphrase du VT psaume, dans des recueils du xvii^ siècle.

Bertaut avait aussi écrit des sermons sur les principales fêles de Vannée, qui furent rassemblés par sou frère en 1615, et dédiés à la reine. Ces discours n'ont qu'une mince valeur et sont semés d'antithèses du plus mauvais goût. Le discours funèbre sur la mort du feu roi, qui termine ce volume, ne vaudrait pas mieux que le reste, si l'on n'y rencontrait itarfois l'expression vraie de la douleur; mais on y rencontre encore [dus souvent des [tbi'ases telles (|Ue celle-ci, qui fait partie de l'exorde : « Donc la misérable iioiucle d'vn vil et mescbanl

12 M:S NdlVMA.NDS ILU STUKS.

« coiilcaii r(!iiiiic [lar lu maiti irviic clinroiigiic «'iini^^'c. cl pliislnsl « animée (J'vii deinoii (|ii(' d'viie àrne raisomialde, ne sera dcsorniais « (Icsliiiéc qu'à donner Irailreusenicnl la nioil aux pins gi"nid> « nionar(|nes de la lerre ! »

On voil (jn'on n'a i)as lieu de regreller la traduction de (ju(;l(jues livres de saint Arnbroise et des traités iniparlaits'de controverse qu'avait laissés Berlaut. Huet assure qu'il dessinait fort agréablement et Tort correctement, et il est plus l'àcheux (lu'on n'ait pu conserver aucun de ses dessins.

La famille de Hcrlaut était très-littéraire. On a vu que Pierre, son frère, était auteur des préfaces qui sont en lète de ses livres. Son neveu, François lîertaut, conseiller au parlement de Paris, faisait des vers et a écrit un traité sur les prérogatives de la robe ; sa nièce enfin fut cette madame de Motteville, dont tout le monde a lu les Mémoires sur la reine Anne d Autriche.

G. MAIVCEL.

KOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.

I. Œuvres poétiques de U. Berlaut, ICOI, iii-b". Les mêmes, 1605, in-8".

II. liecucU de quelques vers amoureux, Paris, veuve de Mamcrt Pâtisson, 1602, in-8».

Le même, Paris, Philippe Pâtisson, 1606, in-8°.

III. Œuvres poétiques de M. Berlaut, auffmentées de plus de moitié. Paris,Toussainct du Bray, 1620, in-B".

Les mêmes, même éditeur, 1623, in-8".

Page 1