DESFONTAINES
Un leiicoiilre, à deux époques bien différentes, deu\ enfants de la même ville, deux Normands, gens d'un vif esprit, assez bons poètes parmi les poêles médiocres, qui s'appellent, l'un et l'autre. Desfontaines. Le premier, par la date, de ces deux Desfontaines, fut le contemporain de Pierre Corneille, et son admirateur entbousiasle. Le second Desfonlaines vécut sous le règne de Voltaire, et il se signala parmi les plus rebelles au génie de ce grand révolutionnaire, qui semble avoir été donné à la France pour tout renverser à force d'esprit, pour tout détruire à force de scepticisme et d'ironie. Le premier Desfonlaines, Desfonlaines le tragique, avait consacré sa muse quelque peu rebelle aux jeux du lliéàtre , et en ceci il obéissait beaucoup moins à son génie (|u'à l'exemple tout-puissant du grand Corneille; ce Dcsfonlaines-là a laissé plus d'une tragédie qu'un babile critique. M. (Ihaudesaigue-, a retrouvée dans la langueur surannée des vieux tréteaux. On prendrait les meilleures compositions de ce Desfonlaines pour quelques mauvaises conqiositions de Tliomas Corneille, ou même de Pierre Corneille. Hermogine, Bélisaire, liunjmeilon, se cachent àana la poussière qui recîouvre Allila et Agésilas, ces tristes erreurs de l'auteur du Cid et de Cinna. A propos du Cid, ce même Desfonlaines a fait la suite el Je Mariage du Cid, la vraie suite du Cid, ce qui a donné naissance au Cid d'un nommé Cbevreau qui, lui aussi, s'est amusé à marier le Cid. Au reste, notre premier Desfontaines aimait les suites , à ce point qu'il a fait une suite sur la tragédie d'un autie Normand, M. de Scudéry ; cela s'appelait bel et bien : Persidc, ou la suite d'Ibrahim Vassal On s'étonne, au reste, du grand nombre de
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coiiiédies. de U'iigédies, de Irugi-coiuédics que ce Dei^fonlaiiies a laissées : Uelisuire, Orphée, le Martyre de sainl Eusiache en souvenir de Pohjciicle), Alcidiane, Uelisnaiite, la véritable Séiniramis; surtout il eut riiouneur d'écrire celle Irayédie de Sainl Genest, une vérilable tragédie dans le lond, sinon dans la forme ; mais le martyre de sainl (lenest, le comédien, est resté la propriété exclusive du grand poëte Uotrou, et depuis llotrou, il a été aussi difticile de toucher au sainl lienest, (pie de toucher au Cid de Corneille. Ainsi donc, le bagage dramaliipie de Desl'onlaines V^' se compose de seize tragédies ou comédies, pour le moins ; en ce temps-là l'Espagne dominait toute notre poésie, et nos poêles étaient Espagiuds, même par la fécondité.
(îe n'est pas tout, noire premier Desfonlaines a composé de gros romans : l'illustre Anialazonlhe . les Heureuses Infortunes de Céliade. l' Inceste innocent. Scudéry et La Calprenède avaient déteint sur ce digne homme autant que Thomas Corneille, el, voyez l'ingratitude ! pas un vers de ces tragédies, pas une page de ses gros livres, n'a pu sauver la mémoire de cet enfant de la ville de ('orneille ! A plus forte raison serait-il impossible de retrouver les traits de son visage ; (gomment a-l-il vécu, comment est-il mort? Connue un poêle, sans doute, c'est-à-dire. V(Mu infàmcment, sans feu ni lieu, el dans quelque lit d'hôpital! C'est donc un devoir, ou pour mieux dire, c'est une charité, des biographes delà Normamlie, de ne pas oublier ce nudheureux honnue dans cet extrait mortuaire de toutes les gloires d'autrefois.
L'autre Desfontaines , le fann-ux critique, baptisé pai' \ Kllaire avec de la fange, et que Voltaire a attaché à sa propre gloire par uu carcan de 1er. l'abbé Desfonlaines, aura du moins celte supériorité sur le Desfonlaines son devancier, que l'on sait exactement les moindres circonstances de sa vie. Ce n'est pas impimément que l'on lienl d'une main si hardie la torche vivante de la critique; la lumière que l'on projette sur les défauts de son voisin, sur les vices de son esprit el de son cœur, s'appesantit en même temps sur la vie, sur les mteurs, snr les ouvrages de l'homme hardi qui prend cette charge de censeur universel, el chacun le peut contempler tel qu'il est, à la lueur tle ses propres clartés :
Cis reiireneurs tïlcheux mo sont tous en lioiicur.