DES FONTAINES
Vuilà leiiiol d'oidic que se donnent tous les aiiiouis-proi>res conlre la crilique; jaugeur impitoyable des œuvres de l'esprit, lu seras jaugé à ton tour, et l'on sera pour loi sans pitié ; c'est la loi, il faut s'y soumettre, mais avec un peu de courage on finit par tirer profil même de cette position funeste, où l'on est seul contre tous, car de toutes ces haines amoncelées, un peu de gloire peut sortir. C'est l'histoire de l'ahhé Desfonlaines : la violence même des attaques aux- (pielles sa vie a été exposée l'a rendu plus célèbre qu'il ne pouvait raisonnablement l'espérer, et cette célébrité dure encore. Voyez cependant quelle différence entre les deux Desfontaines! l'un disparait tout entier; après une vie besogneuse sans doute, mais calme et paisible, il meurt, rêvant peut-être la gloire et les récompenses de l'avenir; l'autre, homme de lutte, d'action, d'énergie, plein de railleries cruelles, de sarcasmes, de bons mots, se voit entouré de la malveillance universelle; sa vie est un combat; que dis-je? sa vie est une morsure ; on l'accable de trahisons, on l'entoure de calomnies, de haines, d'injures, de violences ; on le maltraite à outrance, mais on le fait célèbre, mais il grandit de toute la haine qu'on lui porte, et les gens sensés, quand ils viennent à comprendre quelles vives, soudaines et toules-puissantes colères entourent ce malheureux honnne. finissent par se dire à eux-mêmes : 11 faut bien que cet homme ait une cerlaine puissance, pour se faire haïr si conq)létement, et de si haut!
Notre abbé (îuyot-Desfonlaiues (Desfontaiues-Guyot, lisons-nous dans le privilège de ses œuvres , était lits d'un membre du parlement de Normandie ; il naquit à Rouen en 1(J85, et fut élevé par les jésuites de cette ville. A quinze ans, il avait prononcé ses vœux et il professait déjà, non pas sans succès, la rhétorique dans un des collèges de la société , mais bientôt il fut saisi de cette ardeur vagabonde qui s'était emparée déjà de l'abbé Prévost, un autre jésuite, de tant d'invention et de génie , et voilà notre jésuite Desfontaines qui se lance, la tête la première, dans ce monde naissant du dix-huitième siècle, dont personne encore ne pouvait prévoir les révolutions et les tempêtes. On comprend toute la joie de ces jeunes esprits, les Rabelais de leur temps, Rabelais éphémères, quand enfin ils se voyaient dégagés, sinon de leurs vœux, qui les retenaient jusqu'à la mort,
4 lj:s n oh m a M) s illisthes.
mais (li-gayés do loiU frein, de Idule discipline, et avec (fiuille ardeur ils se mêlaienl à ces controverses brûlantes, l'urieuses, lialelanles sous toutes les colères que peut contenir celte outre d'Eole (|u'on a|>pelle la littérature. Tout les servait dans cette lutte, et même leurs éludes lliéologiques (pii leur avaient enseigné toutes les ressources d'une dialectique puissante; ils arrivaient au combat, pleins d'espoir, de sève, pleins d'idées, également disposés à tout attaquer, à tout défendre. Et puis quelle admirable position, la position de la critique, au commencement du siècle passé I Quel bonbeur de faire de l'analyse après un siècle qui avait produit tant de cbefs-d'œuvre, et de glaner à pleines mains, dans celle opulente moisson 1 Tout était à revoir : l'histoire, la pbilosophie, le drame , le poëme , l'éloquence, la cbaire et le barreau, la prose et les vers, et bientôt même •(> Bossuet ! que vous aviez raison de jeter, en mourant, ce regard attristé sur l'avenir I) on allai! soumettre à celle analyse impie les croyances et l'évangile de ce royaume très-chrétien, en attendant que la royauté elle-même eût son touri C'estainsi que toutes les choses que Louis XIV croyait éternelles, la poésie qu'il avait approuvée, la comédie qui l'avail fait sourire, la tragédie qui reflélait ses jeunes amours, la peinture, l'architecture elles jardins de Versailles, le ballet et l'opéra, enfants de son règne, la philosophie (ju'il avait tolérée, le testament qu'il écrivait d'une main toute-puissante et enfin cette religion desrois et du royaume deFrance, furent remises en question dans le règne suivant. Du haut de ces splendeurs on vil s'affaisser celle royauté qui semblait fondée pour durer vingt siècles, et celle grande épo(pie à peine disparue devait être jugée avec la rigoureuse légèreté d'une nation de philoso[ihes. ma disposés à tout admirer, parmi ces sévères et correctes grandeurs. Voilà pour l'attaque; mais si le champ de l'attaque étaitj%aste, celui ri lî h défense s'agrandissait au delà de toule prévision. Donc, la pbilosophie et la critique étaient en présence dans la même rencontre : d'un côté, Louis XIV, et de l'autre, V Hncyclopédie ; ici Pascal, là-bas Diderot; Voltaire, partout, au théâtre, dans le poëme, dansles sciences, dans l'ironie, dans l'histoire, dans le blasphème, et notez bien que plus est vaste le chanq) de bataille, et plus la bataille même sera furieuse, acharnée, formidable. Avouez cependant qu'il y avait du t:Qurage à rester dans la réi^islance, à se placer sur la brèche, à
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conserver le vieux drapeau, à prendre la défense des Iradilions, à affronter Voltaire en personne, Voltaire suivi de toute son armée I Or voilà justeiuent le genre de courage qui devait illustrer Fréron, le roi de la critique, et son lieutenant, l'alihé Desfontaines. Fréron est le chef de l'armée contre-révolutionnaire; il est armé de pied en cap, il combat la nuit et le jour, il donne le mot d'ordre, il ouvre la brèche; pas un [homme qu'il n'attaque [dans le camp ennemi, pas une gloire qu'il ne ruine, pas un goujat qu'il ne livre à son impitoyable analyse; il frappe Thersite du bâton, il frappe Ajax du fer de la lance ; il déchire sans pitié tous les drapeaux de fraiche date et il les foule d'un pied dédaigneux ; il se rit de ces mois d'ordre si étranges qui mènent à tant de gloires inattendues ; peu importe à Fréron, de se perdre dans cette mêlée, pourvu que reste la victoire aux opinions qu'il représente. L'abbé Desfontaines est moins violent, il est moins passionné; il veut bien combattre, niais à ses heures, quand son armure est bien fourbie et quand il a donné le fd à son grand sabre ; il choisit ses coups et ses honmies, s'altaquant de préférence aux plus illustres. Il n'a pasTimprovisalion de Fréron, il n'a pas cette plume toujours prête sur tontes les questions ; mais, en revanche, il est patient, il clierche, il s'inquiète des détails, il s'occupe des minuties, il excelle à découvrir un anachronisme, une faute de français, un blasphème, une impiété; il prend son homme de flanc, cherchant le côté faible de son armure ; semblable à l'insecte bourdonnant des jours d'été, il plonge son dard à coup sur, sauf à laisser le dard dans la plaie qu'il a faite. Surtout, la grande qualité de Desfontaines et qui l'a désigné tout d'abord comme un critique destiné à faire face à Voltaire, c'est le sang-froid. Ce sang-froid merveilleux, qui est un des caractères du bon sens normand, irritait, étonnait et gênait au suprême degré l'irascible auteur de la Ilenriade. En vain il criait, il jurait, il faisait une tempête formidable ; son critique impassible, protîlait même de ces fureurs, pour attacher une nouvelle flèche au front de ce taureau furieux ; soudain le combat recommençait entre le critique et le poëte déchaîné, et alors du côté de Voltaire, c'étaient des cris, ^'étaient des violences, c'étaient de détestables injures, dont on ne peut se faire une idée qu'en retrouvant par-ci, par-là, dans se-^ livres, dans ses lettres, le.* abominables, et, il faut le dire, les iiumor
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lois sarcasmes du Pauvre Diable. — Il f.illail. nous lo ivjM'Ums, un i^raïul courage pour s'allaqucr à Vollain; vivani, iiour s'exposer sans lin et sans cesse à celle raillerie impérissahie qui clevail renverser des choses si liaulcs, pour se laisser ineltre à l'index de la France entière, deveiuie la complice eulhousiaste des rancunes ol des vengeances de son poëte. Une fois exallée, la colère de Voltaire ne connaît plus de bornes; sa colère l'obsède la nuit et le jour, sans un instaiil de repos ou de relâche ; dans sa prose, dans ses vers, dans ses comédies, dans ses contes, dans ses discours, dans ses rêves, le nom de son ennemi revient toujours. D'une main crispée et violente, il traîne les opposants dans toutes les fanges, il les plonge dans toutes les gémonies, il les accable des plus abominables outrages, il les couvre de son écume et de son venin. — Si bien qu'il est facile d'expliquer comment, de son côté, le critique normand s'est abandonné à des excès qui seraient impardonnables, si son cruel adversaire ne l'eût pas poussé à bout.
En général, et quand il ne se met pas en peine de répondre, paides coups de pied, aux coups de bâlon que lui donne Voltaire avec la plume dont il écrit, la critique de l'abbé Desfonlaines appartient à un bon esprit qui y voit clair. On retrouve, à chaque ligne de ces feuilles volantes, le savant rhéloricien tout rempli des souvenirs de la double antiquité, l'élégant et correct traducteur de Virgile (cette traduction de Virgile, par l'abbé Desfonlaines, est encore une des meilleures, à tout prendre), l'admirateur passionné de Racine, notre Virgile, dont la gloire inquiétait à bon droit, même l'auleur de Mérope et de Zaïre, à plus forte raison l'auteur à'AIzire et (["Oreste. Dans les pages nombreuses échappées à la plume infatigable de l'abbé Desfonlaines. vous rencontrez un vif sentiment des chefs-d'œuvre, un profond mépris pour les oeuvres avortées, un style d'une grande clarté, et parfois d'une grande énergie. Croyez bien que Voltaire n'était pas seul à s'acharner contre le savant critique, et que parmi les plus vils roquets de la littérature de chaque jour, c'était à qui donnerait son petit coup de dent à l'abbé Desfontaines. Ainsi, auxépigrammes du maître, il fautjoindre les épigrammes de quiconque tenait une plume en ce temps-là, l'exécration du caféProcope, ce Parnasse taché de bière et de vin, les imprécations des satiriques, les malédictions de toute poésie sifflée, de toute comédie conspuée, de tout poënie livré à la honte et à l'oubli, gi-
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ganlesques fureurs d'un iuslanl qui, de lemps à autre, parvieniienl à troubler, même le critique le plus convaincu et le plus fort. Dans cette troupe armée à la légère, se faisait remarquer l'auteur de la Mélromanie, Piron, ce bonhomme qui pinçait en riant et qui pinçait jusqu'au sang; il composa cent et une épi^rammea contre l'abbé Desfontaines, ni plus, ni moins.
C'était la joie de Piron d'aiguiser, chaque matin, une épigramme contre Voltaire, une épigramme contre Desfontaines, puis, l'épigramme devenait ce qu'elle pouvait ; si elle ne valait rien, elle se perdait dans le bruit du jeu de dominos et dans le choc des verres, si elle étail bonne, elle courait soudain, rapide comme toute méchanceté bien dite et bien faite ; elle allait de l'Académie à l'archevêché, de Paris à Vei'sailles, et on la retrouvait, le soir, sur la toilette du roi ou de la favorite qui riaient aux éclats de ces piqûres où ils étaient épargnés. Ce que Piron et Desfontaines se sont dit de méchancetés, d'injures, de calomnies ne saurait se compter, et pourtant ils ne s'en faisaient pas, pour si peu, plus mauvais visage. Justement, notre bonne fortune nous a fait rencontrer plusieurs lettres inédites de l'abbé Desfontaines à son ennemi intime Piron, et même, en tenant compte du laisseraller de cette époque où la profession des belles-lettres manquait troj) souvent de modération, de tact et de dignité, nous ne pouvons pas as- .sez nous étonner de la façon bienveillante avec laquelle Desfontaines, accablé d'outrages par le poëte, lui écrit les lettres les plus terrililes et les plus amicales du monde.
« Je suis fort surpris, monsieur, que vous assuriez hautement. « comme vous avez fait hier, chezProcope, que je suis l'auteur du « discours futur de l'abbé Séguy ; ce qu'il y a de plaisant, c'est que « j'ai dans la tête que ce discours de l'abbé Séguy, c'est vous qui l'avez « fait; comptez que je saurez [sic) me venger; j'ai destiné un jour de « celte semaine à parcourir les cafés pour y publier à coups de trompe « que vous êtes l'auteur dudit ouvrage, que votre malice m'impute >> contre le témoignage de votre conscience. Vous voulez être acadéu micien et c'est pour cela que, méprisant et bafouant l'Académie, « vous voulez charger un autre de vos attentats secrets ; pour moi qui " n'aspire point à cet honneur, si j'avais fait la satyre je m'en vante- « rais; voilà la difl'érence qu'il y a entre vous et moi. Depuis la Ca-
8 LES NORMANDS ILLl'STHKS.
« lolle (lu piiMic elles Riens de Desfontaines ^ pouvez-vuiiïî m'allrihiicr « (le si jolies choses? et encore n'y meUez-voiis (jne les miellés de « voire esprit. Href, si vous n'èles pas rauteiir de la salyre en (jues- « lion, c'est Roi 2, ou plutôt La (:hausst;e, car ce seigneur esl, dil-on, » forl couroucé (sic) el traite tous les académiciens de sots el de " faint;ans , n'en augmenlera-l-il jamais le nombre? c'est ce que « j'ignore. Ronjour, calonmiatcur indigne et (|ue j'aime.
« I)esfo>tai>es. »
Ne trouvez-vous pas que voilà des gens (jui font assez bon marché de leurs rancunes el des injures dont ils s'accablent les uns les autres? malheur cependant à ceux qui perdent la dignité de leur colère, à ceux qui oublient certaines injures, à ceux qui pardonnent certaines lâchetés impardonnables! (letle lettre deDesfontaines est pénible à lire, et notez bien que la chose lui tenait au cœur; voici au reste l'auln; épîlre, datée du même jour; cette lettre prouve que Piron n'était pas plus sensible aux injures dont l'accable l'abbé Desfontaines, que l'abbé Desfontaines n'était sensible aux injures que lui dit Piron.
« Je ne sais qui de nous doit être fâché, puisque ma colère m'a as- « sure de votre part une lettre si aimable. Vous semblez penser que « la calomnie me fait honneur comme il serait honorable pour une « jolie femme très-sage... Enfin vous êtes détrompé, tout va bien, et « votre argument, qui n'était pas nouveau-, est réduit aujourd'hui en « poussière. Dieu soit loué! à l'égard de la Calotte du public, je ^uiii « plus entêté que vous ne l'êtes sur le discours académique, j'enra- « gérais que vous n'en fussiez pas l'auteur, tant je voudrais qu'il « n'y eût que vous qui eût le privilège de me railler ; et si jamais « je suis pincé, je veux que ce soil par vous seul, parce que tout ce qui « vient de ce qu'on aime ne blesse point. Adieu railleur, je vous par- « donne toutes vos méchancetés. Quand vous et Triiblet vous serez « de l'Académie, j'espère que vous voudrez bien cabaler pour me « fourrer aussi dans le corps. En attendant je le respecterai toujours, « de peur de me feniier cette glorieuse entrée. Je suis actuellement au « coin de mon feu, à couvert des brouillards qui sont dans l'air. —
' A la marge de celle letlre Piron écrit, de sa main. C'est un petit ouvrage qu'on croit Je moi ( il éla'il de lui) et que M. Desfontaines ne me piirdoiine pas. * Lcpoè'te-Jiiii, disait Voltairç.
DESKONTAINES. "9
" Ce pauvre Segny! doit-il être embarrassé pour écrire son petit com- « pliment académique! Le jour de sa réception, quelfpi'un sera tué « k la porte de l'Académie, c'est sur. Il y viendra plus de monde qu'à « la Grève lorsqu'on roue quelque illustration. Adieu! pardonnez- ■< moi mes bavardages, je vous pardonnerai tous les vôtres.
Une troisième lettre inédite se rapporte encore à ces histoires lajuentables de pamphlets, d'injures et de grossièretés que ces messieurs se jetaient à. la tête sous le voile de l'anonyme, ou du pseudonyme, ajoutant galamment un mensonge à tous leurs mensonges. L'abbé Desfontaines écrit ce jour-là, àPiron, pour lui persuader que M. Péiissier, garçon Irès-pacifiqiie, ne peut pas être responsable d'un pamphlet écrit par l'abbé Leblanc, ou par le seigneur l.achanssc'e. Toucher à son grand ami Piron ! mais <'es:l un crime que l'abbé Desl'ontaines ne pardonnerait de sa vie !
« Si je pouvais me persuader que 31. Pélissier vous efil même « attaqué en pensée, je le mépriserais et cesserais de l'aimer! — Je " vous embrasse, mon cher lien-lien. »
Ainsi, ils en sont même à se dire les petits noms que la nourrice donne en se jouant à son nourrisson. Les lettres sont adressées à M. Piron, chez madame la comtesse de Mimnrc, me des Sainls- Pères
Ces sortes de découvertes sont tristes à faire, et ces pauvres gens d'esprit perdent beaucoup à n'être pas vus dans le lointain ; quel spectacle , tous ces gens qui s'abandonnent, pai* oisiveté, à leurs mauvais instincts de pamphlétaires et de caillettes ! Ils s'injurient pour passer le temps, et leurs injures ont quelque chose de câlin qui rend méprisables celui qui les dit, et celui qui les accepte. Quelle vie de malheur ! S'espioimer, se dénoncer, se couvrir de boue et de lange, puis s'embrasser, diner ensemble, se montrer en public et dans quelque mauvais lieu de café, se dire entre soi des gueulées ([ue l'assistance applaudit, comme elle y applaudirait des bouledogues s'enlre-déchirant dans le ruisseau, voilà le passe-temps de ces hommes qui ont donné le mouvement au dix-huitième siècle français! La grande époque cependant, le grand règne des lettres, de la philosophie, des beaux-arts, si vous en ôtiezle scandale, l'injure, la satire, la pauvreté mendiante et ces culottes de velours que madame Cottin distriliue à ces grands
10 M'S NORMANDS ILLISTIIKS.
i'('iiv;iins! » Venez dinor avrr nous iinj(Mi(1i, disait ia leniniê tl'iin » l'erniior général à l'une de ses anii(;s, c'est le jour de la canaille. " nous nous amuserons ! »
Notez bien que ces injures, el ces violences, et ces accusations de crimes, qui frisaient le bûcher ou les galères, et le bourreau, que le |»arlement fait intervenir de temps à autre dans les disputes de ces messieurs, pour déchirer, de sa main avilissante, leurs pages les plus compromises, quand on avait commencé par en rire, finissaient, lui ou tard, par jeter dans (jnelque calastrojdie sérieuse le malheureux (pii se trouvait exposé à tant d'injures.
.\insi, pour l'abbé Desfonlaines, on en fil tant, qu'à force de délation el de calomnie, cet homme qui , après tout, était le déleiiseur des choses établies, cet admirateur du grand siècle, fut enfermé, non pas à la Bastille, mais À Bicélre, dans une prison infamante! Ah ! les temps n'ont jamais été bien doux pourlacriti(jue, mais ils étaient mauvais alors! Les hommes puissants de ce siècle imprudent ne voyaient pas qu'ils étaient comme autant de jouets entre les mains de ces sapeurs de monarchies ; ils laissaient mourir Gilbert à l'hôpital, ils jetaient l'abbé Desfontaines à Bicêtre, et trois mois avant sa morl, ils erdevaienl à Fréron, à Fréron, leur plus intrépide défenseur, l'ami du roi Stanislas! le privilège du seul journal qui les défendît!
Un charmant livre de notre abbé Desfontaines, c'est le Diclionnaire ni'ologiqiie. Cette forme de dictionnaire, dont on a tant abusé après lui, était alors toute nouvelle ; l'habile critique qui déplorait la perte de la langue française que parlaient naguère tous les grands génies, avait ramassé, çà et là, les mots nouveaux, les expressions étranges, la paillelterie et le clinquant dont s'affublait déjà la langue sévère el chaste de Despréaux el de Corneille. Ce livre est un piquant inventaire des folies par lesquelles passent les langues ; elles sont créées par des hommes de génie, elpuis, semblables à des reines détrônées, elles restent exposées aux insultes et aux profanations du premier venu.
Ce qu'il faut aimer dans cet abbé Desfonlaines, en lui pardonnant bien des fautes contre la dignité personnelle, c'est qu'il a gagné sa vie dans l'exercice des lettres, c'est qu'il n'a jamais été qu'un écrivain, et un écrivain laborieux s'il en fut. Sa polémique de chaque jour lui laissait assez de liberté, tantôt pour écrire une excellente disser-
hKSFÔNTAINRS. Il
lalioii sur Y Inès de Caslro, et' ('hel-irdMivre de Laniolho((ne Vollaiiv voulail melire en vers ; lanlùl pour venger Racine des remarques dt; l'abbé d'Olivet; — ou l)ien il traduisait quelques beaux romans empruntés à la littérature anglaise, car l'époque était bien choisie pour traduire des livres venus de Londres; c'était l'heure de Swift, de Fielding et de ce grand Samuel Uicbardson, l'Homère en prose de la nature humaine, ce bonhomme d'un génie si vrai, qu'il est resté vivani sous le poids énorme de ses insupportables longueurs. Quand il eut traduit les livres qui lui plaisaient le plus dans les littératures environnantes, l'abbé Desfontaines se mit à composer, pour son compte propre, un roman historique, Don Juan de Portugal, qui ne vaut pas mieux que les romans de son homonyme, le premier Desfontaines. — Il s'est adressé même aux Italiens (car il apprenait toutes les langues avec une facilité surprenante), et il a traduit plus d'unejolie canzonette de l'abbé Métastase, le poète lauréat de l'impératrice Marie-Thérèse. Enfin, pour charmer ses derniers jours (il est mort à Paris, le 10 décembre 1 745), il s'était mis à traduire Horace; — c'est le poète par lequel finissent... et commencent tons les gens de goût.
A peine mort, la satire le laissa en repos ; on eut honte des clameurs qui avaient entouré sa vie, on se rappela sa pauvreté, ses longs travaux, et surtout ce grand livre de critique en trente-trois volumes: « Observations sur les écrits modernes », qui renferme îi peu près toute l'histoire littéraire de 1755 à 1745 ; on lui fit bien quelques épitaphes qui ressemblaient à des épigrammes, mais cette fois la fureur était absente, et si l'on attaquait encore cet homme au tombeau, c'élail. tout au plus, pour ne pas perdre l'habitude de l'attaque :
l-orsqu'aii bas du Pinde oa apprit Que Desfontaine avait cessé de vivre, •« Dieu merci, dit un bel-esprit, .lo vais faire imprimer mon livre. >•
(^omme on le voit, cet homme avait son importance. Avec un esprit médiocre, on n'arrive pas à soulever tant de haines violentes, et surtout à s'y maintenir pendant trente ans, au même niveau. — On répétait ses bons mots dans tout le Paris littéraire, avec autant de joie que l'on répétait les épigrammes contre sa personne. — - Il disait à l'abbé
12 LKS NORMANDS ILL|iSTUI':S.
Prévost, (|iii lui porl.'iil la Iradiiclion des lollrf^s farnilièrps de Cicpi'ori : « Allons, vous m«!|)asserez bien qucNjucs t'pi^M'ammos; Al frer mourra il « de faim si Alger élail en paix avec loul le monde I « — Au lieulenanl de police, rpii lui disait : « Si Ton éooulail tous les accusés, il n'y aurait « pas de coupables, » il répondit lièrein<'nt : « Il n'y aurait pas d'in- « nocenis, si l'on n'en croyait que les accnsaleiu-s ! » Il iit entre autres un mot charmant; Voltaire dislriliuait à profusion son premier livre, à la louaniie de Newton. « Hou ! dit l'abbé, que pensez-vous des « Eléments de philosophie, mis à la portée de tout le mnude? c'est à la « porte de tout le monde qu'il faudrait dire. »
Pour avoir une juste idée de la popularité d'un critique babile «'l spirituel, et, ce qui vaut mieux, d'un critique éccuilé, il faudrait éludier avec soin la btngue série de travaux , d'études , d'analyses . de dissertations qui devaient remplir la vie de l'abbé Desfonlaines, il faudrait rechercher toute l'invention, toule l'habileté, toute la poésie que notre écrivain a versées, à pleines mains, dans ces feuilles éparses que le vent de la sibylle emporte dans l'abîme, comme il emporic tous les bruits passagers qui se font dans le monde. Cette tâche imi)ossible, l'abbé Desfontaines l'avait commencée en 1724, dans le Journal des Savants , sous la direction de cet honnête homme, de ce charmant esprit, M. de Sallo, conseiller au parlement de Rouen. Dès lors le travail de l'abbé Desfontaines ne s'arrête (ju'avec sa vie, en 1 745, en pleine bataille de l'Encyclopédie. A la mort de M, de Sallo, l'abbé Desfontaines se réunit à l'abbé Gallois afin de continuer à eux deux le Journal des Savants; puis le nouveau journal est supprimé par de hautes influences qui avaient peur de cette liberté nouvelle, et supprimé, à l'inslanl même où la critique philosophique et littéraire prenait un si grand développement dans les feuilles que publiaient en Hollande Raylc, ce maître du doute, et Rasnage, esprit très-vif, très-hardi à l'attaque, très-habile à la défense. — En ce moment (17r»5), l'abbé Desfontaines lient, à peu près seul, le sceptre de la critique, jusqu'à ce qu'il rencontre cet homme ardent et courageux, infatigable et de sang-froid, qui devait donner le ton à Ions les critiques avenir : nous avons nommé Fréron. A eux deux, ces railleurs de bon sens ont soulevé, pendant trente ans de leur vie, toutes les colères, tous les orages, toutes les violences que l'aimable républicpie des lettres ait jamais renfermés
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dans ses outres pleines de tempêtes; et cela se eoiiipreiul, les grands écrivains ne pardonnaient pas à ces insolents qui croyaient découvrir des taches dans leur soleil, pendant ([ue les petits aboyeurs, les griniauds du Parnasse, comme disait Desfonlaines, aboyaient, de leur côté, pour ne pas rester inaperçus dans cette guerre de tous les jours. Bicètre, le Cbàlelet, la Bastille, Vincennes, toutes les prisons d'Etat, voyaient entrer et sortir tour à tour ces rudes athlètes dignes d'une autre récompense ; ces premiers martyrs du journal en France ont été rudement traités par le pouvoir. La publication périodicjue de l'abbé Desfonlaines {Observations sur les écrits modernes) nous le montre tout entier : il est vif, altier, insolent, moqueur, et parfois plein de verve, de justice et de bon sens; qu'il s'attaque à Voltaire ou à l'abbé Gourné, qu'il réponde à Guyot de Pitaval ou à l'abbé Lenglcl du Fresnoy, à Mauperluis ou à M. Hardy, maître de quartier au collège des Grassins, au comédien La Noue ou à son ami Piron, notre lionnne est prêt à briser toutes les lances qu'on lui oppose ; rien ne le trouble, et même, au plus fort des plus vi(dentes calomnies, si un instant il courbe la tète , soudain il retrouve son courage, et son indignation rencontre toutes les colères d'un honnête lionime. — Quelle science il fallait avoir de toutes choses, pour suffire à un pareil labeur! Il a parlé de toutes les sciences, de tous les arts, avec beaucoup de soin, avec beaucoup de zèle, et l'on vi)it (ju'il a étudié avant d'écrire. Géométrie, philoso|)hie, morale, politique (il a même parlé de la politique!;, physique, commerce, peinture, chronologie, histoire, voyages, élocjuence, poésie, tragédies, comédies, ou, comme (;ela s'appelait en ce temps-là, comique larmoyant, — opéra, musique, romans, critique, traduction, éducation, anglais, latin, grammaire, il touche à toutes les choses que le dix-huitième siècle remetlait en question, et dont notre critique prenait la défense. Celte résistance de la critique à la révolution qui te manifestait de toutes parts a quelque chose de solennel et de sincère dont lui tiendront compte tous les bons esprits qui sont naturellement disposés à prendre parti pour les plus faibles contre les plus forts. Dans ce pêle-mêle de noms célèbres et de noms ignorés, vous ne rencontrez pas sans un vif intérêt les renonmiées les plus diverses, tant c'est une émotion puissante, le sp«^clacle d'une belle gloire qui grandit ! F]t puis l'époque est immense.
n LKS MOH.MAMIS (LLl'STKKS
«Ile csl pleine de faits, d'idées, de tenlalives, de lianliesses, de Iroiild(!s, d'iii(|uiéliides, d'espérances el de cent mille périls qui se rallaeiient loiis, de près ou de loin, au tliéàlre, à la chaire, au barreau, au poëine, au joiu'nal ! Dire un mol sur toutes ces tentatives, quelle tàclie! (le fut l'œuvre de l'abbé Desfontaines. Tout homme qui a produil (|uelque chose, au milieu de celte agitation profonde des consciences, des imaginations et des esprits, lui appartient de droit; lisez ses feuilles, elles sont pleines de grands noms, elles sont pleines de noms obscurs. Qui saurait aujourd'hui, sans l'abbé Desfontaines, que le pt're Grelzer a laissé dix-sept tomes in-folio, que l'abbé Houtteville a lâché de ramencsr la langue au i>oint même où Régnier l'avait laissée ; que l'abbé Coult était un savant docteur en droit canon ;. que l'abbé Noilet était mi physicien du premier ordre? (jui saurait le nom de (iralian, de Grégorio Léli, de l'abbé de Brancas ou de l'abbé Granel? Ge <|ui ne nous empêche pas de lire avec joie des pages abondantes sni' les beaux esjtrits qui paraissent ou qui s'en vont déjà : l'abbé de Vertol. M. Uollin, Fontenelle, le roi impassible de cette époque turbulente, J. B. Rousseau, un ami du café Procope, dont l'abbé Desfontaines prend le parti avec une grande ébxjuence ; le P. Porée est à sa jdace parmi les insliluleurs de celle génération (pii a donné Voltaire à la France ; puis on revient sur les maîtres d'autrefois, Gorneille, Racine, Quiuaut, el si, chemin faisant, nous rencontrons Homère et Virgile. Ovide el Properce. Despréaux et Pascal, arrèlons-nous pour conlem- [der ces grands génies reconnus injinorlels. Parmi les bons passages de ces feuilles, il faut ciler les pages écrites en l'honneur de Lamolhe cl deGampisIron. Notre critique n'oublie même pas, dans cette œuvre de chaque jour, h Disaerlalion sur h feu, de madame du Ghàtelei. les tragédies à peine ébauchées du petit Linant, et le llùleur automate de Vaucanson. Parmi les médecins, nous trouvons M. .\struc, y\. Geoffroy, M. Ghirac, M. Sénac, et même le recueil de remèdes jmiblié par madame Fouquet.
Quel mélange! le Newton des daines d'.Ugarotti à côté des Eléments de fortification de M. Leblanc, la Géométrie de M. Glairaut entre les Leçons de physique de l'abbé de 3Iolières et VArl de f^uerir les plaies. par M. Guisard.
Gomme aussi on se plail à voir paraître, pour In première fois, des
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livres aimés : le Speclacle de la nature, de M. Pliiclu'. nuvraj,fe oublié, ouvrage clianuaul, la lecture de notre première jeuuessr ; les Principes de la philosophie morale, de Diderot; l'Arl de plaire, ce joli traité de M. de Moncrif, l'historien des chats ; le livre du P. du Hâlde sur la Chine; celui de (Miarlevoix, sur le Japon ; le Charles XII, de Voltaire ; le Louis XI, de Duclos ; les adorables Mémoires de madame de Monipensier, imprimés pour la première lois, sur le manuscrit de la hibliolhècpie de Harlay. Les frères Parfait }»ublienl, en ce moment. V Histoire du Théâtre- Français; M. de Grimarest fait paraître sa trèsbonne Biographie de Molière; Fontenelle lit de temps à autre, à l'Académie, l'éloge des académiciens (jui sont morts. Voici, aujourd'hui, V Histoire de France du président Hénault, cette chronologie si habile et si conjplète ; voici, le lendemain, les travaux de l'abbé Mably, ou le Diodorc de l'abbc'; Terrasson ; ici les l^oyages du P. Labat ou de La Condamine ; plus loin, le Cicéron de l'abbé Prévost, et les déclamations deNonotte, de Norbert, de Patouillet..., des noms immorl<'ls par la grâce et la fureur de Voltaire, qui reparaît toujours. Silence! silence! et saluons les livres de Montes([uieu! D'autres noms arrivent dans ces feuilles, des noms peu connus alors, aujourd'bui célèbres : Swift, Lesage et son immortel (iil Ulas; le P. du Cerceau, bel esprit en latin, même lorsqu'il écrit en français; les savants travaux de M. Dumarsais,deM. Reslaud, de l'abbé (îirard. l'auteur des Synonymes, de l'abbé d'Ulivet ; les nobles rêves de l'ablx'' de Saint-Pierre, la liibliotlmpic de l'abbé Goujet ; les lieclierches de M. de la (ibenaye, autant d(^ livres dont un seul ferait aujomd'hiii la joie et le bonheur d'un critique.
Tout ce qui regarde les anciens est traité avecbeaucouii d'art et même de méthode dans les écrits périodiques de l'abbé Desfontaines; on voit tout de suite, qu'il les aime et qu'il les sait à fond. Les écrivains modernes qui ont écrit en latin sont traités avec une grande faveur : le P. Delarue, b; président Houbier, le P. Vanières, le P. Brumoy, tout ce petit côté latin de la littérature française, devait être naturellement en très-bonne odeur auprès du Iraduclem- de Virgile. L'abbé Desfontaines ne méprise pas la littérature italienne ; elle était fort à la mode au dernier siècle : il sait l'anglais, il sait l'espagnol ; il est un des premiers qui nous parle de Swift, de Milton, de Pope, de Dryden, de
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iMt'Idiiig, «le Hicliardsoii, du règne lillérairc de la reine Anne, el nièine de Skakesjieare, ce grand iruîonnu que Voltaire rapporta de son vovage à Londres , el dont ia popularité grandissante devait linir jiar loul envahir, au grand scandale, à la grande indignation du turbulent ermite de Fcrney. L'ahhé Desfonlaines a éeril des ehoses charmantes sur Gresset, sur les poëmes de Uacine, le lils du grand poëte ; il aime le poêle Chaulieu, il traite Genlil-IJernard sans pitié; M. de Bernis, lielranc de l'ompignan, Ncnicaull-Destouches, Dufréni, Marivaux, Tahhé Prévost, les deux Créhillon, Duclos, l'ahhé de Sainl-Uéal, les uns et les autres dans toute la fraîcheur de leur talent, dans toute la nouveauté })i(|uante de leur esprit, ils sont forcés, par leurs remcrciments ou par leurs injures, de reconnaître l'autorité (pielipui peu doctorale de l'ahhé Desfontaines; mais quoi I tant d'analyses, de jugements, de révisions, ces notes, ces traductions, ces livres faits eu se jouant, ce travail inmiense de toute une vie acharnée à ce terrible travail, qui donc, de nos jours, même dans ce siècle d'improvisation ardente , oserait l'envisager de sang-froid?
t. JA!\I\.
NOTICE BIBLIOGRAPHIOIE.