L'ABBE DU RESNEL
Horace, dans le cœur puisant tout ce qu'il pense, Par une gracieuse et douce négligence, Sans trop affecter l'art, nerveux, vif et pressant, Est partout instructif, partout intéressant ; C'est un ami prudent, mais sans cesse agréable. Qui mène à la raison par une roule aimable. Chez lui le jugement, aussi grand que l'esprit, Donne de la vigueur à tout ce qu'il écrit. Ses ouvrages divers renferment la pratique Des règles que prescrit sa brillante critique; Il juge de sang-froid et compose avec feu. Sur ce point nos censeurs lui ressemblent trop peu.
Lorsqu'il fît paraître sa traduction deV Essai sur l'Homme, on reprocha à l'abbé Du Resnel non-seulement de n'avoir pas rendu le texte avec assez de fidélité dans notre langue, mais l'auteur et ses amis se plaignirent tout haut de ce qu'il en avait supprimé plusieurs passages, et défiguré les idées. Personne ne voulut faire la part des difficultés d'un terrain sur lequel, ainsi que le dit l'abbé Desfontaines, « la tristesse du sujet, l'absence ou la rareté des images poétiques, la sécheresse des réflexions, la froideur didactique des moralités doivent rebuter ceux qui ne cherchent dans un poëme que du génie, de l'imagination et des idées capables de flatter et d'émouvoir. »
Ceci posé, citons :
L'auteur, interprétant les décrets de Dieu, aborde la question de savoir si (tout dans la nature étant soumis à une loi suprême et dans des proportions égales) l'homme, toujours inquiet et voulant toujours approfondir son néant, a quelque raison de se plaindre en regard des autres sujets de la création.
Dans l'homme, tel qu'il est, ce qui paraît un mal Est la source d'un bien dans l'ordre général. L'œil, qui ne voit d'un tout qu'une seule partie, Pourra-t-il la juger bien ou mal assortie? Lorsque le fier coursier saura pour quel dessein L'homme qui l'a dompté l'assujettit au frein, Précipite sa course au travers de la plaine. Ou modère à son gré la fougue qui l'entraîne;
LES NORMANDS ILLTSTRES.
Lorsque h; bœuf lardif, pressé par 1 aiguillon, Saura pour quel usage il ouvre un dur sillon, Par quel bi/arrc sort, couronné de ijuirlandes, Du peuple de Menqjhis il reçoit les offrandes, Nus esprits affranchis de folles visions Ne verront [>lus en nous de contradictions. l>'orgueil humain alors aura droit de connaître Pourquoi, de ses penchants et l'esclave et le maître, Avec tant de faiblesse il joint tant de grandeur: Pourquoi, toujours en guerre avec son propre cœur. Tantôt il se rabaisse au-dessous de lui-même, Kl s'élève tantôt jusqu'à l'Être suprême.
Ne soutenez donc plus que l'homme est iirqiarfait.
Le ciel l'a formé tel qu'il doit être en effet :
Tout annonce dans lui la sagesse profonde
Du Dieu qui l'a créé pour habiter ce monde.
Un état plus parfait ne lui conviendrait point :
Son temps n'est qu'un moment; son espace, qu'un point.
En lisaiil ces vei's, nous pensons cpic l'arrêt qui a frappé le poëme (lonl ils sont extraits ne fut pas exempt de passion, et que la traduction (\eV Essai surl'Ilowwene dut sa défaveur auprès des aristanpies de Tépoque qu'à l'irritation soulevée par les idées métaphysiques, et la couleur un peu hasardée, pour ne pas dire plus, del'orifrinal. Mais, sans nous préoccuper de ces petites tracasseries trop communes au siècle où parut celle production, revenons au mérite intrinsèque du poète. L'ahbé Du Resnel traduit ainsi les premiers vers du second chant :
Ne sonde point de Dieu l'immense profondeur ; Travaille sur toi-même et rentre dans ton cœur, I^'étude la plus propre à l'homme est l'homme même. Quel mélange étonnant, quel étrange problème ! En lui que de lumière et {[ue d'obscurité ! En lui quelle bassesse et quelle majesté! Il est trop éclairé pour douter en sceptique, Trop faible pour s'armer de la vertu stoïque. Serait-il en naissant au travail condamné ? Aux douceurs du repos serait-il destiné? Tantôt, de son esprit admirant rexcellenc. Il pense qu'il est Dieu, qu'il en a la puissance •
L'AUBK OU RKSNKL. 7
Et tantôt, i5(;missant des besoins de son cuips, 11 croit quo do la brute il n'a que les ressort.-^. Ce n'est que pour mourir qu'il est né, qu'il respire ; Et toute sa raison n'est presque qu'un délire ; S'il ne l'écoute point, tout lui devient obscur; S'il la consulte trop, rien ne lui pnraîtsi'ir. Chaos de passions et de vaines pensées Admises tour à tour, tour à tour repoussées; Dans ses Ya,i;ues désirs, incertain, inconstant; Tantôt fou, tantôt sage, il change à chaque instant; Également rempli de force et de faiblesse, Il tombe, se relève et retombe sans cesse. Seul il peut découvrir l'obscure vérité. Et d'erreur en erreur il est précipité : Créé maître de tout , de tout il est la proie ; Sans sujet il s'afflige, ou se livre à la joie : Et, toujours en discorde a\ec son piopre cœur, 11 est de la nature et la honte et l'honneur.
Malgré les beautés nombreuses qui dislingueut sa Iraducliou de V Essai sur ï lîonwie, Du Resuel eut lieu, connue nous l'avons dit plus haut, de se repentir de l'avoir faite. Un pieux ecclésiasti(iue lui ayant demandé à son lit de mort si cette œuvre ne lui laissait pas quelque inquiétude : « Non, répondit-il ; on a voulu m'accuser d'hérésie, on m'a « attribué des sentiments que je n'ai jamais eus : je pardonne de tout " mon cceur à ceux ([ui m'ont lait cette injure... »
L'abbé Du Resnel lit constamment honneur à la littérature, nonseulement par la variété et la profondeur de ses connaissances, mais encore par l'aménité de son caractère. C'était un esprit juste, sans prévention, sans humeur, sans précipitation. Il ne se piquail pas de saisir d'un coup d'œil perçant et rapide les objets éloignés, mais il savait s'en approcher par la voie la plus courte. Ferme dans ses sentiments lorsqu'il s'en était assuré par un mûr examen, mais ennemi de la dispute, il n'ajoutait aux solides raisons que le silence. Plus jaloux de considération que de renommée, il était toujours prêt à sacrifier son amour-propre pour ménager celui des autres. Il aimait mieux les faire briller que de les éclipser. Aussi sa conversation n'avait-elle dans les cercles rien de vif ni de piquant, il plaisait par le bon sens et par la polilesse; pour l'apprécier il fallait l'entretenir
0 I.KS NUUMAMiS ILLUSTllES.
lèle à tête. Il coiisullait beaucoui) pour ses ouvrages i, mais pour ses affaires il ne prenait conseil que de lui-même, et les événements ont lait connaître qu'il était en état de bien conseiller. Ses démarches étaient méditées et systématiques; il tenait pour principe qu'afui d'avancer malgré les obstacles, il ne faut tpie vouloir fortement, envisager lixement son but et le suivre }»rudenmient et avec persévérance, sans marcher par ces routes ol)li(iues où la probité s'égare. » L'abbé Du Uesnel mourut à Paris le 25 février 17Gi.