‹ Poétique et rhétoriqueChapitre 17 sur 92 · ENJAMBEMENT · texte numérisé non relu

ENJAMBEMENT

Et que Ta^importe à moi si i?ome souflfre ou non ?

Quand j'aurai de ses maux eflac^ l'infamie,

J'en obtienc^rat pour fruit le nom de son amie I

Je vous verrai, consul, m'en apporter les lois

Et m'abaisser moi-même au rang des autres rois !

Si vous m'aimez, Seigneur, nos mers et nos nf ontagnes

Doivent borner vos vœux, ainsi que nos Espagnes.

Nous pouvons nous y faire un assez beau destin,

Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin.

Aflfranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre.

La liber^^ n'est rien quand tout le monde est libre ;

Mais il est beau de l'être, et voir tout l'univers

Soupirer sous le joug et gémir dans les fers ;

Il est beau d'étaler cette prérogative

Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive ;

Et de voir envier, aux joewples abattus

Ce respect que le sort garde pour les vertus.

" Nous avons encore, ici, neuf cadences diflférentes ; et si c'est moins, en proportion, que dans le passage de Racine, c'est qu'ici le sentiment exige non plus une caresse nuancée, mais une frappe impérieuse, dont l'impression nous est communiquée, notamment par le parallélisme des accents d'un vers à l'autre... Lisez et relisez ces vers, ore roiundo, en marquant bien les inflexions... Vous y aurez appris qu'écrire un alexandrin poétique ne consiste pas à aligner une phrase quelconque de douze syllabes, fût-elle exactement coupée à la sixième et ornée, à la douzième, d'une rime sonore ; mais que toute sa beauté, tant intellectuelle que musicale, vient de l'art savant, ou, plutôt, du bonheur inspiré avec lequel sont répartis, sur les mots essentiels, non seulement les deux accents tixes, mais les deux accents mobiles. Enfin, contre ses détracteurs, vous pourrez conclure que l'alexandrin classique, malgré la fixité de la césure médiane, est déjà un instrument d'une sensibilité, d'une souplesse merveilleuses, qui suffirait encore, entre les mains de qui saurait s'en servir, à la création de chefs-d'œuvre." (1)

4. li'eDJainbeiueiit : définition ; quand il est permis ; enjambement intérieur—On dit qu'il y a enjambement, lorsque le sens demeure suspendu à la fin d'un vers et finit dans une partie du vers suivant. — Les primitifs de la poésie française, appliqués à reproduire les formes des versifications grecque et latine, ignoraient la loi du repos final. Eonsard la soupçonnait à peine, ou -du moins ne l'appréciait guère, car le recours à l'enjambement lui est habituel :

(1) M. Auguste Dorchain, VArt des Vers.

Les Parques se disaient : Charles, qui doit venir Au monde

Le jour que je fus né, Apollon qui préside

Aux Muses, me servit en ce monde de guide

C'est à Malherbe le premier qu'est due l'interdiction de cette licence, Boileau l'en a loué avec beaucoup de raison. " Grâce à ce sage écrivain," dit-il,

Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.

En effet, rien n'est plus propre à donner aux vers une apparence de mauvaise prose, que la fréquence des enjambements (1).

Cependant, l'emploi occasionnel de l'enjambement ne fut jamais interdit, même du temps de Boileau. Voici des cas où il ne choque aucunement le goût, mais où encore on l'admire.

1" D'abord, les genres simples et familiers : tels que la comédie, la fable, le conte, l'épigramme, admettent plus volontiers l'enjambement. Il ajoute même alors à l'abandon et à la grâce du style. /

Le trou de l'escargot se rencontre en chemin.

Je laisse à penser si le gîte Etait sûr. Mais où mieux? Jean lapin s'y blottit.

(La Fontaine.)

Vous connaissez l'impétueuse ardeur

De nos Français ; ce sont fous pleins d'honneur.

Ainsi qu'au bal, ils courent aux batailles.

(VOLTAIEE.)

2° Il est propre à faireHmage, et partant à produire une beauté nouvelle, ou un effet plaisant.

Là. du sommet lointain des roches buissonneuses Je vois la chèvre pendre...

(Delille.)

(1) Cette remarque ne s'applique pas à la poésie de Ronsard, qui est merveilleuse en tous points.

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