‹ Poétique et rhétoriqueChapitre 18 sur 92 · ENJAMBEMENT · texte numérisé non relu

ENJAMBEMENT

Soudain le mont liquide élevé dans les airs

Retombe ; un noir limon bouillonne au fond des mers.

(le même.)

Elle parle, un roi tremble ; et l'oracle homicide

Se tait...Vn calme heureux succède à tant d'horreurs.

(Kaoine.)

Mais j'aperçois venir madame la comtesse De Fimbesche.

(Plaideurs.)

Le nom de Pillustre plaideuse semble ne pas finir comme son procès.

3° On peut encore justifier son emploi en ajoutant aux mots qui forment enjambement un développement qui complète le vers :

Ce malheureux combat ne fit qu'approfondir Vabime dont Valois voulait en vain sortir.

(Voltaire.)

4P Lorsque la suspension est de telle nature que la fin du premier vers semble déborder sur le suivant :

Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, Ma fille...

(^Athalie.)

Car ces derniers soldats de la dernière guerre Furent grands.

(V. Hugo, Waterloo.)

L'effacement de la césure a son point fixe, pour la reporter sur le premier mot du deuxième hémistiche, est aussi un enjambement intérieur, qui produit le même effet d'élargissement.

Comme par une main | noire, dans la nuit, Nous nous sentîmes prendre...

Le qualificatif noire prend une valeur extraordinaire par cela seul qu'il excède l'hémistiche.

ARTICLE V

De la rime.

1. Définition et importance delà rime. — 2. Rimes masculines et féminines. — 3. Richesse de la rime. — 4. Conditions delà bonne rime ; quand elle est fausse ou insuffisante ; la banalité. — 5. Fausses rimes et chevilles.

1. Définition et importance de la rime. — Le premier élément constitutif du vers est donc le nombre fixe des syllabes dans chaque espèce de vers. Le second est le retour régulier d'un même son à la fin de vers différents, c'est la rime, dont la fonction est de marquer avec force pour l'oreille, l'achèvement de la période rythmique constituée par le vers. " La rime consiste dans l'identité visible, l'homophonie complète de la syllabe sonore finale de deux ou de plusieurs vers." (Verest.)

Ce second élément est essentiel à la poésie française ; pour se convaincre de son importance, il suffit de lire ou d'entendre lire une dizaine de ces " vers blancs," qu'on a essayé de substituer, pour le théâtre, aux vers rimes. Eien de plus ennuyeux et de plus monotone, malgré le nombre fixe des syllabes et les coupes variées. Nous venons de voir que le rythme ne perd pas trop, après tout, de sa richesse par l'enjambement et l'atténuation de la césure ; mais aussi les poètes modernes qui ont pratiqué couramment cette licence, se sont bien aperçus qu'ils ne pouvaient se la permettre qu'en accentuant, plus que leurs devanciers, le rythme final ; et c'est pourquoi, d'instinct, ils ont rimé avec une plénitude de son inconnue des poètes classiques. En effet, plus la mesure tend à disparaître, à se dissimuler à l'intérieur du vers, plus la syllabe qui le teftnifte doit être vibrante et sonore. " II faut battre la mesure au terme de chaque vers avec d'autant plus d'éclat, qu'elle paraît, dans le reste des douze temps, moins distincte et moins nette. La rime riche est le prix du vers brisé." (1)

" Sainte-Beuve, dit M. Dorchain, (ouvrage cité), a chanté la rime sur un rythme cher à Ronsard et à Joachim DuBellay :

(1) Paul Stapfer, Eacine et V. Hugo, p. 296.

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