‹ Poétique et rhétoriqueChapitre 20 sur 92 · RIME · texte numérisé non relu

RIME

Voici les cas les plus caractérisés où la rime est ÎTisuffi,aante, ou, du moins, pauvre, faible.

1° Lorsque, précisément, en dépit de la conformité d'orthographe, la prononciation n'est pas la même.

Altiers, fiers — tous ! nous — Aimer, mer — français, forcés — pôle, parole — trône, couronne — grâce, place — famille, mille.

2" Lorsqu'on fait rimer un singulier avec un pluriel :

Jour ne rime point avec atours, ni port avec transports, ni jeu &yec feux, ni voix avec exploit.

A moins que les mots ne soient terminés par la même consonne ou une consonne équivalente : telles sont s, x, z.

Le secours, les jours — célestes, tu détestes — nous, genoux — roseaux, flots — courroux, loups.

3" Quand les dernières lettres des mots sont disparates ;

Eoi, doigt — blanc, rang — essor, transport — trépas, état — instant, étang, etc.

Mais, pour la raison donnée ci-dessus, ces mots et d'autres semblables peuvent rimer ensemble au pluriel : trépas, états, etc.

4" Quand la rime se borne à une seule lettre, excepté lorsqu'il s'agit de monosyllabes : lu, vu.

Ainsi bonté ne rime pas avec amitié, nonplus que pari avec défi — ennui, ennemi — donna, aima — ami, ici.

Excepté encore lorsque la voyelle finale accentuée est précédée d'une autre voyelle.

Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi: Quand vous commanderez, vous serez obéi.

(Racine, Iphigénie.)

Depuis que, sur ces bords, les dieux ont envoyé La fille de Minos et de Pasiphaé.

(Racine, Phèdre.}

5" Lorsque le mot simple rime avec son composé : Jours, toujours — heureux, malheureux — ami, ennemi.

A moins toutefois que le mot oomposé n'ait qu'un rapport très éloigné avec le mot simple, ou que l'usage ait donné à l'un et à l'autre des sens différents.

Garder, regarder — abattre, combattre — lustre, illustre.

Mais le défaut capital de ces rimes est surtout leur banalité. On les voit venir, inévitables, douze syllabes à l'avance.

Celui dont l'imagination n'est pas assez féconde, ni le vocabulaire assez abondant, pour trouver, a point nommé, la rime neuve, rare, inattendue, doit renoncer à la poésie. Il n'a pas la vocation ;

Il se tue à rimer, que n'écrit-il en prose ?

" Si les vers pseudo-classiques endorment, dit le P. DeLaporte, c'est que le thème en est vulgaire et que la langue en est plate ; mais c'est aussi que toutes les rimes en sont connues d'avance. On est sûr que le substantif viendra suivi d'un substantif, l'adverbe d'un adverbe, et le pâle adjectif d'un adjectif pâle."

5. Fausses rimes et cbeTilles. — On appelle fausse rime celle qui présente une consonnance soit entre l'hémistiche et la finale d'un même vers, soit entre le premier hémistiche des vers qui riment ensemble, soit encore dans le même hémistiche. Exemples :

Et déjà vous croyez, dans vos rimes obscures, Aux Saumaises fu^wr» préparer des tortures.

(BOILEAU

J'eus un frère, seigneur, illustre et généreux, Digne par sa valeur du sort le plus heureux.

(Crébillon.)

Bientôt vous la verrez, prodiguant les miracles, Du destin des Latins prononcer les oracles.

(BOILEAU

On voit combien ces consonnances sont désagréables et fatigantes pour l'oreille.

La cheville est bien connue de ceux qui ont pratiqué l'exercice des vers latins. C'est, dans le vers, toute expression — synonyme, périphrase ou épithète oiseuse — qui ne sert de rien à la pensée, et qui n'est mise là que pour la mesure ou pour la rime.

A travers deux rochers, où la mer mugissante Vient briser en courroux son onde blanchissante...

Voltaire aurait aussi bien pu intervertir ces épithètes et dire :

A travers deux rochers, où la mer blanchissante Vient briser en courroux son onde mugissante,

ou gémissante, ou rugissante... Ce dont on était bien certain, c'est qu'il rimerait en adjectifs et, très probablement, en adjectifs de même famille, comme ceux-là, qui sont, en quelque sorte, des participes présents féminisés.

C'est Musset qui a dit :

Le dernier des humains est celui qui cheville.

ARTICLE VI

Des licences poétiques.

1. Définition ; licences de mots. — 2. Licences orthographiques. — 3. Licences de grammaire. — 4. Licences de construction, — 5. Du style marotique. — 6. Licences rythmiques et licences phonétiques : enjambement et assoonance .

1. Définition ; licences de mots. — On entend par licences poétiques certaines irrégularités de langage ou d'orthographe qui sont permises au poète en faveur de la mesure, de la rime, de l'harmonie ou de l'élégance. — De là plusieurs espèces de licences, dont la première concerne le choix des mots. Il y a, en effet, un certain nombre de termes plus spécialement affectés à la poésie. Les versificateurs avaient même autrefois tout un lexique parallèle et qu'ils substituaient invariablement au vocabulaire moins noble de la prose courante.

C'était, par exemple, antique pour ancien, coursier pour cheval, courroux pour colère, glaive, acier pour épée, hyménée pour mariage, nautonnier pour matelot, aquilon pour vent violent, lambris pour plafond, repentance pour repentir, souvenance Tponr souvenir, penser (masc.) pour une pensée, etc.

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

(Chénier.)

*' Cependant ces expressions sont aujourd'hui bien discréditées; et, sans renoncer à les employer à propos, nos grands poètes ont su donner à la poésie plus de vérité et de fraîcheur en se servant habituellement des mots les plus simples, qu'une délicatesse superbe avait rejetés." (1)

2. lilcences ortliograpliiques. — Il y a plusieurs altérations orthographiques admises dans les vers, entre autres la suppression ou l'addition de certaines lettres. Mais ces licences doivent être rares, et même il faut s'en abstenir dans le style élevé. En voici des exemples :

Ce discours te surprend, docteur, je l'aperpoi ; L'homme, de la nature est le chef et le roi. -

(BOILBAU.)

Hélas 1 si voua saviez comme il était rat?i / Comme il perdit son mal sitôt que je le vi I

(MOUÈBE.)

Pour favoriser l'élision, on peut supprimer l'a dans Apelles, Athènes, Londres, etc. :

Vous régnez, Londre est libre et vos lois florissantes.

ÇHenriade.)

De même, on écrit à volonté, remord, encor, pié, cléy etc. ; grâces à, naguères, jusques à, sais-je pas, avecque, dedans^ dessus, alentour de, alors que, etc.

Encor si, pour rimer dans sa verve indiscrète, Ma muse au moins souffrait une froide épithète...

(BOILBAU.)

Sion, jusques au ciel élevée autrefois,

Jusqu'aux enfers maintenant abaissée...

(Raoink.)

Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine 7

(lb même.) Et je suis insensible alors gu'il faut trembler.

(Corneille.)

(1) F. Deltour, Princ. de Comp. et de Style. — Voir aussi VArt d'écrire, p. 123.

3. liicences de grammaire. — Ce sont certaines dérogations aux règles de la syntaxe grammaticale, comme l'emploi de au pour dans le ; de pour avec ou par ; de qui pour dont ; où pour à qui, auquel ; en pour dans, etc.

Ces tournures, que l'on ne doit se permettre que rarement en poésie, seraient de véritables fautes en prose.

Rome entière noyée au sang de ses enfants. (Corneille.)

Est-ce trop l'acheter que tf une triste vie ? (Id.)

Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux, De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. (Id.)

Je renonce à l'empire oà j'étais destiné. (Racinb.)

C'est là l'unique étude où je veux m'attacher. (Boileau.)

4, JAceikce» de constrnctlon. — Elles consistent dans certaines tournures propres à la poésie, dont les plus fréquentes sont l'ellipse et surtout l'inversion. L'inversion est essentielle à la poésie ; c'est cette licence que Boileau ordonne à'ohserver. " L'inversion bien employée,dit LaHarpe, est d'autant plus nécessaire qu'en général elle est le seul trait qui différencie le vers de la prose, et qu'en général elle soutient la phrase poétique et lui donne une marche plus ferme et plus noble."

Craignez d'un vain plaisir les trompeuses amorces.

(Boileax:.)

Malherbe d'un héros peut chanter les exploits.

(le même.)

Jamais de la nature il ne faut s'écarter.

(le même.)

Modeste est ma couleur, modeste est mon séjour.

(DE3MABE3T.)

Le Ciel vous y voulut l'un et Vautre amener: Vous pour porter des fers, elle pour en donner.

(Racine.)

Mais il est de ces inversions qui sont vicieuses, comme :

Et si quelque bonheur vos armes accompagne...

Je n'ai pu de mon fils consentir à la mort...

Pour de ce grand dessein assurer le succès...

Ses soupirs se font vents qui les chênes combattent...

Si de cette maison approcher l'on vous voit...

Après avoir vaincu de Ferdinand l'armée...

S. Du Style marotiqne. — L^ameji poète Marot (1), contemporain de François 1", usaît-Ki^ement des licences poétiques indiquées jusqu'ici, et il en prenait d'autres encore, que le langage du temps admettait plus facilement. Ces licences donnent à son style une grâce et un air de naïveté qu'on imite encore de nos jours dans les sujets légers et badins, comme le conte, la fable et l'épître familière. Le style imité de Marot a reçu le nom de marotique.

Dans ce style : 1^ on supprime fréquemment l'article et les pronoms personnels ; 2** on affecte d'employer des expressions vieillies, comme giron, oncques, lors, jà, etc., pour sein, jamais, alors, déjà, etc. ; 3^ on fait des inversions du sujet, de l'attribut et du régime, qui ne seraient pas tolérées dans la poésie ordinaire. Exemple :

En son giron jadis me nourrissait

Douce fortune, et tant me chérissait

Qu'à plein souhait me faisait délivrance

Des hauts honneurs et grands trésors de France...

(AÎAROT.)

O. liicences rythmiques et licences phonétiques : enjambement et assonnance. — L'enjambement du repos final et surtout de la césure médiane, est une licence rythmique, pratiquée couramment de nos jours. Un poète curieux à étudier à cet égard, c'est M. Edm. Eostand, l'auteur de Cyrano, de l'Aiglon et de Chantecler. Lui-même, croyonsnous, a dit de ses vers qu'il les préférait " invertébrés ".

Voici maintenant un échantillon de poésie " symbolique ", sans mesure ni coupe définies, presque sans rimes, dans le sens classique du mot, — et cependant d'un charme subtil et d'une mélancolie profonde :

(1) J. Chantrel, Cours de Litt., La Poétique.

Page 1