LE DIMANCHE DES BŒUFS
Dimanche, les bœufs sont au pré, Ayant, comme les hommes mêmes, Six longs jours rudement ouvré, Ils se reposent le septième.
C'est un après-midi de juin, Vers le temps de la Pantecôte ; Les grillons chantent dans les foins.
Des fleurs embaument l'herbe haute.
Le soleil règne aux champs déserts, La terre heureuse le respire ; On entend au plus haut des airs D'invisibles essaims bruire.
Lee routes comme les maisons Se taisent à plus de vingt lieues :
Au loin, chargés de frondaisons.
Des arbres font des ombres bleues.
Or, à l'abri du gros pommier,
Qui devant la grange se dresse,
Les bœufs las et rassasiés
Se sont couchés dans l'herbe épaisse.
Ils ruminent. Sur leurs grands corps, Le soleil, trouant les ramures, Pose de larges taches d'or ; Et, malgré des mouches obscures,
Qui tourbillonnent autour d'eux, Tranquilles sous la paix des branches, Ils écoutent dans l'air pieux, Sonner les cloches du dimanche.
(Loxns Mbboibb.)
(t) Voix de la Terre et voix du Temps, Le Poème de la Maison.
ARTICLE VII
De la disposition des rîmes et des vers.
1. Disposition des rimes ; alternance ; rimes suiries, croisées, embrassées, redoublées, mêlées. — 2. Disposition des vers : régulière ou irrégulière. — 3. La strophe ou stance : règles générales. — 4. Couplet et refrain. — 5. Poème à forme fixe.
1. Disposition des rimes ; alternance ; rimes sni- Ties, croisées, embrassées, redoublées, mêlées. — Un
principe général et sans exception, c'est qu'il faut entremêler les rimes masculines et les rimes féminines, de manière que deux vers masculins ou féminins qui ne rimeraient pas ensemble ne se trouvent jamais à la suite l'un de l'autre. C'est la règle dite de l'alternance des rimes. (1)
Les vers masculins sans mélange, dit Marmontel, auraient une marche brusque et heurtée ; les vers féminins sans mélange auraient de la douceur et de la mollesse. Au moyen du retour alternatif ou périodique de ces deux espèces de vers, la dureté de l'un et la mollesse de l'autre se corrigent mutuellement.
Cependant, Ronsard et son école de même que Malherbe et ses disciples, qui sont les vrais législateurs de cette règle, ne se croyaient obligés de s'y soumettre, que dans les vers suivis, mais non pas toujours d'une strophe à l'autre dans un poème divisé, par exemple, en quatrains ou en huitains.
" Ils estimaient, sans doute, dit M. Aug. Dorchain, que la strophe est un organisme complet, qui se suflBt à lui-même, et qui est séparé de la strophe suivante par un arrêt assez long pour que la sonorité du vers final en soit effacée quand recommence l'autre strophe."
Les poètes du XVP siècle ne s'interdisaient pas non plus cette faculté :
Je te bénis Père Céleste, Père de mon divin Sauveur, Qui rends en tout lieu ta faveur Pour tes enfants si manifeste.
(1) Règle rigoureuse à tel point que les auteurs l'observent, d'un acte à l'autre, dans une pièce dramatique, et d'une poésie à l'autre, dans un recueil.
J'en suis le plus pauvre et le moindre^ Et tu daignes t'en souvenir; Combien donc te dois-je bénir 1 Et combien de grâces y joindre I
O père des miséricordes,
0 Dieu des consolations,
Eeçois nos bénédictions
Pour les biens que tu nous accordes...
(CoENBiLLE, Traduct. de Vlm. de J.-C.)
Les romantiques ont toujours respecté la loi de l'alternance des rimes ; au contraire, les symbolistes et les néoparnassiens se sont fait un jeu de la méconnaître :
Ecoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse I...
Elle dit, la voix reconnue, Que la bonté, c'est notre vie, Que de la haine et de l'envie Rien ne reste, la mort venue...
(Verlaine, Sagesse.)
Voici quelques strophes des Deux Ménétriers, une sorte de danse macabre, de Jean Richepin ; toute la pièce est en rimes masculines :
Sur deux noirs chevaux sans mors.
Sans selle et sans étriers.
Dans le royaume des morts Vont deux blancs ménétriers.
Ils vont d'un galop d'enfer Tout en raclant leurs crincrins.
Avec des archets de fer Ayant des cheveux pour crins.
Au galop des lourds sabots, Au rire des violons, Les morts sortent des tombeaux î " Dansons et cabriolons I "
Et les trépassés joyeux Suivent, par bonds essoufflants, Avec une flamme aux yeux Rouge dans leurs crânes blancs...
" Mais, ajoute M. Dorchain, il ne faudrait pas abuser de ces rimes d'un seul genre : ce qui, employé avec discrétion, nous apparaît comme une recherche d'art, deviendrait vite un procédé puéril. Tenons-nous en donc, en principe, à l'usage alterné, même entre une strophe et une autre, des rimes féminines et masculines, qui admettent toutes sortes de combinaisons ", dont voici les principales :
1° Les rimes suivies, appelées aussi rimes plates, sont\ celles qui se succèdent par couples de deux, alternativement | féminines et masculines. Les rimes suivies donnent aux vers/ une allure plus solennelle, plus appropriée aux grands genres : tragédie, comédie, épopée, récits épiques, etc.
2" Les rimes croisées présentent alternativement un vers 7 masculin et un vers féminin, ou réciproquement; (
Fortune, dont la main couronne 4 Les forfaits les plus inouïs, v> Du faux éclat qui t'environne x Serons-nous toujours éblouis ? ^
(J.-B. Rousseau.)
Par l'ennui chassé de ma chambre, J'errais le long du boulevard ; Il faisait un temps de décembre, Vent froid, fine pluie et brouillard.
(Th. Gautier, Les vieux de la vieille.) LE SOLDAT DE MARATHON
Ce n'était qu'un soldat obscur entre dix mille. Quand on eut la victoire, il voulut le premier En porter la nouvelle à sa lointaine ville. Et partit, fier coureur agitant un laurier.
Epuisé par sa course effrayante et sans trêve. Il mourut, dès qu'il fut au terme du chemin. Heureux qui peut de même, ayant atteint son rêve, Mourir la flamme au cœur et la palme à la main 1
(Armand Renaud.)
^a POÉTIQUE
3° Dans les rimes embrassées^ deux vers féminins sont Lenclavés dans deux vers masculins, ou réciproquement :
Son nom ne périra jamais.
Le jour annonce au jour sa gloire et sa puissance : Tout l'univers est plein de sa magnificence, Chantons, publions seç bienfaits.
(Kaoine.) O Père qu'adore mon père, Toi qu'on ne nomme qu'à genoux, Toi dont le nom terrible et doux Fait courber le front de ma mère.
(Lamaetinb.)
Les rimes embrassées conviennent aux strophes vibrantes ou tristes ; aux récits alertes, enthousiastes, gracieux.
4'' Les rimes redoublées, sont celles qui se répètent plus de deux fois de suite. On emploie ces rimes pour donner plus de rapidité au style ou plus de force à l'expression des sentiments ; encore n'est-il bon de ne redoubler ainsi que des rimes féminines.
L'avenir I l'avenir I mystère!
Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées, Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits.
(V. Hugo, Napoléon IL)
Oh I que ne suis-je un de ces hommes Qui, géants d'un siècle effacé, Jusque dans le siècle où nous sommes Régnent du fond de leur passé !
Que ne suis-je, prince ou poète, De ces mortels à haute tête, D'un monde à la fois base et faite, Que leur temps ne peut contenir, Qui, dans le calme ou dans Vorage, Qu'on les adore ou qu'on les outrage, Devançant le pas de leur âge, Marchent un pied dans l'avenir 1
(Lk même. Les Feuilles d'automne.)
Admirez cette Aurore du décadent Francis Vielé-Griffin :
Claire et pâle, l'aube éclose Aux plis des collines luit et pose Son frêle baiser de chose en chose — Claire et pâle de chose en chose — L'aube est pâle comme une qui n'ose 5
Alors on a dit : Le jour a peur
Qu'il envoie une telle avant-courrière ;
11 hésite et s'attarde en arrière ;
Car on ne sait ni qui vit ni qui meurt ;
Le jour a peur...
Il va sans dire qu'on doit éviter l'identité des consonnances entre les rimes masculines et féminines qui se suivent ; les airs, couverts — tonnerre, terre :
Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix, Souffrez que j'ose ici me flatter de leur choix, Et qu'à vos yeux, Seigneur, je montre quelque joie, De voir le lils d'Achille et le vainqueur de Troie,
(Racine.)
Aux rimes redoublées se rattachent les vers monorimea :
Nous fûmes donc au château d'If ;
C'est un lieu peu récréatif.
Défendu par le fer oisif De plus d'un soldat maladif, Qui, de guerrier jadis actif, Est devenu garde passif...
(Leprano de Pompignan.)
5° Enfin, les rimes mêlées sont celles qui peuvent être tour à tour, dans la même pièce, au gré du poète : croisées, plates, embrassées, redoublées, pourvu que la loi de l'alternance soit observée toujours, c'est-à-dire qu'un vers masculin ou féminin ne soit jamais suivi d'un vers du même genre, à moins qu'il ne rime avec lui. Telle est la facture de la plupart des fables de LaFontaine.
2. Disposition des Ters : régulière oa irréisulière. — La disposition des vers est régulière, unijonne ou
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vrrégulière. Elle est régulière, quand elle suit un ordre déterminé et symétrique : vers de même mesure, c'est-à-dire comptant chacun le même nombre de syllabes, avec rimes plates ou croisées, comme dans la tragédie, par exemple ; ou encore, combinaison de deux mètres différents, maintenue dans tout le morceau : tels les Ïambes d'Auguste Barbier.
La disposition est dite irrégulière, lorsque les vers sont de différentes mesures, et que l'arrangement des rimes varie constamment. On dit alors que la pièce est écrite en vers libres. C'est en vers libres que Kacine a composé les chœurs à'Esther et d'Athalie, et que LaFontaine a écrit toutes ses fables, à l'exception de onze, entre autres, le Coq et la Ptirle, le Rat de ville et le Rat des champs.
C'est le goût, ou plutôt une sorte d'instinct génial plus sûr que tout calcul, qui guide le poète dans le mélange, comme dans le choix des mesures et des rimes.
" Les vers qui s'entremêlent avec le plus de grâce et d'harmonie,
dit Marmontel, sont les vers de 12 syll. et de 8, et ceux de 12 et de 6. La cadence des vers de 7 syll. brise celles des vers de 8, et n'est point analogue à l'harmonie des vers de douze ; les vers de 7 syll. ont une marche sautillante qui leur est propre, et ils veulent être isolés. Les vers de 6 syll. se mêlent quelquefois aux vers de douze, mais en laissant une mesure vide, ce qui est pénible à l'oreille. Le vers de six syllabes ne s'allie pas non plus volontiers avec celui de
huit." Mais on ne peut formuler à ce sujet de règles absolues ;
Voreille, la délicatesse du goût, le mouvement de la pensée, Veffet à produire (eflfet d'image ou d'harmonie) sont des guides plus sûrs que toutes les formules :
Dieu descend et revient habiter parmi nous. Terre, frémis d'allégresse et de crainte, Et vous, sous sa majesté sainte, Cieux, abaissez-vous.
(Racine.)