CHAPITRE II LE GENRE ÉPIQUE
ARTICLE I
L'épopée et le merveilleux épique.
1. Définition. — 3. Epopée naturelle, artiticielle ; l'épopée moderne. — 3. Le merveilleux et ses espèces. — 4. Emploi du merveilleux ; l'opinion de Boileau ; le merveilleux allégorique ; la théorie actuelle de l'épopée.
1. Définition. — Le poème épique proprement dit, ou la grande épopée, est le récit poétique d'une entreprise mémorable, héroïque, nationale et merveilleuse.
1" Rédt 'poétique. Nous disons un récit pour distinguer l'épopée de la poésie lyrique et du drame. Le poème épique
est narratif : il met sous nos yeux une succession d'événements. Sans doute, on y trouve des descriptions, des discours, des portraits, mais le récit y domine. — De plus, c'est /Une narration poétique (1), un 'poème, c'est-à-dire une créa- Ation, une œuvre d'imagination puissante, qui évoque un I monde — aboli ou fictif dans son mouvement et son infinie V diversité. Nous la séparons ainsi de l'histoire, qui est le récit véridique des événements passés. L'histoire n'est pas moins à la base de l'épopée, mais celle-ci est l'histoire légendaire des temps anciens, à une époque où les hommes sont plus soucieux des belles fictions que des faits authentiques ; / en un mot, " l'histoire des siècles dans lesquels l'histoire ' X n'est pas encore née." (G. Kurth.)
2° D'une entreprise mémorable. — C'est une entreprise, c'est-à-dire un événement qui comprend un ensemble de faits ou d'actions tendant tous au même but ; mémorable, parce que l'épopée est consacrée aux sujets grands, nobles et importants. Elle se distingue ainsi des petits poèmes narratifs, dont la portée est moins élevée, et du roman, qu'on a défini une " épopée bourgeoise."
b" Héroïque. — Grâce à un certain éloignement, et l'ima- ( gination aidant, les personnages et les événements atteignent, Vdans l'épopée, des proportions prodigieuses. Le poète nous J<^ dégeint, une humanité supérieure par la force, l'énergie et quelquefois la violence des passions. C'est que l'esprit humain a une tendance innée à JdéaMserle passé, à se le représenter plus redoutable, ou plus grand, ou plus beau que nature.
4" Nationale. — Cette histoire héroïque est, en même temps nationale. Xa fiction et l'imagination y reposent sur un fond de réalité. \ Un peuple y trouve le résumé de ses V mœurs, de ses institutions, de sa vie politique et de ses croyances. De là l'influence morale et artistique de ces sortes de poèmes sur les peuples qui ont eu la fortune d'en être dotés à leur origine. L'Iliade et l'Odyssée, a-t-on dit
(1) Nous ne disons pas nécessairement écrite en'vers : V Iliade traduite en bonne prose cesse-t-elle pour cela d'être une épopée admirable ?
avec raison, furent " la Bible des Grecs " ; c'était pour eux, non seulement le livre de l'enfance, mais le livre de tous les âges : témoin Alexandre. Ils y ont puisé, avec le goût des arts et l'inspiration première de tous les genres de poésie qu'ils ont créés, les principes de ces vertus guerrières et civiques, qui ont fait d'eux le peuple le plus extraordinaire de l'antiquité.
" Le génie d'Homère semble avoir créé le monde de la littérature et des arts. L'histoire, l'éloquence, la tragédie, la comédie même sont nées de V Iliade et de V Odyssée,,. Qui pourrait affirmer qu'Eschyle, Sophocle et Euripide eussent créé d'eux-mêmes la tragédie ; Aristophane et Ménandre la comédie, Hérodote l'histoire, Démosthène l'éloquence ? Qui pourrait même prétendre que Phydias eût trouvé dans un bloc de marbre son Jupiter Olympien, si Homère ne lui eût appris comment le maître des dieux ébranlait le monde d'un froncement de ses sourcils ? "
(Menneohet, LiUérat, grecque.}
Vieil Homère, salut I De tes divins écrits Tous les talents divers empruntent leur naissance, C'est toi que l'on peignait ainsi qu'un fleuve immense, Où, la coupe à la main, venaient puiser les arts 1
(Deulle, V Imagination.)
5" Merveilleuse enfin, parce qu'il n'existe pas de poème épique, généralement reconnu comme tel, dont l'entreprise ^ . ne soit donnée comme inspirée, soutenue et accomplie par ' l'intervention de la Divinité. C'est un fait, qu'il nous suffit, pour le moment, de constater. " La grande épopée, dit Chantrel, est le récit poétique d'une action grande et mémorable, , . qui intéresse une nation ou l'humanité tout entière, et à "^(jr*^ laquelle prennent part à la fois le ciel et la terre : l'homme, la nature et la Divinité."
2. Epopée naturelle, artificielle; l'épopée moderne*— Les grands poèmes, caractérisés par l'importance de la narration, et conséquemment par l'importance au moins relative du fait raconté, sont de deux sortes : les épopées naturelles et les ppopées savantes ou artificielles. " Ce qu'on nomme épopée, dit le P. Longhaye, se présente à nous sous deux formes possibles : tableau héroïque et merveil-
leux d'une entreprise assez vaste pour intéresser à la fois le ciel et la terre : c'est l'Iliade ; synthèse grandiose d'une science particulière ou de toutes les sciences groupées autour de leur centre : c'est la Divine Comédie."
1° L'épopée naturelle est celle que nous avons définie dans le paragraphe précédent, c'est-à-dire " un récit légendaire, héroïque et merveilleux, fruit du travail collectif d'une nation adolescente, pendant la période antéhistorique de son existence. " (P. Verest.) Tels sont :
Chez les Grecs: V Iliade et V Odyssée (1) ; chez les Scandinaves, les Eddas (2) ; chez les Germains, les Niebelungenlied (3) ; chez les Francs, la Chanson de Roland (XP siècle), ainsi que les autres chansons de Gestes des trois cycles, carlovingien, breton et païen (4); chez les Espagnols, le Romancero du Cid (5).
2** Les épopées artificielles ou savantes, sont des œuvres . -(f créées par des artistes de génie dans les temps historiques, ^ c'est-à-dire de civilisation avancée, et presque toutes plus ou moins modelées sur les chefs-d'œuvre d'Homère d'abord, ensuite sur celui du principal imitateur de ce poète, Virgile.
L'épopée savante est donc un calque de l'épopée primitive. Elle risque fort, pour cette raison, de manquer de sincérité, de vraie chaleur et d'intérêt. Néanmoins, il s'est exécuté, dans ces conditions désavantageuses, à part l'Enéide : hors de France, au moins cinq chefs-d'œuvre qui font grand honneur au génie humain ; et en France même, avec une tentative méritoire d'épopée nationale en vers, deux poèmes narratifs en prose, qui resteront classiques, et que nous pouvons ranger dans le genre épique.
Virgile a essayé, dans V Enéide, de réunir les hesLutés deV Odpssée, (ch, I-VI) et de V Iliade (ch. VII-XII). Sujet : les origines troyennes de Rome. Le " pieux " Enée, après la ruine de Troie, s'échappe sur une petite flotte, emportant ses " pénates sacrés " et suivi des
(1) Voir A. Pierron, Hist. de la litt. grecque ; Levrault, Auteurs grecs ; Croiset, OHvr. cité et Hist. de la litt. gr. ; F. Deltour, Choix de more, des auteurs grecs (Delagrave.)
(2) Mennechet, Littérature moderne, 1. 1.
(3) Ibid.
(4) L. Gautier, les Epopées françaises.
(5) Mennechet, Ibid.
restes de sa nation ; sur Tordre des Dieux, il dirige sa course vers l'Italie, où il réussit à s'établir, lui et son peuple, malgré tous les obstacles. (1)
" La Divine Comédie de Dante Alighieri (1267-1321), l'œuvre maîtresse de la littérature italienne. Ce poème sublime, en trois parties, ■ l'Enfer, le Purgatoire, le Ciel, composées chacune de 33 chants, est le type unique d'un genre intermédiaire entre l'épopée savante individuelle et l'épopée naturelle. La Divine Comédie est l'expression poétique complète des croyances et des aspirations d'une époque ; son auteur est le héraut et le porte-voix de l'Italie du moyen âge, avec son mysticisme chrétien, sa philosophie scolastique et ses luttes politiques, mais au lieu de chercher ses inspirations dans la fable et la légende, il les puise dans la Foi et dans la science catholique.
Les Lusiades de Camoëns (1524-1579). en 10 chants; sujet: la découverte des Indes orientales par le Portugais Vasco de Gama. " Quelques discordances, un emploi parfois bizarre du merveilleux, y peuvent choquer un goût sévère. On n'en saurait trop admirer la mélancolie pénétrante, l'essor grandiose des idées, et cette perfection de style, cette délicieuse harmonie qui sont le secret du Virgile portugais." (Ch. Gidel.)
La Jérusalem délivrée du Tasse (1544-1595), en 20 chants ; sujet la conquête de Jérusalem par Godefroid de Bouillon et les premiers croisés. Descriptions brillantes, peintures de caractères admirables, variétés des épisodes, abondance des images, harmonie ravissante des vers : autant de qualités qui rendront aussi durable que l'humanité même l'admiration excitée par le génie du Tasse.
Le Paradis perdu de Milton (1608-1672), en 12 chants. Cette vaste composition a pour sujet la vengeance de Satan par la chute d'Adam et Eve, et pour scène les sphères célestes ; Jacques Dehlle en a fait une traduction en vers, qui n'est pas sans mérite, mais à laquelle on préfère l'interprétation en prose de Chateaubriand.
1a Messiade de Klopstock (1724-180S), en 20 chants; sujet: la Rédemption du Monde par le Messie. Cette œuvre, inspirée par la lecture de Milton, est une vraie continuation du Paradis perdu, guère plus orthodoxe, mais pleine d'imagination et enflammée de lyrisme. Klopstock est regardé, avec Goethe, Schiller et Herder, comme un des initiateurs du romantisme allemand.
La Henriade de Voltaire (16941778), en 10 chants ; sujet: luttes et triomphe de Henri IV. Ce poème a été critiqué à bien des points de vue : mélange d'histoire et de merveilleux, dans un sujet trop près de nous, il n'intéresse que médiocrement et nous laisse froids. Chateaubriand en a cependant loué les qualités de forme. " Si un plan sage, dit-il, une narration vive et pressée, de beaux vers, une
(l; Voir Levrault, Auteurs latins ; Lallier et Lantoine, Leçons de Litt. latine ; F. Deltour, Choix de more. trad. des Auteurs latins.
diction élégante, un goût pur, un style correct, sont les seules qualités nécessaires à l'épopée, la Henriade est un poème achevé." Ce beau style est passablement démodé aujourd'hui et paraît d'une monotonie exaspérante.
Les Martyrs de Chateaubriand (1768-1848), en 24 chants, sont un poème en prose. L'auteur avait développé cette thèse, dans son Génie du Christianisme : " De toutes les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres." Il a voulu en donner l'application dans les Martyrs, où il oppose le tableau de l'Eglise naissante à celui du monde païen. Les Martyrs, de même que le Télémaque de Fénelon, que nous nous contenterons de nommer ici, sont-ils l'un et l'autre de véritables poèmes épiques? Nous laissons à la critique littéraire le soin de décider cette question.
Pour ne pas laisser incomplet le bilan de la poésie épique à travers les âges, nous croyons devoir ajouter les noms suivants :
Chez les Grecs : Appollonius de Rhodes (260-188 av. J. C.) : Les Argonautiques, en 4 chants ; sujet : l'expédition de Jason et de ses compagnons en Colchide, à la conquête de la toison d'or. C'est la première tentative connue d'épopée savante ; elle contient, en eflfet, plus d'érudition que de poésie. On y remarque de jolis détails, de gracieux tableaux, mais surtout l'émouvant épisode de Médée, dans lequel l'auteur se montre, non plus antiquaire, mais vrai poète.
Chez les Latins : Valérius Flaccus (1er siècle ap. J -C, règnes de Titus et de Trajan) a laissé, sons le titre ô! Argonautiques, un poème inachevé, imité de celui d' Appollonius de Rhodes. Peu d'invention et d'originalité, cela se comprend, mais un style non dépourvu d'audace, de verve ni de noblesse.
Stace (61-96, règne de Domitien) : La Thébaïde, en 12 chants, récit de la guerre implacable que se livreront Etéocle et Polynice, les fils d'Œdipe, de sanglante mémoire; VAchill€ide, 2 chants, inachevée, qui a pour sujet les exploits d'Achille avant son départ pour la Troade, et contient des narrations agréables ainsi que des tableaux bien tracés : si la couleur est fausse, le dessin est vigoureux. Le Tasse lui a emprunté une des plus belles scènes de sa Jérusalem délivrée.
Lucain (38-65), mort à 26 ans, victime des fureurs de Néron : la Fharsale, en 10 chants, dont le sujet est le récit de la lutte de César et de Pompée. Mélange de drame et d'épopée, ce poème a quelque chose de grandiose malgré ses défauts. 11 y a dans Lucain, à travers toutes les inepties de l'inexpérience déclamatoire, un souffle de l'indignation qui inspira Tacite. C'est assez pour rendre ses vers immortels. " La Pharsale, dit un critique, est l'œuvre manquée d'un jeune homme qui pouvait devenir un grand poète.
Lucain n'a plus de foi religieuse ; il ne croit plus guère qu'aux prodiges de la magie, aux évocations, aux dieux inconnus des solitudes ; mais il croit à sa patrie, et cette foi anime son poème d'une vie fiévreuse qui fait oublier et ses déclamations et ses personnages inactifs, et les défauts de ce style gigantesque, sillonné ça et là d'éclairs d'une si singulière vigueur."
Silius Italiens (25-101, règnes de Claude, de Domitien, et de Néron) : Punica (la 2me guerre punique), en 17 chants. Ce poème, découvert en 1414, est d'un érudit plutôt que d'un vrai poète. Silius Italicus n'a que le mérite de l'exactitude historique et d'une froide élégance. Il supplée Tite-Live, mais non pas Virgile. Le sujet était pourtant grandiose et fécond. Annibal, cet Africain " au visage d'ébène, au corps de fer, à l'œil en feu," était digne de tenter un poète d'imagination. Mais le talent manquait à cet adorateur de Virgile et de Cicéron.
En France : Ronsard ; la Franciade ; Chapelain, de raboteuse mémoire, tant persécuté par Boiieau : la Pucelle d^ Orléans (,Jea,nne d'Arc) ; le P. Lemoyne : 5. Louis ; Parseval de Grandmaison (178U-1834) : Philippe-Auguste, en 12 chants; Alex. Soumet: la Divine épopée, en 12 chants, œuvre d'une belle inspiration poétique, mais dont le sujet (rédemption de l'enfer par le Christ) attira à l'auteur les censures ecclésiastiques ; sa Jeanne d'Arc renferme des parties estimables.
3*^ Epopées modernes. Si l'on s'en rapporte à la définition analysée plus haut, l'histoire de la poésie épique se termine à la Divine épopée de Soumet (1840). — Les Romantiques, Byron, en Angleterre, Vigny, Lamartine, Hugo, Leconte de Lisle, Hérédia, en France, ont compris que de nos jours, le vent n'était plus à l'épopée héroïque, impersonnelle, taillée sur le patron ancien. Aussi l'ont-ils renouvelée et transformée. Désormais, dans le fond, elle cesse d'être nationale, pour raconter les phases marquantes de la civilisation. " L'épopée, dit Lamaitine, n'est plus nationale, ni héroïque, elle est humanitaire." Les épopées modernes sont donc des poèmes narratifs, quelquefois considérables et divisés en plusieurs chanta, quelquefois très courts mais reliés entre eux par une idée générale, — évoquant certaines étapes de l'humanité, et enveloppant, sous le voile du symbolisme, une pensée philosophique ou quelque problème de la conscience humaine.
Byron : le Pèlerinage de Child Harold, le Corsaire, le Siège de
Corinthe, Lara, etc. Lamartine : Jocelyn ("1836), la Chute d'un ange (1838), deux poèmes condamnés par l'Eglise. — Vigny, le Déluge, Eloa, Moïse, la Maison du Berger, etc., parties du recueil intitulé Les Destinées, également peu recommandables. Les roman Uques sont, en général, de médiocres penseurs, et toujours de dangereux
moralistes Leconte de Lisle : Poèmes barbares. Poèmes antiques,
etc V. Hugo: La Légende des Siècles (1859, terminée après 1876) ;
celle-ci est la plus épique des épopées modernes : " c'est l'épopée de l'Humanité depuis la création, et une foule de poèmes épisodiques en font voir les stades successifs." (Levrault.) La philosophie de cette œuvre, admirable de poésie, est lamentablement puérile. " Le Progrès, la Justice, l'Ange Liberté, le Géant Lumière, la Bouche d'ombre, " etc. : autant de mots vides et d'enfantillages indignes d'un grand poète.
3. liC merTeillenx et ses espèces. — Le merveilleux est l'intervention des agents surnaturels dans les affaires humaines ; en littérature, c'est ^'influence des êtres supérieurs que le poète fait planer sur les événements qu'il raconte. — Il y a plusieurs espèces de merveilleux :
1" Le merveilleux païen^ qui a des caractères particuliers chez les Grecs, les Latins et les Germains. Une connaissance assez détaillée des diverses mythologies est ici nécessaire : nous la supposons acquise par ailleurs.
2" Le merveilleux chrétien : Création, Providence, Incarnation du Verbe, Eédemption ; — le ciel, les anges, les saints ; — l'enfer et Satan.
3" Le merveilleux féerique, on fantastique, repose sur ces idées superstitieuses qui se sont greffées à toutes les religions, sans procéder directement d'aucune : les évocations funèbres, les pressentiments, la magie, les génies, gnomes, sylphes, lutins, fées, spectres, fantômes, etc. Ce merveilleux n'est pas considéré comme épique ; on oubKe cependant qu'il en existe des exemples dans la Jérusalem délivrée (c. XIII), dans la Pharsale de Lucain et même dans l'Odyssée (c. XI). Le romantisme allemand, anglais et français, a exploité avec un grand succès de charme et d'émotion craintive, ces fantaisies gracieuses ou terribles de l'imagination populaire.
4. Hmploi dn merTeillenx ; l'opinion de Boilean ; le merveilleux allégorique; la théorie actuelle de l'épopée. — Nous l'avons dit dans notre définition, l'mter-
GENEE ÉPIQUE 137
vention de la divinité, l'emploi du merveilleux constitue l'essence même de la grande épopée, ce qui la distingue de l'histoire et du simple poème héroïque. — Cette condition, de tout temps observée en pratique, semble aussi fondée en raison. Le but de l'épopée, en effet, ce poème le plus vaste et le plus"] magnifique de tous, est d'exciter l'intérêt et l'admiration, en réunissant tout ce que la poésie offre de plus émouvant, de plus grandiose et de plus sublime. Or, le merveilleux glaitàtous les hommes, et c'est par lui que l'admiration est . portée au plus haut point et qu'elle se soutient, étant nourrie par une suite variée d'objets qui sont au même degré d'élévation. Par le merveilleux, le poète nous transporte de la terre^ au ciel, du ciel aux enfers ; il remue tous les ressorts con- v nus ; il s'empare de tout ce qui est excellent, et le fait entrer \ ou comme partie, ou comme embellissement dans l'édifice J qu'il construit. Aussi tous les poèmes regardés comme vraiment épiques, depuis Homère jusqu'à Klopstock, sont-ilsy fondés sur l'intervention sensible des êtres surnaturels.
Ici se présente une question difficile à résoudre, et que Boileau, tout en faisant erreur, a du moins nettement pos^ : il s'agit de l'emploi, ou simultané du merveilleux païen «et du merveilleux chrétien, ou exclusif de l'un ou de l'autre.
1° Pour l'épopée naturelle et primitive, le problème n'offre aucune difficulté. Le merveilleux est le fond même d'unel œuvre naïve qui répond à la foi du poète, et de ses contem-j porains, comme à celle de ses héros. On l'accepte sans répugnance et sans critique, il explique tout sans avoir besoin d'être expliqué. La question n'a donc de rapport qu'avec l'épopée artificielle, moderne, et, par conséquent, chrétienne. Ici, le merveilleux n'est plus qu'un accessoire, un ornement facultatif.
2° Boileau reconnaît que le merveilleux est nécessaire à l'épopée :
tV*" Sans ces ornements, le vers tombe en langueur, Q ^J^
La poésie est morte ou rampe sans vigueur, ^^.rj^y^^
Le poète n'est plus qu'un orateur timide, ^^^
Qu'uu froid historien d'une fable insipide.
iArt poét., ch. III.)
j' [Cela revient à ce que nous disions plus haut : le merveil-
Aeux seul est capable d'exciter et de maintenir l'intérêt et
(l'admiration à un degré supérieur. Mais le docte théoricien
se trompe, quand il ne voit, dans les divinités païennes, que
des inventions arbitraires, et lorsqu'il prend la mythologie
antique pour un système d' " ornements " à l'effet de donner
au style plus de mouvement et plus de couleur. Kien n'est
j^ plus faux : les poètes antiques croient réeUfifflent, avec leurs
Y contemporains, aux dieux qu'ils^cEantent. Homère a placé
r les dieux grecs dans ses poèmes, parce qu'ils figuraient dans
la légende troyenne, parce que ce mode d'intervention de la
divinité était dans les croyances populaires au moment où il
écrivait. C'était le temps, en effet,
où le ciel sur la terre j Marchait et respirait dans un peuple de dieux.
(Musset.)
" Le merveilleux païen fait donc corps avec les œuvres antiques. On ne saurait l'en détacher pour l'appliquer sur un sujet moderne. Il y aurait disparate et cela serait faux." (Vincent.)
Toutefois, dans des compositions secondaires, œuvres de fantaisie, le poète peut mettre en scène des croyances superstitieuses soit du passé, soit du présent, s'il se propose simplement d'en faire un tableau de mœurs. Ainsi ont fait A. Chénier, dans son fragment épique V Aveugle (Homère), V. Hugo, dans le Satyre de la Légende des Siècles, et Leconte de Lisle, dans V Enfance d'Hercule {Poèmes antiques.)
3" Boileau a tort également, lorsque, dans les réflexions qu'il ajoute à la précédente, si du moins on doit les entendre à la lettre, — il proscrit, au nom du bon goût et de la religion, le merveilleux chrétien de l'épopée :
De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles. L'Evangile à l'esprit n'offre de tous côtés Que pénitence à faire et tourments mérités ; Et de vos fictions le mélange coupable Même à ses vérités donne l'air de la fable.
Car si les mystères de la religion chrétienne ne doivent jamais être profanés dans les récits poétiques, les croyances immortelles qui s'y rattachent peuvent donner lieu à une intervention merveilleuse, soit de la Providence qui règle les événements de la vie, soit des Intelligences célestes qui servent alors de protecteurs auprès de la Divinité.
Il est vrai que le critique avait sous les yeux, dans les ouvrages de ses contemporains : Desmarets de Saint-Sorlin (Cîocis) et Chapelain (la Pucelle), un si mauvais emploi du merveilleux chrétien, qu'un esprit de sa trempe devait en être dégoûté. D'ailleurs les scrupules de Boileau étaient partagés par tous les honnêtes gens de son époque. On regardait, aux XVIP siècle, la poésie comme chose trop profane, et la religion comme aôaire trop sérieuse et trop sainte, pour que l'une se mêlât à l'autre. L'Eglise et le Parnasse étaient deux mondes à part.
On trouvera dans le Génie du Christianisme de Chateaubriand les motifs, appuyés sur une quantité d'exemples magnifiques, de la théorie contraire, et son application très heureuse dans les Martyrs de l'illustre écrivain.
4^* Mais le législateur du Parnasse a mille fois raison, s'il ne prétend condamner que le mélange ridicule et monstrueux de la mythologie avec le surnaturel chrétien. De quelque hauteur que partent les exemples de cette anomalie singulière, ils sont blâmables et pernicieux. On regrette que les plus grands poètes épiques modernes aient presque tous plus ou moins donné dans une pareille erreur.
Ainsi, dans le Faradia perdu, Satan joue un rôle qui ne peut être pris au sérieux par les lecteurs de Milton ; les phalanges infernales s'y battent à coups de canon ; Cerbère, Tantale, Méduse, etc., figurent aussi dans le poème. Le rapprochement de la fable et de la théologie chez Dante lui-même n'est pas exempt de bizarrerie. Le Tasse a eu l'inadvertance de donner à ses démons les noms des dieux infernaux et des furies du paganisme. Mais, à cet égard, nul n'a poussé plus loin l'extravagance que Camoëns dans sa Luaiade. Le but de Vasco de Gama et de ses compagnons est la propagation de la Foi. Or, leur triomphe est prédit par Jupiter; Bacchus les poursuit, mais Vénus les protège et se charge de l'entreprise. Un malentendu pareil, mais moins choquant, se retrouve dans le Télémaque de Fénelon : les dieux du paganisme y prêchent l'Evangile I
5* Le merveilleux allégorique ou 'philosophique consiste
dans l'emploi des êtres métaphysiques ou moraux, tels que la Kenommée, la Discorde, les Prières, la Paix, la Mollesse, la Mort, le Sommeil, les Grâces, les Jeux, etc. ; tels encore \ que les passions, les vertus et les vices, présentés sous une / forme visible. Rien n'est plus froid, ni par conséquent plus indigne de l'épopée, que ces dernières personnifications qui •^ ne se fondent que sur une supposition de l'esprit. Voltaire en a rempli sa Henriade : on y voit l'Envie, la Politique, l'Hypocrisie, le Fanatisme, agissant sous des figures humaines et symboliques ; mais il n'y a aucune émotion poétique au fond de ces allégories, parce que ce sont des fictions étrangères à toute espèce de croyance religieuse.
6*^ Conclusion. " Le merveilleux allégorique ne vaut rien; le surnaturel chrétien est semé d'écueils (1) et difiSciflement accepté de notre époque raisonneuse à l'excès. On peut donc se demander si l'épopée elle-même n'est pas un N genre mort, ou, du moins, si elle ne doit pas prendre une /^ autre forme mieux en accord avec notre itât-d'esprit." (C. Vincent.) — " Il semble que l'efîbrt d'une génération comme la nôtre devrait se tourner vers ces épopées sans merveilleux, mais non sans idéal, qui ont pour objet la lutte éternelle de l'homme contre lui-même et contre la nature ; les douleurs et les joies que la sensibilité lui apporte dans le commerce avec ses semblables ; le contraste entre les bornes de la réalité et les aspirations indéfinies de la raison ; l'histoire des destinées de l'humanité, de sa marche, de ses chutes et de ses progrès sur cette route qu'éclaire la foi et qu'anime chaque jour quelque découverte de la science." (2).
(1! " Il est, dit uu critique, toujours près d'offenser la sévérité du dogme ou celle du goût, tout près d'être hétérodoxe ou ridicule." (2) M. James Condamiu, La Comp. française.
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ARTICLE II
La composition épique.
1. L'invention épique : grandeur et intérêt de l'action : l'unité et les épisodes ; les personnages : mœurs et caractères. — 2. Disposition : ordonnance ou économie de l'épopée. — 3. Elocution : facture du poème, le style.
1. li'inTention épique ; grandeur et intérêt de l'action; l'anité et les épisodes ; les personnages; mœurs et caractères. — 1" " Il n'y a point, dit Marmontel, de règle exclusive sur le choix du sujet. Un voyage, une conquête, une guerre civile, un devoir, un projet, une passion, rien de tout cela ne se ressemble, et tous ces sujets ont produit de beaux poèmes. " Assurément, pourvu que l'action ou l'entreprise épique, soit grande et intéressante.
(a) Elle doit être grande, c'est-à-dire avoir assez d'éclat ou d'importance, pour fixer l'attention et justifier le pompeux agpareil^avec lequel le poète l'expose. Cette qualité est aï évidemment indispensable, qu'il est inutile de s'arrêter à le démontrer. De toutes les épopées existantes, il n'en est pas une qui ne repose sur une entreprise considérable par sa nature même, ou par la célébrité de ceux qui l'accomplissent. Dans toutes, l'action est telle, que le succès ou le revers du héros doit entraîner des conséquences favorables ou funestes à un peuple entier. Aussi, le ciel, les enfers, la terre s'ébranlent et prennent parti pour ou contre le personnage principal.
Un moyen de grandeur dans le sujet c'est de n'être pas d'une date trop récente, de ne pas être compris dans une période historique trop familière à tous les lecteurs. Le poète doit "travailler sur un fond antique "; sur un fait assez éloigné, dans le temps et dans\ l'espace, pour prêter à l'idéal, c'est-à-dire pour permettre de mêlera dans le récit, d'une manière naturelle, la vérité et la fiction. Voltaire et Lucain ont péché contre cette règle, et leurs poèmes ont eu moins de succès que s'ils l'eussent respectée. D'autres causes ont cependant contribué à faire ranger la Pharaade parmi les romans d'histoire, et à rendre la Henriade souverainement froide et ennuyeuse.
(6) Ce n'est pas assez que l'action soit grande, elle doit
être aussi intéressante, lie succès du poème dépend en grande partie d'un choix de sujet, auquel le public prenne intérêt. C'est ce qui a lieu, par exemple, lorsque celui qui en est le héros a été le fondateur, le libérateur ou le favori de sa nation ; ou lorsque le poème roule sur des actions d'éclat, qui ont été beaucoup exaltées, ou qui, par l'importance de leurs suites, sont liées de quelque manière au bien général. A cet égard, les sujets des grands poèmes épiques ont été presque toujours choisis fort heureusement. Et il est facile de voir qu'ils doivent avoir été fort intéressants pour leur siècle et pour leur pays.
Mais la principale circonstance qui donne de l'intérêt au poème épique, et qui rende cet intérêt susceptible d'être senti, non par un siècle ou par un pays seulement, mais par tous ceux qui lisent le poème, est Vart avec lequel l'auteur sait le composer. Il importe que son plan soit conçu de manière à offrir plusieurs incidents d'une nature touchante. Il ne suffit pas qu'il nous éblouisse de l'éclat des vaillants exploits, qui font la base de son récit. Il lui faut parler au cœur. Le poème peut être quelquefois imposant et terrible, mais il doit être souvent tendre et pathétique. Il faut que l'auteur sache répandre dans son ouvrage des scènes agréables et douces, d'amour, d'amitié, d'affection et de bienveillance. Plus un poème épique offre de situations propres à éveiller les sentiments de tendresse et d'humanité, plus il est intéressant. Et les passages où ces sentiments se trouvent exprimés sont toujours ceux qui plaisent le plus. Virgile et LeTasse sont remarquables à ce point de vue.
2" L'épopée, comme toute œuvre littéraire, doit avoir son unité. On distingue l'unité d'action, qui résulte d'un fait important auquel tous les faits secondaires sont subordonnés : colère d'Achille dans l'Iliade, fondation de Eome dans l'Enéide, désastre de Eoncevaux dans la Chanson de Roland ; et l'unité à* intérêt, résultant de ce qu'un personnage principal, le héros, Achille, Enée, Roland, domine à travers tous les événements du poème et les mêmes selon ses fins.
Des trois épopées ci-dessus, V Enéide est celle où l'unité d'action
et d'intérêt est le plus sensible. Virgile a choisi pour sujet l'établissement d'Enée en Italie. Or, du commencement à la fin du poème, cet objet est constamment en vue, et enchaîne toutes les parties de la manière la plus ferme et la plus intime. Il n'en est pas tout à fait ainsi dans V Iliade : cela tient à des circonstances d'exécution que l'histoire littéraire apprendra. Cl)
Stace, dans VAchilléide, a cru faussemant mettre l'unité suffisante, en racontant toute la vie de son héros. Le Tasse n'est pas exempt de reproche, lui qui, dans la Jérusalem délivrée, ne donne presque rien à faire à Godefroy. Si quelque action grande et difficile se présente, c'est Renaud, Tancrède ou Raymond qui ont tout l'honneur de l'exécution. L'absence de Renaud fait languir le siège de Jérusalem, Godefroy, délibère même s'il faut l'abandonner tout à fait ; Renaud au camp, aussitôt le courage renaît avec la victoire, et la ville est prise. C'est là une anomalie.
Il faut ensuite que les événements s'enchaînent en progression, l'action avançant et nous approchant peu à peu du dénouement. Toutefois, comme la route parcourue est immense, on comprend que sur cette route il y ait des haltes, ou que la marche se ralentisse parfois. L'étendue du poème épique veut que l'unité soit tempérée par une grande variété : de là des descriptions, des discours, des scènes, et enfin de véritables actions secondaires, appelées épisodes, plus ou moins étroitement rattachées à l'action centrale, sans être pour cela des hors-d'œuvre. Les épisodes ont pour but de charmer l'esprit qu'ils arrêtent dans sa course à travers une suite de péripéties de même nature. Ils doivent non seulement diversifier, mais orner le poème ; comme ils ne sont pas nécessaires, il faut qu'ils soient excellents.
Tels sont, dans l'Iliade, l'entrevue d'Hector et d'Andromaque, ce pur joyau de la poésie antique; dans l'Enéide, — qui compte douze émouvants épisodes, un par livre, — l'histoire de Cacus et celle de Nisus et d'Euryale ; dans la Jérusalem délivrée, les aventures de Tancrède avec Herminie et Clorinde ; et, dans les derniers chants du Paradis perdu, le tableau présenté à Adam de la suite de ses descendants.
3" Personnages et caractères. — La grandeur, l'intérêt et
(1) Levrault, Auteurs Grecs, Auteurs latins ; Pierron, Croiset, Max Egger, etc.
l'unité de l'action épique dépendent encore du choix, du nombre et du caractère des personnages.
(a) Disposons d'abord du choix et du nombre. Les personnages épiques sont de trois sortes : le héros, les acteurs principaux, les personnages secondaires ou accessoires. Tous les acteurs se partagent ordinairement sous deux drapeaux ennemis, car l'opposition à l'entreprise doit être proportionnée à son importance. Le poète, au dire des théoriciens, prendra toujours dans l'histoire le héros et les personnages principaux ; pour les autres, il pourra les créer à sa fantaisie. Enfin, le nombre des personnages est déterminé par le besoin de l'action à laquelle ils doivent tous prendre part, soit pour en faciliter, soit pour en traverser l'exécution. On ne doit donc en employer ni plus ni moins qu'il n'en faut pour arriver au but.
(b) Le caractère est une inclination naturelle et propre à chacun, qui détermine sa manière de concevoir, de vouloir, de parler et d'agir. C'est le caractère surtout qui distingue les hommes entre eux. Aussi la meilleure manière de tracer le 'portrait des personnages est- elle surtout de les mettre en scène, les faisant agir et parler de telle sorte qu'à leur ton, à leur geste, à leur langage, à leurs actions, on reconnaisse de suite leur mentalité, leurs principes, leurs vertus, leurs défauts, leurs passions, en un mot, leur caractère.
Il n'y a guère de différence entre le caractère et les mœurs. Ce mot désigne la manière habituelle — bonne ou mauvaise — de se conduire, de parler et d'agir. Les mœurs ne sont donc pas autre chose que le caractère en action, c'est-à-dire le naturel d'un chacun tel que modifié, avec le temps, sous l'influence de la raison, de» passions, de l'éducation, de l'exemple, de l'âge, du pays. Tel est né avec un mauvais caractère, et finit, à force de se vaincre, par acquérir de bonnes mœurs ; celui-ci au contraire avait un beau caractère, et l'habitude de céder à quelques penchants vicieux lui a fait contracter des mœurs qui contredisent le fond de sa nature. Au reste, quelle que soit l'inflence des causes extérieures, le caractère, résultant de la nature même des facultés intérieures et de la constitution physique de chacun, est ce qui contribue le plus à la formation des mœurs, et il reparaît toujours dans l'ensemble de la conduite, et surtout dans les mouvements spontanés.
En d'autres termes, les mœurs comprennent les passions et les
caractères. Les passions sont des instincts généraux de l'âme qui portent à agir, soit en bien, soit en mal : ainsi la crainte, l'audace, le courage, la colère, la pitié, l'amour ; les caractères résultent de la nature des passions et de leur degré d'intensité : caractère généreux, sensible, violent, dur, emporté, etc. Nous l'avons dit, les hommes se confondent par la passion, ils se distinguent par le caractère. — Les mœurs de Vépopée sont telles, que l'homme puisse y reconnaître V humanité par les passions et Vadmirer dans le caractère.
C'est dans la conception des caractères que se montre vraiment le génie, la faculté créatrice, et se déploie l'art suprême du poète épique. Il consiste à présenter selon la nature, et en même temps avec des traits originaux, les personnages qui prennent part à l'action.
Les caractères doivent être grands ou héroïques, non seulement éloignés de tout ce qui est commun et vulgaire, mais remarquables encore par des qualités nobles et élevées, qui les rendent dignes de la majesté de l'épopée :
Voulez-vous longtemps plaire, et jamais ne lasser?
Faites choix d'un héros propre à m'intéresser.
En valeur éclatant, en vertus magnifique.
Qu'en lui, jusqu'aux défauts, toat se montre héroïque.
Que ses faits surprenants soient dignes d'être ouïs ;
Qu'il soit tel que César, Alexandre ou Louis ;
Non tel que Polynice et son perfide frère :
On s'ennuie aux exploits d'un conquérant vulgaire.
(BOILEAU
Il n'est point nécessaire que les héros soient parfaits, mais \/ l'héroïsme doit se faire sentir jusque dans leurs défauts : //
Des héros de romans fuyez les petitesses : .
Toutefois aux grands cœurs donnez quelques faiblesses. <^ Achille déplairait moins bouillant et moins prompt. J'aime à lui voir verser des pleurs pour un affront. A ces petits défauts marqués dans sa peinture, L'esprit avec plaisir reconnaît la nature ; Qu'il soit sur ce modèle en vos écrits tracé.
Ressemblants, c'est-à-dire conformes aux données de l'histoire, de la fable ou de la tradition :
Qu'Agamemnon soit fier, superbe, intéressé ;
Que pour ses dieux Enée ait un respect austère :
Conservez à chacun son propre caractère.
Des siècles, des pays, étudiez les mœurs :
Les climats font souvent les diverses humeurs.
Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélie.
L'air ni l'esprit français à l'antique Italie ;
Et, sous des noms romains faisant notre portrait,
Peindre Caton galant, et Brutus dameret.
(BOILEAU
Soutenus, c'est-à-dire les mêmes depuis le commencement jusqu'à la fin de l'entreprise. Tous les caractères, soit historiques, soit de pure imagination, sont soumis à cette règle :
D'un nouveau personnage inventez-vous l'idée ? Qu'en tout avec soi-même il se montre d'accord, Et qu'il soit jusqu'au bout tel qu'on l'a vu d'abord.
(BOILEAU
Variés, sans toutefois que cette diversité nuise à l'unité d'ensemble ; — parce que le contraste soutient l'intérêt.
La plupart des héros de V Iliade ont la bravoure, mais à divers degrés et avec des qualités différentes. La valeur d'Ajax est plus farouche, celle de Diomède plus audacieuse, celle d'Hector plus dévouée, celle d'Achille terrible et foudroyante. Ulysse et Nestor se distinguent par V éloquence ; mais Nestor est verbeux, Ulysse est plein de souplesse et d'insinuation ; l'un est vieux et ne peut donner que de bons conseils, l'autre est jeune et capable d'agir.
Ces conditions s'appliquent également aux masses sur lesquelles s'exerce l'influence des acteurs. Le poète doit esquisser les caractères des divers groupes, par exemple, des nations qui composent une armée, en les diversifiant de telle sorte que l'unité soit conservée, et que chaque peuple porte la couleur nationale qui lui est assignée par l'histoire.
Enfin, nous le répétons, ce n'est pas par les descriptions oratoires, par les portraits brillants, mais par les discours, par les actions, par la conduite des personnages, que se font surtout connaître leurs caractères. Il faut donc s'attacher principalement à les faire agir ou parler d'après leurs passions.
H faut lire et relire Homère pour apprendre l'art de tracer, de varier et de faire contraster les caractères. On pourrait dire de lui, aussi bien et peut-être mieux que de Shakespeare, " qu'il est après Dieu le plus grand créateur d'êtres" L'auteur de V Iliade et de V Odyssée, en effet, a donné la vie et une vie immortelle à une foule de personnages et de héros, qui sont aussi connus, aussi réels et aussi vrais que ceux de l'histoire, et que nous voyons parler et agir chacun avec sa physionomie propre et son caractère distinctif.
3. Disposition : ordonnance on économie de l'épopée.— La disposition de l'épopée est l'ordre d'après lequel le poète doit enchaîner la série des actions particulières qui concourent à la fin de l'entreprise. La beauté et l'intérêt du poème dépendent pour le moins autant de cette ordonnance que de la conception même du sujet. Etant une " action en récit, " l'épopée aura naturellement une allure " dramatique," avec exposition, péripéties, nœud et dénouement.
1" H exposition nous met, en quelques mots, au courant du sujet. Le poète y annonce le héros qu'il va chanter, le motif et le but de l'entreprise ; il indique la cause première des obstacles qui s'opposent à son accomplissement. Voici le début de V Enéide :
Je chante les combats et cet homme pieux Qui, banni par le sort du champ de ses aïeux, Et des bords phrygiens conduit dans l'Ausonie, Aborda le premier aux champs de Lavinie.
(Trad. de Delille.) La Jérusalem délivrée :
Je chante les pieux combats et le guerrier qui délivra le tombeau de Jésus Christ. De nombreux exploits signalèrent sa prudence et sa valeur ; des travaux nombreux éprouvèrent sa patience dans cette glorieuse conquête. En vain l'enfer se souleva contre lui ; en vain s'armèrent les peuples réunis de l'Asie et de l'Afrique ; le Ciel protégea ses efforts, et il ramena sous les saints étendards ses compagnons errants.
La proposition du sujet est généralement suivie de l'invocation, qui est une prière adressée à la Muse, ai l'auteur est païen, à Dieu ou aux saints, s'il est chrétien. Au début de l'Iliade, Homère énonce, dans l'invocation même, l'objet de ses récils :
Chante, déesse, la colère du fils de Pelée, Achille, — colère funeste, qui aux Achéens causa des douleurs infinies, — efjeta à Hadés beaucoup d'âmes vaillantes, — des héros, et donna leurs cadavres en proie aux chiens et aux oiseaux de toute sorte.
O muse ! ô toi qui ne ceins point ta tête d'un périssable laurier cueilli sur l'Hélicon ; toi qui habites dans l'Olympe, au milieu des célestes chœurs ; toi dont le front est couronné d'étoiles immortelles I ô muse, allume dans mon sein une ardeur divine, enflamme mes chants; pardonne si j'orne la vérité de fleurs, et si je répands sur mes vers d'autres charmes encore que les tiens.
Tu sais que l'homme court s'enivrer des mensonges du Parnasse ; tu sais que la vérité, parée des grâces de la poésie, entraîne et subjugue les cœurs les plus rebelles. Ainsi nous présentons à un enfant malade les bords d'un vase abreuvés d'une douce liqueur ; heureusement trompé, il boit des sucs amers, et doit la vie à son erreur.
(Jérusalem délivrée.)
Chante, Muse céleste! toi qui sur le sommet sacré d'Horeb et de Sinaï inspiras ce pasteur qui, le premier, apprit à la race choisie comment le ciel et la terre sortirent du chaos... Toi surtout, Esprit- Saint, qui préfères à tous les temples un cœur pur et droit, instruismoi : toi à qui rien n'est inconnu, éclaire mes ténèbres, soutiens ma faible voix. ^^^ Paradis perdu.)
Descends du haut des cieux, auguste Vérité ;
Eépands sur mes écrits ta force et ta clarté I
Que l'oreille des rois s'accoutume à t'entendre.
C'est à toi d'annoncer ce qu'ils doivent apprendre :
C'est à toi de montrer aux yeux des nations
Les coupables effets de leurs divisions. ^^ rr --j >-
Bien loin des puériles allégories de Voltaire, et bien au-dessus du froid christianisme de Milton s'élèvent, tout droit vers le Saint des Saints, les purs et harmonieux accents du poète évangélique :
Viens, Esprit créateur, visite ma pensée ; Dans la nuit de mon cœur fais briller le vrai jour. Par toi seul toute force à l'âme est dispensée, Descends, Esprit du ciel, dont le nom est Amour ! Tout procède de toi procédant de Dieu même ; C'est toi qui de son Verbe accomplis les desseins ; Par un don gratuit tu fais la part suprême Dans l'œuvre du poète et dans l'œuvre des saints. Esprit ! toute beauté que l'on voit ou qu'on rêve, La blancheur sur le lis, dans les âmes, la foi, Le soleilaprès l'ombre et l'espoir qui se lève, Le regard d'un ami. ..c'est un rayon de toi.
Esprit I sève de tout, des chênes et des roses ;
Par toi, le bouton d'or sourit sur les prés verts ;
Par toi l'Océan gronde ; et c'est toi qui déposes
Le miel au fond des fleurs comme au fond des beaux vers ;
Sois mon âme et mon sang I et coule avec largesse.
Esprit qui fais chanter les flots, les vents, les bois I
Esprit de charité, de force, de sagesse.
Pense avec mon esprit et parle avec ma voix 1
(Laprade, Poèmes évangéUques.)
2^ Les péripéties et le nœud. — L'action épique n'a pas une marche rectiligne et uniforme. Elle doit être l'image de la vie, où le cours des événements est souvent contrarié, retardé ou précipité par d'autres événements soudains. Les péripéties y sont donc nécessaires. Ce mot, qui étymologiquement veut dire accident, aventure, désigne un fait imprévu qui vient modifier la marche du poème. Les péripéties sont des épisodes de nature spéciale (naufrage, tempête, combat, apparition merveilleuse, etc.), surgissant comme obstacles secondaires ajoutés à l'obstacle principal, et qui amènent des changements subits dans la situation ou dans la volonté des principaux personnages, des alternatives de bonne ou de mauvaise fortune.
Le nœud ou Vintrigue résulte de l'enchevêtrement des péripéties, et de ces alternatives de succès ou de catastrophe que, selon leur nature, elles font appréhender ou espérer. C'est dans le nœud que se trouve tout l'intérêt de l'épopée. Tout doit y être arrangé de telle sorte que le lecteur reste en suspens et ne sache quelle direction va prendre l'affaire ; sa curiosité est excitée, il ne consentirait pas facilement à ignorer le dénouement. (1)
L'ambassade dépêchée par les Achéens à Achille, au ch. IX de V Iliade, est le nœud du poème. Dans l'Odyssée, une tempête et les insolentes prétentions des princes voisins qui ont envahi le palais d'Ulysse, sont les obstacles qui retardent la rentrée triomphale du héros dans ses propres foyers.
Le développement du nœud se fait par le récit des événements qui concourent à le resserrer.
(1) L'Art d^ écrire, Narration, pp. 252-266.
Dans ce tableau, tantôt le poète suit l'ordre chronologique des événements (Iliade, Jérusalem délivrée) ; tantôt il se jette, dès le principe, au milieu des faits, pour dire ensuite ou faire dire à son héros ce qui a précédé (Odyssée, Enéide).
Le récit se partage en chanta, et, pour en dissimuler la longueur, le poète l'entremêle d'épisodes. Nous avons parlé des épisodes. La longueur ordinaire d'un chant ne doit pas dépasser l'espace d'une heure de lecture. Chaque chant doit offrir un tout complet se rattachant à l'ensemble. Quant au nombre de sections du poème, nous avons vu aussi qu'il est fort variable.
3° " Le dénouement est le moment où, la situation embarrassée se débrouillant, le héros du poème touche à son but et le problème posé par le poète reçoit sa solution." (C. Vincent.) Il doit être à la fois préparé et imprévu :
Que le trouble toujours croissant de scène en scène, A son comble arrivé, se débrouille sans peine.
(BOILEAU
3. £locatioii ; tactnre dn poème ; lest^e.-^l" Nous venons de voir que les épopées se partagent en sections à peu près égales, appelées chants par les poètes, et quelquefois livres par les critiques. Les poèmes épiques incontestablement reconnus comme tels, sont écrits en vers. Le Télémaque et les Martyrs font exception ; car un bon ouvrage, en somme, yest celui qui satisfait à la fois l'esprit, le cœur et l'oreille. — Les épopées grecques et latines sont en hexamètres, ainsi que la Messiade de EUopstock ; le Paradis perdu est en vers blancs ; la Divine Comédie est en tercets ; la Jérusalem et les Lusiades sont en strophes de huit vers, et les épopées françaises en alexandrins suivis. Chacune de ces formes a sa beauté particulière, et en lisant les ouvrages des grands poètes on ne se prend pas à en désirer une autre.
2" On ne peut guère définir " en blanc " nous voulons dire sans mettre une œuvre particulière sous les yeux, les qualités dont l'ensemble constitue le style épique. Aussi bien l'épopée se compose de récits, de descriptions et de discours^ et chacun de ces morceaux a son allure spéciale et ses carac-
tères individuels. Nous dirons toutefois que dans l'ensemble de ce poème, ce qui domine, c'est la force et la majesté; et, dans le détail, l'élégance, l'harmonie, la chaleur et le coloris. (1)
On trouvera tout cela, et bien autre chose encore, dans l'Enéide de Virgile : la plus parfaite des épopées savantes, et la plus imitable; ou bien dans la Jérusalem délivrée, le plus attachant par ses péripéties de tous les récits épiques, ceux d'Homère compris.
ARTICLE m Poèmes dérivés de Tépopée.
1. Le poème héroïque. — 2. Le poème narratif^et ses variétés; l'idyllerécit. — 3. Le poème héroï-comique, badin, burlesque.
1, liC poème héroïqae* — Le poème héroïque diffère de l'épopée, soit par l'absence de merveilleux, soit par la moindre importance de l'action. Eetranchez l'intervention divine, il ne reste que l'homme, le héros. Vous chantez une action belle, noble, généreuse, mais dont l'influence se borne à un petit nombre d'hommes, ou ne dépasse pas un certain laps de temps ; votre œuvre, sans rien perdre de ses mérites, n'a point l'ambition de produire un intérêt universel ; ce n'est pas une épopée.
Tel est le verdict des théoriciens. Mais on peut s'en consoler: le nom fait peu à la chose. Le poème épique, exécuté selon les strictes formules du genre, a probablement vécu pour jamais, depuis les Martyrs, qui en furent la première transformation dans le sens moderne.
On range ainsi parmi les poèmes héroïques la Pharsale dehucain et les Guerres puniques. Le modèle du genre est l'œuvre de deux poètes français, Barthélémy et Méry : Napoléon en Egypte (1828), en 8 chants, remarquable par la beauté des tableaux et la couleur descriptive : V aurore sur les plaines de Gizeh. Vinondation du Nil, le mirage, tempête à Ptolémaïs, la peste de Jaffa, etc.
(1) UArt d'écrire, pp. 150-186.
3. I^e poème narratif et ses Tariétés ; l'idylleréclt. — Le poème narratif est le récit en vers d'une action réelle ou imaginaire ; ses lois sont celles de la narration poétique.
Nous avons cité précédemment ceux de Byron, de Vigny, de Lamartine (1), d'Hugo et de Leconte de Lisle; ajoutez à cela les fragmenta épiques, légendes, ballades, des écoles romantique et parnassienne : le nombre en est considérable.
Vidylle narrative retrace dans un cadre poétique, parfois un épisode mythologique, le plus souvent un tableau des mœurs simples et paisibles des habitants de la campagne, leurs joies et leurs douleurs.
Héro et Léandre, poème grec, auteur inconnu. — La Fontaine : Philémon et Baucis — Brizeux : Histoires poétiques. — A. Guiraud :
Lepetit Savoyard Enfin ces trois purs chefs-d'œuvre : la Mireille
de Mistral, V Eoangéline de Longfellow, et Pernette de V. de Laprade.