LE GENRE DIDACTIQUE ET SES FORMES DIVERSES
Les genres poétiques que nous avons étudiés jusqu'ici, ont pour but le plaisir littéraire. Ils s'adressent à l'imagination et à la sensibilité. La poésie didactique (didaskein, enseigner, instruire) s'adresse principalement à la raison pour l'éclairer, elle a pour objet l'enseignement. Mais c'est un enseignement poétique, c'est-à-dire embelli de toutes les magnificences de l'invention et du langage, relevé par des récits, des descriptions, des élans lyriques ; en quoi il se dis-
tingue de l'enseignement purement technique. Ainsi, la poésie didactique se rattache intimement à l'épopée et au lyrisme ; elle n'emprunte à la science que ce que celle-ci offre de propre à faire vibrer d'enthousiasme une âme d'artiste et de poète. " L'objet du poème scientifique, dit le P. Verest, est le beau dans la science, ou, ce qui revient au même, la science vue par son côté esthétique." — Ce genre comprend le poème didactique proprement dit, le poème descriptif, la satire, Vépître et Yapohgue ou fable.
1. Le poème didactique : définition, règles et histoire. — 3. Le poème descriptif pseudo-classique ; la vraie poésie descriptive : tableaux en vers et exotisme. — 3. La satire et répître.^4. L'apologue ou fable : définition ; origine et histoire ; LaFontaine, le fabuliste unique.
I. lie poème didactique : définition, règles et liistoire. — Le poème didactique proprement dit est un traité dans lequel on expose en vers une suite de préceptes ; ou encore : un ouvrage en vers ayant pour objet d'instruire, en joignant à la leçon l'agrément et l'intérêt d'une composition poétique. — Il y a des poèmes didactiques sur la rétigion, sur la morale, sur les sciences naturelles, sur les arts.
Dieu avec sa toute-puissance créatrice, sa Providence paternelle et ses adorables j^erfections; V homme avec ses facultés intellectuelles et morales, son esprit et son cœur, son génie et sa pensée, sa conduite et sa vie, ses nobles et sublimes destinées ; la nature avec ses lois simples et fécondes, ses harmonies et ses beautés : voilà la matière, à jamais inépuisable, offerte aux méditations du poète didactique. En sorte que celui-ci, selon la nature spéciale du sujet qu'il choisit, a besoin, pour accomplir dignement son œuvre, de tenir tour à tour du poète lyrique, par son enthousiasme, du moraliste par la sagacité de ses observations, du savant par l'étendue de ses conceptions sur les rapports des êtres fiais et bornés avec l'Etre infini. (1)
On peut réduire à trois les règles propres au poème didactique, savoir :
1" Intérêt du sujet. Par quelle aberration le malheureux Lucrèce a-t-il dépensé tant de génie et de poésie admirable à développer la doctrine d'Epicure, aride et sèche, autant que
(1) Henri Patin, Mélanges de litt, anc. et mod.
fausse, sur l'origine du monde et de l'âme intelligente ? L'essai sur l'Homme, de Pape, est, au détriment de l'œuvre, appuyé sur l'optimisme de Leibnitz. — Mais Virgile en se proposant d'instruire le laboureur, l'a honoré, et il a élevé à l'agriculture le plus beau monument que le premier des arts agréables pût élever au premier des arts utiles. Avec plus de bonheur encore, Louis Eacine, choisissait pour thème à ses chants la Religion, a produit le chef-d'œuvre moderne de la poésie didactique, et conquis une gloire que lui eût enviée son illustre père.
2,' L'ordre et la méthode. Ces deux conditions sont ici absolument requises, non à la vérité sous une forme très stricte, mais de façon toutefois à montrer clairement au lecteur la suite et l'enchaînement des idées. Les poèmes didactiques se divisent en chants dont chacun a un titre déterminé, comme les livres ou chapitres de l'œuvre dans les écrits en prose. Il faut qu'il y ait, entre ces divisions du traité, comme dans toute composition bien faite, équilibre et "progression. (1)
On constatera, par l'analyse des Génrgiques et du poème de la Religion, avec quel art consommé Virgile et Racine le fils ont su rattacher à une idée centrale tous les développements secondaires,
de manière à former un tout harmonieux Horace est beaucoup
moins méthodique, mais il faisait un Art poétique malgré lui
Boileau a corrigé cette lacune du poète latin, en le traduisant ; mais que de labeur pour forger des transitions !
3" L'agrément. Une difiBculté à vaincre, c'est d'éviter la froideur et la monotonie ; point d'intrigue ici, pour amuser la curiosité, comme dans le drame et le poème épique. Le poète doit suppléer aux ressources qui lui manquent par l'art des détails, des descriptions vives, des peintures, des tableaux ; et c'est pourquoi, ça et là, il s'épanche en effusions lyriques, et place généralement à la fin de chaque chant un épisode, qui consiste en un récit analogue au sujet traité dans ce chant, empiétant ainsi sur Vépopée et mettant en
(1) Voir VArt cVécrire, p. 217-219 et p. 338-240-
œuvre tous les agréments de la poésie narrative : Hésiode, Lucrèce, Virgile. (1)
4" Ferfection de la forme. — Ce qui fait des Oéorgiques, le chef-d'œuvre le plus accompli de la poésie didactique, ce n'est pas seulement l'heureux choix du sujet, joint à l'art du développement et de la peinture, c'est encore et surtout la perfection de la forme ; c'est que Virgile est le plus grand styliste qui soit paru, " le premier écrivain du monde." On ne peut guère lui comparer que Sophocle.
Voici la liste des principaux poèmes didactiques anciens et modernes :
(a) Grecs : Hésiode, IX« siècle, la Théogonie, les Travaux et les Jours ; au VI% les gnomiques Sol on et Théognis, ainsi que les poètes philosophes, expliquant en vers leurs curieux systèmes cosmogo» niques ; à l'époque alexandrine, Aratus, les Phénomènes et les Pronostics, Oppien, la Chasse, (les Cynégétiques) et la Pêche (les Halieutiques).
(b) Latins : Lucrèce avec son De naturâ rerum et Virgile avec ses Géorgiques sont les plus grands poètes didactiques de Rome et peut-être de tous les temps ; Horace, par son Epître ad Pisones ; Manilius, les Astronomiques ; Columelle, de V Agriculture, dont le X^ livre est en vers.
(c) Modernes: en France, Boileau et Racine le fils, déjà nommés ; Saint-Lambert, les Saisons ; Roucher, les Mois ; André Chénier, de V Invention; Legouvé, le Mérite des Femmes; Delille, les Jardins, V Imagination, les Trois Règnes; ChênedoUé, le Génie de V Homme; enfin, à l'aurore du XX* siècle. Sully-Prud'homme, la Justice et le Bonheur, deux poèmes philosophiques étranges et puissants ; — en Angleterre, V Essai sur V Homme de Pope (1688-1744.)
2, liC poème descriptif psendo-classiqne ; la vraie poésie descriptiTe : tableaux en vers et exotisme. —
On a donné le nom de poèmes descriptifs à des poèmes didactiques pour le fond, mais dans lesquels la partie descriptive l'emporte de beaucoup sur la partie enseignante. Telles sont les œuvres de Saint-Lambert, de Eoucher et de Delille, citées plus haut. — Le XVIIF siècle fut, en France, l'époque de la poésie descriptive, et cette mode littéraire se
(I) Hist. litt. ; pour ce» deux derniers, voir surtout Lerrault, Auteurs latins.
perpétua jusqu'à la fin de l'Empire. Les traductions, médiocres d'ailleurs, des Saisons de Thomson et des Nuits d'YouBg, publiées par Letourneur, contribuèrent à cette orientation nouvelle du goût français. Mais il n'en sortit, dans le temps, qu'une série de poèmes fades et ennuyeux, dont quelques morceaux d'éclat, trop facilement séparables de l'ensemble, sont passés dans les recueils de modèles à l'usage des commençants. Ce qui manque à ces œuvres justement oubliées, c'est la passion et l'émotion humaines, c'est le lyrisme. Aussi bien, là n'est point l'origine de la vraie poésie descriptive moderne. Celle-ci est née de la prose ; elle fut préparée par J,-J. Eousseau et B. de Saint- Pierre, et appliquée, par Mme de Staël, Chateaubriand et les Eomantiques, en toute occasion, à faire ressortir Vhomme, sa vie intérieure, ses émotions, ses sentiments : soit qu'elle le peignît lui-même en traits émus, soit qu'elle représentât en couleurs éclatantes et pittoresques le décor qui l'entourait. (1)
Non content d'avoir donné le coup de grâce aux pseudoclassiques, et de les avoir écrasés, avec " les spirales de leurs périphrases ", dans une satire à jamais célèbre (2), V. Hugo ne craignit pas de s'aventurer sur le terrain même de leur défaite, et de s'essayer, à son tour, aux descriptions techniques. Ce fut chaque fois pour démontrer d'une façon éclatante que la Science et la Poésie ne sont pas vraiment des sœurs ennemies.
...Qui de nous n'a cherché le calme dans un chant I
Qui n'a, comme une sœur qui guérit en touchant,
Laissé la mélodie entrer dans sa pensée 1
Et, sans heurter des morts la mémoire bercée,
N'a retrouvé le rire et les pleurs à la fois
Parmi les instruments, les flûtes et les voix ?
Qui de nous, quand sur lui quelque douleur s'écoule,
Ne s'est glissé, vibrant au souffle de la foule,
Dans le théâtre empli de confuses rumeurs !
Comme un soupir parfois se perd dans des clameurs,
Réponse d v/n acte d'accusation, ContempL, 1. 1, Nos. 7 et 8.
Qui n'a jeté son âme, à ces âmes mêlée,
Dans l'orchestre où frissonne une musique ailée,
Où la marche guerrière expire en chant d'amour,
Où la basse en pleurant apaise le tambour ?
— Ecoutez I écoutez 1 du maître qui palpite,
Sur tous les violons l'archet se précipite,
L'orchestre en tressaillant rit dans son antre noir.
Tout parle. C'est ainsi qu'on entend sans les voir.
Le soir, quand la campagne élève un sourd murmure.
Rire les vendangeurs dans une vigne mûre.
Comme sur la colonne un frêle chapiteau,
La flûte épanouie a monté sur l'alto.
Les gammes, chastes sœurs dans la vapeur cachées,
Vidant et remplissant leurs amphores penchées.
Se tiennent par la main et chantent tour à tour,
Tandis qu'un vent léger fait flotter alentour,
Comme un voile folâtre autour d'un divin groupe.
Ces dentelles du son que le fifre découpe.
Ciel I voilà le clairon qui sonne. A cette voix.
Tout s'éveille en sursaut, tout bondit à la fois.
La caisse aux mille échos, battant ses flancs énormes,
Fait hurler le troupeau des instruments difformes,
Et l'air s'emplit d'accords furieux et sifflants
Que les serpents de cuivre ont tordus dans leurs flancs.
Vaste tumulte où passe un hautbois qui soupire I
Soudain du haut en bas le rideau se déchire ;
Plus sombre et plus vivante à l'œil qu'une forêt.
Toute la symphonie en un hymne apparaît.
Puis, comme en un chaos qui reprendrait un monde,
Tout se perd dans les plis d'une brume profonde.
Chaque forme du chant passe en disant : Assez I
Les sons étincelants s'éteignent dispersés.
Une nuit qui répand ses vapeurs agrandies
Efface le contour des vagues mélodies,
Telles que des esquifs dont l'eau couvre les mats ;
Et la strette, jetant sur leurs confus amas
Ses tremblantes lueurs largement étalées,
Retombe dans cette ombre en grappes étoilées... (1)
Les parnassiens se sont complus aussi à dépeindre avec beaucoup d'art et le plus objectivement possible, les choses les plus diverses dont la vue et, souvent, la simple description des voyageurs ou des archéologues, avaient fait sur eux une impression profonde. Exotisme et archéologie : c'est ainsi que Th. Gautier, Leconte de Lisle et Hérédia ont reconsti-
(1) Les Rayons et les Ombres, XXXV.
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tué et déployé sous nos yeux, en des tableaux d'un relief extraordinaire, les paysages de l'Orient, les déserts de l'Afrique, l'Inde primitive, l'Hellade antique, l'époque des Césars romains, etc.
PAYSAGE d'Egypte.
A l'horizon que rien ne borne, Stérile, muet, infini, Le désert, sous le soleil morne, Déroule son linceul jauni.
Au-dessus de la terre nue, Le ciel, autre désert d'azur, Où jamais ne flotte une nue, S'étale implacablement pur.
Le Nil, dont l'eau morne s'étame D'une pellicule de plomb.
Luit, ridé par l'hippopotame.
Sous un jour mat tombant d'aplomb.
Et les crocodiles rapaces Sur le sable en feu des îlots, Demi-cuits dans leurs carapaces Se pâment avec des sanglots.
(Th. Gautier.) les éléphants.
Le sable rouge est comme une mer sans limite,
Et qui flambe, muette, affaissée en sou lit.
Une ondulation immobile remplit.
L'horizon aux vapeurs de cuivre où l'homme habite.
Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus Dorment au fond de l'antre éloigné de cent lieues, Et la girafe boit dans les fontaines bleues. Là-bas, sous les halliers des panthères connues.
Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile L'air épais, où circule un immense soleil ; Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil, Fait onduler son dos dont l'écaillé étincelle.
Tel l'espace enflammé brûle sous les cieux clairs. Mais tandis que tout dort aux mornes solitudes, Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes, Vont au pays natal à travers les déserts.
D'un point de l'horizon, comme des masses brunes, Ils viennent, soulevant la poussière, et l'on voit, Pour ne point dévier du chemin le plus droit. Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.
Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine ; Sa tête eît comme un roc, et l'arc de son échine Se voûte puissamment à ses moindres efforts.
Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche. Il guide au but certain ses compagnons poudreux ; Et, creusant par derrière un sillon sablonneux, Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.
L'oreille en éventail, la trompe entre les dents. Ils cheminent, l'œil clos. Leur ventre bat et fume, Et leur sueur, dans l'air embrasé, monte en brume ; Et bourdonnent autour mille insectes ardents.
Mais qu'importent le soleil et la mouche vorace, Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé I Ils rêvent, en marchant, du pays délaissé. Des forêts de figuiers où s'abrita leur race.
Ils reverront le fleuve échappé des grands monts, Où nage en mugissant l'hippopotame énorme, Où, blanchis par la lune et projetant leur forme. Ils descendront pour boire en écrasant les joncs.
Ainsi pleins de courage et de lenteur, ils passent
Comme une ligne noire, au sable illimité.
Et le désert reprend son immobilité
Quand les lourds voyageurs à l'horizon s'effacent.
(Leoonte de Lislb.)
3. lia satire et l'épître.-- D'après Quintilien et Boileau, la satire, qui nous a semblé plutôt une variété du lyrisme, est un poème destiné à instruire, et fait conséquemment parti du genre didactique :
La satire en leçons, en nouveautés fertile.
Sait seule assaisonner le plaisant et l'utile,
Et, d'un vers qu'elle épure aux rayons du bon sens,
Détromper les esprits des erreurs de leur temps.
L'ardeur de se montrer et non pas de médire Arma la vérité du vers de la satire.
(Art poétique')
Vépître est une pièce de vers, un discours en vers qu'on adresse à quelqu'un, sur un sujet didactique ou de fantaisie. C'est un genre créé par Horace; on n'en trouve aucune trace, avant lui, dans les littératures de Grèce et de Eome. — Comme la lettre en prose, l'épître poétique embrasse tous les sujets et prend tous les tons (1). Ce qui la caractérise, c'est, de même, l'abandon, le charmant laisser aller de la conversation intime. Horace, qui en offre naturellement les plus parfaits modèles, y qualifiait son langage de " sermones repentes per humum, entretiens terre à terre " et sa poésie de " musa pedestris, muse pédestre."
On distingue : 1*^ Les épîtres familières, qui ne diffèrent des vraies lettres, c'est-à-dire de la correspondance ordinaire, que par le vers et les autres agréments de la poésie ; 2" les épîtres littéraires, philosophiques et morales^ qui n'ont de la lettre que la forme. L'art consiste, ici, à donner à la pensée abstraite ou philosophique une forme concrète, imagée, pittoresque, et, quand le sujet le comporte, touchante. (2)
Horace, nous l'avons dit, a donné le modèle du genre (3). Les Héroïdes d'Ovide sont moins des lettres qu'un cadre ingénieux aux
fictions mythologiques Ausone, le fastueux poète de Bordeaux,
dont S. Paulin de Noie fut le disciple et l'ami En France : Christine de Pisan, Clément Marot, Voiture, Boileau, Voltaire, Gresset, Sedaine, M.-J. Chénier ; enfin, au XIX* s., Fontanes, C. Delavigne, Musset, et Lamartine.
4. li'Apologne on fable : définition ; origine et histoire; liaFoiitaine, le fabnligte nniqne. — l'^ L'apologue ou fable est un petit récit allégorique qui contient une vérité morale facile à saisir sous la transparence du voile dont elle est couverte. L'allégorie (4) consiste à dire une chose pour en faire entendre une autre. Or, dans la fable, l'intention allégorique est double : (a) Le poète s'adresse à l'homme sous le couvert des animaux, auxquels, sans altérer leurs mœurs ni leur physionomie propres, il prête nos qualités et
ri) VArt d'écrire, pp. 275-276.
(2) Ajoutons, pour compléter, l'épître dédicatoire qui est une lettre en vers par laquelle on fait hommage d'un ouvrage à quelqu'un.
(3) Voir Levrault, Auteurs latins.
r4) UArt d'écrire, p. 112-113.
nos défauts. La Cigale et la Fourmi sont des symboles, l'une du prodigue, l'autre de l'économe. (6) Ces fictions tendent à mettre en lumière une leçon de vie pratique. Les cigales n'ont rien à attendre de la charité des fourmis. Par conséquent, chacun ne doit compter que sur soi. (Vincent.) — Aussi bien la fable est un poème essentiellement didactique ; elle a pour objet de nous instruire d'une manière agréable et détournée.
Les fables ne sont point ce qu'elles semblent être :
Le plus simple animal nous y tient lieu de maître j
Une morale nue apporte de l'ennui ;
Le conte fait passer le précepte avec lui :
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire.
(La Fontainb.)
2" La fable, originaire de l'Orient, où la pensée revêt si volontiers la forme allégorique, a pris partout racine. Elle est humaine. La Bible en offre des exemples : le plus ancien apologue connu se trouve au Livre des Juges : Les Arbres qui veulent élire un roi ; celui du prophète Nathan {la Vigne de Kahoth) s'adressait à David, qui en comprit fort bien le sens figuré. (1) Chez les Grecs, Hésiode introduit deux apologues dans son curieux poème des Travaux et des Jours : le Rossignol et le Milan, le Cheval et le Bœuf. Or, Hésiode était un oriental ; de même le Phrygien Esope, dont la vie est si peu connue, mais que l'on considère comme l'inventeur du genre. On sait que les Fables publiées sous son nom sont en prose et dépourvues de tout appareil littéraire. Il était réservé à un Latin, à Phèdre, affranchi d'Auguste, de donner à l'apologue l'extérieur d'une composition poétique. Il en fit un récit agréable, avec des intentions satiriques. Les fabulistes français du moyen-âge et de la Eenaissance le prendront pour modèle, en le surpassant par la prestesse, la légèreté de la narration et la fine malice
du Figuier.
du trait final : le Lion et le Bat de Marot, le Loup la Lionne et le Mulet de Eégniers.
3" Enfin LaFontaine vint... La Fable appartient à LaFontaine comme la comédie à Molière, et plus encore ; car il en est la personnification même. C'est toujours de lui qu'on parle, ce sont les inépuisables richesses de son œuvre que l'on détaille, lorsqu'on veut exposer la théorie du genre dans toute sa perfection. Son génie a transformé la fable. " L'apologue didactique d'Esope, narratif de Phèdre, narratif et satirique des conteurs du moyen-âge, devient, avec lui,
Une ample comédie à cent actes divers,
Et dont la scène est l'univers. •'"'^
Hommes, dieux, animaux, toiii Y fait quelque^ôlej Jupiter comme un (autre;
" Chacune de ses fables est un drame en raccourci, et l'ensemble, un théâtre d'une richesse incomparable, varié comme la nature elle-même.
" Toutes, en effet, ont une architecture dramatique : exposition, actes, péripéties, nœud, dénouement ; dialogue, caractères rapidement, mais finement analysés et bien vivants ; décor formé par la nature, " un clair ruisseau," •' les humides bords du royaume des vents," " le thym et la rosée " ; ressouvenir du chœur antique, par la façon dont le poète intervient, à chaque instant, pour nous dire ses impressions et nous faire ses confidences. (1)
" Ce drame revêt toutes les formes, farce, comédie, tragédie, drame épique {Le Chêne et le Roseau), lyrique {Les deux Pigeons), pièce à thèse sur l'esprit des bêtes, contre l'astrologie, comédie littéraire sur ceux qui ont le goût difficile.
" Quant à la moralité, à l'exemple de Molière, le poète la laisse le plus souvent se dégager elle-même du spectacle." (2)
(1) ■' Le plus grand changement qu'il ait fait dans la fable consiste en ce que, dans le récit sec et bref des anciens, d'où la personne de l'auteur est toujours absente, il s'est introduit lui-même, avec son humeur, son esprit, ses sentiments, ses idées, son allure, et comme le ton de sa voix et son geste."
(2) C. Vincent, Théorie des genr. litt.
CHAPITEE II