CHAPITRE III
1. Définition et division.— 3. Inscription et épitaplie.— 3. L'épigramme cliez les Grecs ; V Anthologie. — i. L'épigramme latine et moderne.— 5. Le madrigal.
1. Définition et diTision. — On donne le nom de poésies fugitives à des pièces de peu d'étendue qui expriment soit une pensée saillante, soit un sentiment de l'âme, soit un trait d'esprit. Ce sont des fleurs poétiques écloses isolément, mais qui ont assez de grâce et de parfum pour être conservées. -" On appelle ces poésies fugitives, dit LaHarpe, parce qu'elles semblent s'échapper avec la même facilité, et de la plume qui les produit, et de la main qui les recueille." Cependant quelques unes sont restées ; la délicatesse ou la malignité des pensées jointe au fini artistique de la forme les a fait vivre plus longtemps que de grands poèmes.
Les principales espèces de poésies fugitives peuvent se partager en trois groupes : 1*^ Le sonnet, le rondeau, la ballade, le triolet, le lai, et le virelai ; 2° U inscription, Vépitaphe, l'épigramme et le madrigal ; 3" V énigme, le logogriphe, la charade et l'acrostiche.
De ces trois groupes nous éliminerons le premier, qui se compose des pièces de vers à forme fixe, dont il a été traité au chapitre de la versification ; et le troisième, qui ne comprend que des jeux d'esprit connus de tout le monde et sans rapports appréciables avec la critique littéraire.
3. Inscription et épitaplie. — L'inscription consiste en quelques vers gravés sur un édifice, un monument, temple, colonne ou fontaine, au bas d'un tableau, d'un portrait, d'une statue, soit pour transmettre à la postérité la mémoire de quelque événement, soit pour faire connaître aux passants ou aux lecteurs un fait, une personne ou une chose. Clarté, justesse, précision lapidaire : telles sont les qualités de l'inscription, qui ne peut être que parfaite ou insignifiante.
Ex. : Sur une fontaine du Château de Rambouillet ;
Vois-tu, passant, couler cette onde Et s'écouler incontinent?
Ainsi fait la gloire du monde, Et rien que Dieu n'est permanent.
(Malherbe.)
Vers faits par Boileau, pour être mis au bas du portrait de son arûi Eacine :
Du théâtre français l'honneur et la merveille, Il sut ressusciter Sophocle en ses écrits ; Et, dans l'art d'enchanter les cœurs et les esprits, Surpasser Euripide et balancer Corneille.
Distique inscrit par Scribe sur la porte de sa maison de campagne :
Clairs ruisseaux, vers gazons, près de ces bords fleuris, Le plus que vous pourrez, retenez mes amis.
Au bas d'une estampe représentant des patineurs :
Sur ce mince cristal l'hiver conduit leurs pas ;
Le précipice est sous la glace :
Telle est de nos plaisirs la légère surface.
Glissez, mortels, n'appuyez pas.
(FUMARS.)
Sur une fontaine :
Comme de son urne épanchée, La source en se cachant laisse couler ses flots. Qu'ainsi coulent vos dons répandus à propos ;
Mais que la main reste cachée.
(BOTIFFLKRS.)
Pour le portrait de Dom Calmet, le pieux et célèbre commentateur de l'Ecriture Sainte :
Des oracles sacrés que Dieu daigna nous rendre,
Son travail assidu perça l'obscurité.
Il fît plus : il les crut avec simplicité.
Et fut par ses vertus digne de les entendre.
(Voltaire.)
JJépitaphe est une inscription destinée à être placée sur
un tombeau ou sur un monument funéraire. Elle fait connaître le nom du défunt et indique habituellement l'époque de sa mort, son âge, sa position sociale ; elle fait aussi l'éloge de ses qualités, elle exprime les regrets qu'inspire sa perte. Le mérite d'une épitaphe est la concision — avec la vérité ; faite pour être lue en passant, elle doit présenter un sens clair, précis et très facile à découvrir. — Le latin et le grec sont plus aptes que les langues modernes à condenser deux ou trois idées saillantes dans un très petit nombre de mots. Eschyle composa lui-même l'épitaphe qui fut gravée sur son tombeau ; le poète n'y rappelle que sa gloire de soldat :
Sous cette pierre gît Eschyle, fils d'Euphorion. Né à Athènes, il mourut dans les plaines fécondes de Gela. Au bois si fameux, au bois de Marathon, au Mède à la flottante chevelure, de dire s'il fut vaillant : ils l'ont vu !
Celle de Sophocle ressemble, dit P. de Saint- Victor, "aune pluie de fleurs versée par la main d'un peuple : "
Rampe paisiblement, ô lierre I sur le tombeau de Sophocle; couvre le, dans le silence de tes rameaux verdoyants ! Que partout on voie éclore la tendre rose ; que la vigne chargée de raisins courbe ses grappes délicates autour de son mausolée, pour honorer la science et la sagesse de ce poète harmonieux, aimé des Muses et des Grâces.
Dans la sienne, d'une simplicité admirable, Virgile résume sa vie et son œuvre.
Mantua me genuit, Calabri rapuere, tenet nunc Parthenope. Cecini pascua, rura, duces.
J'ai vécu sans nul pensement, Me laissant aller doucement A la bonne loi naturelle ; Et je m'étonne fort pourquoi La mort daigna penser à moi Qui jamais ne m'occupai d'elle.
(Mathurin Régnier, 1573-1613.)
Jean s'en alla comme il était venu, Mangea le fonds avec le revenu, Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien sut le dispenser: Deux parts en fit dont il soûlait passer L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
(La Fontaine.)
Il a vécu, tantôt gai comme un sansonnet, lour à tour amoureux, insoucieux et tendre, Tantôt sombre et rêveur, comme un triste Clitandre ; Un jour, il entendit qu'à sa porte on sonnait :
C'était la Mort. Alors, il la pria d'attendre Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet. Et puis, sans s'émouvoir, il s'en alla s'étendre Au fond du coflFre froid où son corps frissonnait.
Il était paresseux, à ce que dit l'histoire ;
Il laissait trop sécher l'encre dans l'écritoire ;
Il voulut tout savoir, mais il n'a rien connu...
Et, quand vint le moment où, las de cette vie.
Un soir d'hiver, enfin, l'âme lui fut ravie,
Il s'en alla, disant : «Pourquoi suis-je venu? »
( GrÉRARD DE NeRVAL. )
Que n'a-t-on songé à inscrire ce petit chef-d'œuvre sur la tombe de l'infortuné poète !