‹ Poétique et rhétoriqueChapitre 45 sur 92 · li'épigramiiie chez les Grecs ; l'Anthologie · texte numérisé non relu

li'épigramiiie chez les Grecs ; l'Anthologie

Pour les Grecs, l'épigramme ne fut à l'origine, comme son étymologie l'indique {épi, sur, graphein, écrire), qu'une inscription, d'abord en prose, puis, en vers, qu'on gravait sur les monuments, les statues, les tombeaux et les trophées, pour perpétuer le souvenir d'un héros ou d'un événement. Alcée, Simonide et Platon même, composèrent des épigrammes remarquables par leur grâce exquise et leur élégante brièveté. Toutes ne parvinrent pas à l'honneur auquel on les destinait ; mais elles se conservèrent dans la mémoire et les manuscrits des lettrés. Insensiblement elles s'étendirent à d'autres objets et se transformèrent en petits poèmes existant par eux-mêmes, formant un genre, la poésie épigrammatique.

Celui qui le premier rassembla en un recueil ces inscriptions fictives et d'autres petites pièces, roulant sur les sujets les plus divers, en y joignant les siennes, fut le poète Alexandrin Méléagre. Vers 95 av. J.-C, il publia une Anthologie (guirlande ou couronne poétique), disposée alphabétiquement d'après les lettres initiales de chaque morceau, sans avoir égard ni à l'auteur, ni au sujet. Les noms de 45 poètes de différents siècles y figurent, avec celui de Méléagre. D'autres anthologies furent faites dans la suite, grossissant d'âge en âge le recueil primitif. Au IX® siècle de notre ère, le moine Planude les réunit toutes ensemble, et l'Anthologie des épigrammes grecques comprend aujourd'hui 4,500 pièces de vers. (1) Voici quelques échantillons de ces jolis riens.

A PiNDARE.

Autant la trompette l'emporte en éclat sur la flûte plaintive, autant ta lyre eflace toutes les autres ; ce n'est pas en vain que sur tes lèvres enfantines un fauve essaim jadis, ô Pindare, posa ses rayons parfumés. J'en atteste le dieu du Ménale, Pan au front cornu oubliant ses pipeaux agrestes pour chanter tes vers.

(Antipater de Sidon.^

INSCRIPTION POUR ÊTRE GRAVÉE 1 l'eNTRÉE d'tîNE GROTTE.

Etranger, que tes membres fatigués s'étendent ici. De doux murmures agitent le feuillage ; une source vive bruit à tes pieds, pendant l'ardeur du jour. Etanche ta soif, ô voyageur, et goûte le repos jusqu'au coucher du soleil. , . , ^^ .

r j -^ {Ajjyt A, jemme-poète.)

Le Figuier au passant.

Passant, fais une grâce au très cher Démocrite, Va, dis-lui de ma part que son figuier l'invite A tâter d'un régal d'ambroisie et de miel. Fruit de mon suc laiteux et des larmes du ciel. Dru, crevassé, déjà butiné par l'abeille. Qu'il vienne tôt cueillir la figue nonpareille, Ou quelque maraudeur, enfant, merle goulu, M'aura pillé, sous l'œil du gardien vermoulu, Priape insoucieux qui tout le jour sommeille. S'il tardait d'accourir, il chercherait en vain Le don que je réserve à son gosier divin.

— ^— (LÉONIDAS DE TaRENTE.)

(1) F. Dehèque, Anthologie grecque, avec traduction et notes, 3 vol., Paris, 1863. — Voir aussi Phil. Chasles, Utudes sur V Antiquité ; Sainte-Beuve, Etude fur Méléagre, Portr. Contemp., t. III.

Au GÉNIE DU LIEU.

Un arpent de terrain que le soc égratigne, Aride, caillouteux, une inféconde vigne, Un filet d'eau courante, un bœuf poussif et vieux. C'est le lot que m'a fait la largesse des dieux, Lors tu ne recevras de Staton qu'une gerbe D'épis grêles et noirs, et qu'une grappe acerbe, Ma dîme de misère, ô génie envieux.

(Apgllgnidas.) Glauous.

Le passeur de Thasos, Glaucus nonagénaire, Qui, toujours sommeillant, gouvernait son esquif D'une main sûre, entre la rive et le récif. Ne s'est plus réveillé ; la Parque débonnaire L'a frôlé de son aile immobile à son bord. Les Pêcheurs ont trouvé leur camarade mort, Halé le vieux débris marin sur le rivage Et brûlé tout d'un temps la barque et l'équipage. C'est ainsi que Glaucus, Nestor des bateliers, Frustrant l'âpre Charon du prix de son passage, Dans sa vieille compagne aux agrès familiers Fit de Thasos au Styx le reste de son voyage.

(Antiphile.) Epitaphe d'un enfant.

Charon, passeur des morts, vois d'un œil pitoyable Le fils de Cyniras trébuchant sur le sable, A l'écart du troupeau qui se presse à l'envie. Au seuil de ses quatre ans, le Parque l'a ravi Sans qu'il ait eu le temps de lier sa sandale. Il voudrait bien courir vers la barque fatale. Mais, frileux, il ne sait où poser son pied nu. Bon nocher, tends la main au petit inconnu.

(DioDORE DE Zonas.)

Epitaphe de huit frères Spartiates.

Prompte au premier appel des trompettes d'airain

Demainète équipa ses huit fils pour la guerre.

Les huit, frappés au cœur, sont morts sur le terrain,

Chéris des dieux, pleures des anciens. Et la mère,

Sereine ensevelit l'heur de ses derniers jours,

Sous un même tombeau les guerriers et les armes,

Et son thrêne d'adieu fut, sans cris et sans larmes :

« Sparte, je suis heureuse, ils sont tiens pour toujours. »(1)

(DiOSOORIDS.)

(1) Traduction du Père André Brémond, Eiud. relig. année 1909.

5. li'épi gramme latine et moderne. — Avec Catulle, chez les Latins, l'épigramme commence à prendre une allure satirique^ tout en se ressentant encore de l'élégante imitation des Grecs. Martial en aiguisa la pointe, en rendit les effets plus rapides et plus piquants : et c'est sous cette forme qu'elle a pénétré dans les littératures modernes.

Les épigrammes de Martial (48-101) s'élèvent à plus de 1500; il les a jugées lui-même, et la postérité n'a rien à rectifier à cet arrêt :

Sunt bona, sunt qusedam mediocria, sunt mala multa. Quœ legis hic : aliter non fit, Avite, liber.

Je t'offre, ami lecteur, au livre que voici, Du bon, du médiocre et du mauvais aussi.

Tu riras de l'aveu ; n'importe.

Hé I quel livre est fait d'autre sorte ?

Son recueil est une mine où la plupart des épigrammatistes modernes ont puisé sans la tarir.

La qualité caractéristique de l'épigramme, sous cette nouvelle forme, — une satire en raccourci, — c'est la finesse ; c'est je ne sais quoi d'inattendu qui frappe par sa naïveté ou sa malice. Cette qualité doit se concentrer surtout dans la trait préparé ordinairement par ce qui précède.

L'iLIADE ET LA MÉDECiyB.

Un médecin m'envoya son fils pour qu'il apprit chez moi les belles-lettres. Dès que l'enfant sut "chante la colère " et " fit d'innombrables mauz, " et le vers qui suit ces deux-là: " précipita aux enfers beaucoup d'âmes valeureuses, " le père ne l'envoya plus à mes leçons. Et, dès qu'il me vit : " Mon ami, dit-il, je te remercie ; mais mon fils peut apprendre cela chez moi ; car je précipite aux enfers beaucoup d'âmes, et je n'ai nul besoin, pour cette besogne, d'un professeur belles-lettres."

(Lucien, dans l'Anthologie.)

A sa Judith, Boyer, par aventure, Etait assis près d'un riche caissier ; Bien aise était, car le bon financier S'attendrissait et pleurait sans mesure.

« Bon gré vous sait, lui dit le vieux rimeur ;

Le beau vous touche, et ne seriez d'humeur

A vous saisir pour une baliverne. »

Lors le richard, en larmoyant lui dit :

« Je pleure, hélas 1 pour ce pauvre Holophernp,

Si méchamment mis à mort par Judith I »

(Raoink.)

Un certain sot de qualité Lisait à Saumaise un ouvrage, Et répétait à chaque page :

Ami, dis-moi la vérité.

Ennuyé de cette fadaise :

Ah ! monsieur, répondit Saumaise, J'ai de bons auteurs pour garants Qu'il ne faut jamais dire aux grands De vérité qui leur déplaise.

(Caillt.)

A la pièce de Cléopâire, Où fut l'aspic de Vaucanson, Tant fut sifflé qu'à l'unisson Sifflaient et parterre et théâtre Et le souffleur oyant cela, Croyant encor souffler, siffla.

(Lebruk.)

Lebrun, d'un vol audacieux.

Sort souvent de son hémisphère ; Mais quand il plane dans les cieux, Il n'aperçoit plus sa grammaire.

(DOMEBOUE.)

Si Charles, par son crédit, M'a fait un plaisir extrême.

J'en suis quitte. Il l'a tant dit Qu'il s'en est payé lui-même.

(Mme db Campan.)

Sur le Dr Charcot, le virtuose de l'hynoptisme.

Dédaignant les choses frivoles.

Pour les femmes pris de pitié.

Il rendit complètement folles Celles qui l'étaient à moitié.

(le Figaro) (1)

(1) On trouvera d'autres exemples d'épigrammes mordantes dan» VArt d'écrire, pp. 66, 99, 135 et 154.

6. LtC madrigal. — Le madrigal (chant de berger, d'après l'italien, ou chant du matin^ selon l'espagnol) est un petit poème de quelques vers, une épigramme adoucie, " un bon mot de deux rimes orné, " mais dont la pointe caresse et ne blesse jamais, un compliment délicat et spirituel, tendre pour l'ordinaire, surtout s'il s'adresse à une dame.

A un roi étranger venu en France.

Un roi qu'on aime et qu'on révère A des sujets en tous climats ; Il a beau parcourir la terre, Il est toujours dans ses Etats,

(Champfort.)

Ce ruisseau sous tes pas cache au sein de la terre Son cours silencieux et ses flots oubliés ; Que ma vie inconnue, obscure et solitaire Ainsi passe à tes pieds I

Aux portes du couchant le ciel se décolore, Le jour n'éclaire plus notre aimable entretien ; Mais est-il un sourire aux lèvres de l'aurore Plus charmant que le tien ?

(Chateaubriand.)

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