CHAPITRE I
1. Définition de l'éloquence. — 2. But de l'éloquence. — 3. Beauté et prestige de la i^arole publique. — 4. Qualités de l'orateur. — 5. Définition, origine et utilité de la rhétorique. — 6. Les divers genres d'éloquence. — 7. Le discours ; division de la rhétorique .
1. Définition de réloqnence. — V éloquence est un don et un art : comme don, c'est la capacité d'être ému ; comme art, c'est la faculté de disposer et d'exprimer ses idées et ses sentiments de manière à communiquer l'émotion.
1" Un don. L'éloquence est essentiellement le don d'être ému. L'homme éloquent est celui dont la pensée vient du cœur avant de passer par le cerveau et d'être exprimée par la voix. Quintilien l'a dit : " Pectus est quod disertos facit, c'est le cœur qui rend éloquent." Il n'y a pas d'éloquence sans émotion éprouvée et communiquée. La force du raisonnement, l'habile disposition des parties, la convenance du langage, ne caractérisent pas l'éloquence : car toutes ces qualités peuvent se trouver réunies sans produire l'éloquence ; l'élément caractéristique, c'est l'émotion du cœur et qui pénètre le cœur. Si vous n'êtes pas remué, dites hardiment, quel que soit le talent de l'orateur, qu'il n'a pas atteint l'éloquence.
La définition reçue, qui fait de l'éloquence " l'art de persuader," n'est donc ni complète, ni exacte. Elle n'indique qu'un résultat
ÉLOQUENCE ET EHÉTORIQUE 221
accidentel que d'autres causes peuvent produire, et non V effet essentiel de la puissance oratoire. Car on peut persuader sans être éloquent et rester éloquent sans persuader. " J'ai entendu bien des discours, a dit un homme d'Etat anglais (Shéridan), qui m'ont fait changer d'opinion, mais de vote, jamais I "
2° Un art. Considérée comme un art l'éloquence est la faculté d'exprimer ses idées et ses sentiments de manière à communiquer l'émotion. Il ne suf&t pas, en effet, que l'orateur soit capable de s'émouvoir, il faut encore qu'il puisse faire partager à d'autres ses impressions. Il faut qu'il soit capable de conduire son sentiment, sa pensée et les mots qui les traduisent de telle sorte que ces mots eux-mêmes portent à l'auditeur l'émotion de celui qui parle. Et cela est proprement de l'art. L'art, en effet, c'est plus que le don naturel ; c'est, ici, le don auquel s'ajoute le procédé, c'est le don augmenté par des règles qui le mettent en valeur. Ainsi comprise, l'éloquence a été justement définie: la faculté d'agir sur les cœurs et sur les volontés par la parole.
2. But de l 'éloquence. — L'on voit donc que si l'éloquence sa reconnaît surtout à l'émotion que l'orateur communique à l'auditeur, elle n'en a pas moins pour but d'agir sur l'homme tout entier, son esprit, son cœur, sa volonté. Elle agit sur les esprits en les instruisant; sur les cœurs, en remuant leurs passions ; sur les volontés, en les entraînant à l'action.— Instruire, émouvoir et persuader : telle est le triple but de l'éloquence.
Notons dès maintenant la différence qui existe entre convaincre et persuader. Convaincre, c'est prouver qu'on a raison, c'est faire reconnaître une proposition par V intelligence. Persuader, c'est la faire admettre pleinement par la volonté, c'est faire dire à l'auditeur ou au lecteur non seulement : " Cela est juste, cela est utile,
cela doit être " (conviction), mais : " Je le veux " (persuasion)
•' Il semble, dit LaBruyère, que la logique est l'art de convaincre de quelque vérité, et l'éloquence, un don de l'âme, lequel nous rend maîtres du cœur et de l'esprit des autres, qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur persuadons tout ce qui nous plaît."
3. Beauté et prestige de la parole publique. — Tous les hommes ont reçu du Créateur, avec la parole, la faculté
de communiquer leurs pensées et leurs sentiments à leurs semblables; mais l'orateur seul est capable d'opérer la persuasion " en grand '* sur une multitude assemblée. Nul n'a exprimé en termes plus splendides que Cicéron, dans son livre de VOj^ateur, le prestige extraordinaire que donne l'éloquence :
Nihil mihi prsestabilius videtur quàm posse dicendo tenere hominum cœtus, mentes allicere, voluntates impellere quo velis, unde autemvelis,deducere. Eîtec unares in|omni libero populo,maximèque in pacatis tranquillisque civitatibus, prœcipuè semper floruit, semperque dominata est. Quid enim est aut tàm admirabile, quàm ex infinité multitudine hominum existere unum, quid id, quod omnibus naturâ sit datum, vel solus vel cum paucis facere possit ? aut tàm jucundum cognitu atque auditu, quàm sapientibus sententiis gravibusque verbis ornata oratio et perpolita ? aut tàm potens tàmque magnificum, quàm populi motus, judicumreligiones, senatûs gravitatem, unius oratione converti ? Quid tàm porro regium, tàm libérale, tàm munificum, quàm opem ferre supplicibus, excitare afflictos, dare salutem, liberare periculis, retinere homines in civitate ? quid autem tàm necessarium, quàm tenere semper arma, quibus vel tectus ipse esse possis, vel provocare improbos, vel te ulcisci lacessitus ?
Kien ne me semble plus beau que de pouvoir, par la parole, captiver l'attention des hommes assemblés, charmer les esprits, pousser ou ramener à son gré les volontés. Chez tous les peuples libres, dans tous les Etats calmes et tranquilles, les hommes éloquents ont toujours été puissants et honorés. Est-il un plus admirable spectacle que de voir dans une multitude immense, s'élever un homme qui, par un privilège qu'il possède seul ou qu'il partage avec un petit nombre, sait se faire une puissance particulière d'une faculté naturelle à tous ? Quoi de plus agréable à l'esprit et à l'oreille qu'un discours embelli par la noblesse de l'expression et la sagesse de la pensée ? Quel magnifique pouvoir que celui qui soumet à la voix d'un seul homme les passions de tout un peuple, la religion des juges et la majesté du Sénat 1 Est-il rien de plus grand, de plus généreux, de plus noble, que de secourir les suppliants, de relever ceux qui sont abattus; d'arracher ses concitoyens à la mort, au péril ; de les maintenir dans le plus sacré ae leurs droits ? Enfin quoi de plus précietix que d'avoir toujours prête une arme redoutable, pour se défendre soi-même, défier les méchants, ou repousser leurs attaques ?...
4. Qualités de l'orateur.— 1° Le don. Le talent oratoire est d'aDord un don ; c'est la faculté naturelle, antérieure à tout exercice, départie à quelques hommes privilégiés, de maîtriser les cœurs par la parole. Le don oratoire, suppose
croyons-nous, trois choses : (a) Une sensibilité pénétrante et communicative, aussi prompte à " s'extérioriser" qu'à s'émouvoir avec chaleur ; (6) Une certaine fluidité du discours, une facile abondance de paroles, une aptitude innée à trouver sans effort l'expression orale, juste et heureuse de ses idées et de ses sentiments; (c) Un extérieur imposant ou du moins sympathique, joint à un organe sonore, vibrant, musical.
Tel était, si l'on en croit l'histoire, Périclès, Sa tenue lui avait fait donner par ses compatriotes le surnom d^ Olympien. "Ses paroles, dit Aristophane, sont des tonnerres et des foudres dont la Grèce est ébranlée." Belle appréciation, que Chénier a traduite en des vers connus de tous :
Ici de Périclès La voix, l'ardente voix, de tous les cœurs maîtresse. Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce.
Ainsi donc, on naît orateur comme on naît musicien, peintre, sculpteur ou poète. Tel homme naturellement éloquent peut n'avoir jamais pensé à mettre en œuvre son talent de la parole :
Souvent un Cicéron, un Virgile sauvage Est chantre de paroisse ou juge de village.
(Delille.)
En revanche, nombreux sont les orateurs qui ne sont pas éloquents. L'axiome antique, si souvent répété : Nascuntur poetae, fiunt oratores, n'est peut-être pas d'une entière exactitude. L'inspiration nécessaire aux poètes n'est pas moins indispensable aux orateurs. Sans élan naturel, sans pouvoir sympathique sur les hommes, on ne sera jamais qu'un orateur médiocre. Enfin, s'il y a des règles pour l'art oratoire, il y en a aussi pour l'art poétique.
La vérité, c'est que l'orateur diffère du poète, non par la nécessité d'une formation, aussi indispensable pour l'un que pour l'autre, mais par la nature de cette formation. L'orateur s'occupe des réalités et des intérêts vivants ; le poète poursuit l'idéal et l'imaginaire. Forcé de remuer des passions terrestres, le premier n'est pas libre de s'élancer vers les hauteurs sereines où les poètes planent avec tant de fierté et de
grâce facile. Il faut, pour mener les hommes, des raisons solides, des arguments humains. C'est à ce point de vue que l'art de l'orateur constitue un enseignement plus complet que l'art du poète, plus susceptible d'être borné dans les limites et soumis à des lois doctrinales : fiunt oratores.
2° La vertu. Caton définissait l'orateur : " Vir bonus dicendi peritus, un homme de bien habile à parler " (1) ; et Fénelon a dit : " L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour le vérité et la vertu. "
Cette définition, qui fait de la vertu la condition de l'éloquence, a été combattue, il est vrai, par des inductions tirées de la vie des orateurs les plus éloquents : la pusillanimité de Démosthènes, les faiblesses politiques et autres de Cicéron, la vénalité et la débauche de Mirabeau, l'exemple d'un Shéridan ivrogne notoire, d'un Fox joueur efîréné, etc. Mais ces arguments ne sont que spécieux. Ils ne prouvent qu'une chose, c'est que l'homme est " ondoyant et divers," selon le mot de Montaigne, et, que souvent il se contredit. Lorsque l'éloquence se produit dans tout son éclat, on peut dire avec assurance que l'âme qui l'exprime est maîtrisée par le sentiment du patriotisme, de la justice, de la vertu ou de la religion. (Gérusez.)
J)onc encore, pour que la passion ne l'aveugle et ne l'égaré jamais, pour qu'en même temps il conserve aux yeux de la foule le prestige et l'autorité, qui sont les grands moyens de la persuasion, l'orateur doit offrir dans sa personne le modèle d'un caractère noble et fortement trempé ; il faut que " la droiture, la bonne foi, le désintéressement, la sincérité, l'amour de la patrie et de la justice, toutes les vertus sans lesquelles un orateur n'est qu'un avocat, nourrissant sa pensée et soutiennent son accent." (2)
3** L'intelligence et l'instruction. " Les problèmes soulevés par l'intérêt général sont aussi multiples qu'ardus. Pour les résoudre et faire triompher la vraie solution, il ne faut pas seulement un esprit pénétrant, il faut encore des connaissances positives très étendues et très solides." (Verest.)
Ces connaissances comprennent :
(i) Mot rapporté par Sénèque l'Ancien, Controv. (3) Taine, Essai stir Tite-Live.
(a) Des idées générales. Nous entendons par là, d'abord, ces idëes, mères de toutes les autres, celles que donne une forte éducation intellectuelle, religieuse, morale et esthétique, ce trésor de vérités fondamentales accumulé durant les années laborieuses du cours d'études classiques. Le vrai, le beau, le bien, la philosophie, la religion, la morale, l'art et ses diverses manifestations : tels sont les sommets sur lesquels la pensée de l'orateur doit résider comme dans son domaine habituel, se fortifier, et d'où elle descendra, à l'occasion, tout armée, sûre d'elle-même, vers les foules,
" Ces notions-principes seront la source où votre esprit viendra sans cesse puiser et recouvrer des forces nouvelles. Sous vos idées les plus diverses, les plus éloignées en apparence de cette source génératrice, transparaîtra malgré tout, l'élément inspirateur qui leur assurera l'équilibre, la beauté et la raison." (1)
Nous voulons dire ensuite les mêmes vérités primordiales, telles que les ont formulées et condensées les grands penseurs de tous les temps et de tous les pays : lois, définitions, assertions, opinions, etc., recueillies par la lecture^ approfondies par l'analyse, discutées et éclaircies par la dissertation, et qui constituent, pour l'homme appelé à parler en public, un outillage et un arsenal. (2)
(b) Des idées particulières : connaissances étendues, embrassant l'histoire, la littérature, les sciences, etc. (3) ; surtout, notions précises, renseignements exacts, documentation nourrie ; en un mot, compétence véritable de l'orateur dans les matières que sa profession, ses inclinations ou les circonstances l'amèneront à traiter au barreau, en chaire, à la tribune, devant une assemblée quelconque.
Si \& politique vous attire, étudiez-la non pas dans les journaux, mais dans l'histoire, dans les discours des hommes d'état, dans les traitée d'économie sociale. Si vos préoccupations vous vouent au commerce, puisez dans les statistiques et dans les rapports tout ce qui est capable d'éclairer votre opinion. Si une science, une industrie, un art, accaparent votre attention, consacrez-leur vos veilles,
(1) S. Roudès, V Orateur moderne.
(2) VArt d'écrire, pp. 52-53, 196-204, 266-270.
(3) Ibid. pp. 220-223.
examinez-en toutes les faces, leurs avantages et leurs lacunes, les amélioratTons qu'on y peut apporter, les modifications qui s'imposent, etc. (1)
4P Enfin la puissance de la parole, c'est-à-dire le style, la diction et Vaction (2), choses qui sont précisément l'objet de la Rhétorique. (3)
j 5. Définitioii, origine et utilité de la rliétoriqne.
— La rhétorique est un recueil de règles sur l'art de parler ou d'écrire avec éloquence, c'est-à-dire d'une manière persuasive. On peut encore la définir : l'ensemble des préceptes relatifs à l'éloquence, l'art de composer des discours oratoires, et, dans le cas où l'on ne serait pas appelé soi-même à parler en public, on peut dire qu'elle est la science des procédés dont se servent les orateurs pour parler devant les hommes assemblés et les persuader.
La rhétorique est une science d'observation tirée de l'étude de l'esprit humain (4) et des chefs-d'œuvre de l'éloquence : elle est à l'éloquence ce que les poétiques sont à la poésie, ce que la logique est au raisonnement. Elle est fille de l'art qu'elle enseigne, et elle lui prête de nouvelles forces par ses principes et sa méthode. En effet, elle perfectionne et développe les dons de la nature, elle donne plus d'assurance et de fermeté it la pensée, au raisonnement, au langage. Par un privilège de sa raison, l'homme fait mieux les choses qu'il fait avec la conscience de son but et de ses moyens, avec l'intelligence précise de ce qu'il veut faire. Au surplus, la rhétorique permet de reconnaître et d'apprécier les mérites des écrivains de talent, de juger les ouvrages d'esprit et de
(1) Roudès ouvr, cité.
(2) La diction et Vaction. " Tout orateur cligne de ce nom est un homme éloquent, mais tout homme éloquent n'est pas un orateur. En effet, à côté de l'éloquence oratoire il y a l'éloquence de V écrivain. Toutes deux emploient les mêmes moyens, à la diction et l'action près, mais cette différence est radicale, car on peut affirmer, sans exagération, que la grande force de l'orateur réside dans le débit. " (Verest)— Voir VArt d^écrire, pp. 11-15.
(3) Nous compléterons ces idées à l'article des mœurs oratoires..
(4) 'L'Art d'écrire, p. 191.
se rendre compte des impressions qu'ils produisent (1). Enfin le soin que des hommes éminents, à l'exemple de Cicéron et d'autres, ont donné à l'étude des procédés qu'elle enseigne, prouve que ce n'est pas une science frivole. (2)
•' Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude, et pour trafiquer de la parole ; c'est un ait très sérieux, qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à soutenir les lois, à diriger les opérations publiques, à rendre les hommes heureux."
(FÉNBLON, Lettre à V Académie.)
^ 6. L.es divers genres d'ëloqueoce. — La rhétorique, avant toute analyse des règles de l'art oratoire, établit la division de l'éloquence en genres distincts, suivant Vobjet du discours (3) ou suivant le lieu dans lequel on les prononce.
Aristote a divisé l'éloquence en trois genres de causes, comme il suit : 1'^ le genre démonstratif, dans lequel on approuve ou l'on blâme, et qui contient les éloges et les panégyriques ; 2** le genre délihératif, dans lequel on discute sur les partis à prendre, et qui embrasse les harangues politiques ou militaires ; 3° le genre judiciaire, comprenant, comme son nom l'indique très clairement, les discours du barreau.
Ce partage correspond à celui des grands objets de la pensée : le bon et l'utile (délihératif) ; le vrai ou le juste (judiciaire) ; le beau ou son contraire (démonstratif).
La division moderne est fondée sur la nature des lieux où parle l'orateur ; moins entière et moms solidement établie en principe que celle des anciens, elle offre l'avantage d'une grande simplicité. Elle distribue en quatre genres d'éloquence l'art oratoire ; l'éloquence de la chaire, de la tribune, du barreau et l'éloquence académique, d'apparat ou didactique. On peut faire une cinquième classe pour les harangues
(1) Par exemple, comment goûter dans ses détails l'éloquence de Démosthène, de Cicérou, de Bossuet, si l'on ignore la composition d'un difscours, la nature des divers arguments et la façon de les présenter ?
(2) VArt d'écrire, Préface, p. XL
(3) On entend par objet du discours toute question susceptible d'être traitée par la parole.
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militaires ; mais l'objet de ces harangues est tel, qu'il est possible d'assimiler l'éloquence militaire à l'éloquence de la tribune.
Sans doute chacun de ces genres d'éloquence a ses règles particulières ; mais ces règles tiennent d'une manière spéciale à la pratique de ces mêmes genres. La rhétorique, au moins la rhétorique classique, se borne à établir les principes qui conviennent à la généralité des discours oratoires.