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s'expose sans fruit, et qui n'a pour but que la réputation et les vains applaudissements des hommes. Je parle d'une hardiesse sage et réglée, qui s'anime à la vue des ennemis, qui, dans le péril même, pourvoit à tout et prend tous ses avantages.
{Or. funèbre de Turenne.)
Qu'est ce que la religion ? Une philosophie sublime qui démontre l'ordre, l'unité de la nature, et explique l'énigme du cœur humain ; le plus puissant mobile pour l'homme de bien, puisque la foi le met sans cesse sous l'œil de la Divinité, et qu'elle agit sur la volonté avec autant d'empire que sur la pensée ; un supplément de la conscience qui commande, affermit et perfectionne toutes les vertus, établit de nouveaux rapports de bienfaisance sur de nouveaux liens d'humanité ; nous montre dans les pauvres des créanciers et des juges, des frères dans nos ennemis, dans l'Etre suprême un père ; la religion du cœur, la vertu en action, le plus beau de tous les codes de morale, et dont toua les préceptes sont autant de bienfaits du Ciel.
2° L'énumération cms parties ou accumulation (1) n*est souvent, comme dan^cet exemple de Maury, qu'une définition développée^ëile consiste à indiquer les différentes parties d'un tout, à moptrer les différentes faces d'un sujet, pour en tirer des arrui|fents favorables à sa cause. Tantôt elle s'appuie sur lauKteon (2) ; tantôt elle s'adresse de préférence à l'imaginadonl^ à la sensibilité (3) : toujours pour amener la persuasioi
Chateanbri|5â nous fait l'énumération suivante des merveilles de^ome au temps de Dioclétien.
Que de fois j'ai visité ces thermes ornés de bibliothèques, ces palais, les uns déjà croulants, les autres à moitié démolis pour servir à construire d'autres édifices 1 La grandeur de l'horizon romain se mariant aux grandes lignes de l'architecture romaine ; ces aqueducs qui, comme des rayons aboutissant à un même centre, amènent les eaux au peuple-roi sur des arcs de triomphe ; le bruit sans fin des fontaines; ces innombrables statues qui ressemblent à un peuple immobile au niilieu d'un peuple agité ; ces monuments de tous les âges et de tous les pays ; ces travaux des rois, des consuls, des césars ; ces obélisques ravis à l'Egypte, ces tombeaux élevés à la Grèce ; je ne sais quelle beauté dans la lumière, les vapeurs et le dessin
- (1) Ibid, pp. 227-228 ; autres exemples, pp. 55-56, 68 et 82.
(2) 'L'Art d'écrire, p. 163.
(3) Ibid,, p. 165.
des Montagnes ; la rudesse même du cours du Tibre ; les troupeaux de cavales demi-sauvages qui viennent s'abreuver dans ses eaux ; cette campagne que le citoyen de Rome dédaigne maintenant de cultiver, se réservant de déclarer chaque année aux nations esclaves quelle partie de la terre aura l'honneur de le nourrir ! Que vous dirai-je enfin ? Tout porte à Rome, l'empreinte de la domination et de la durée.
{Les Marlyrs.)
3'^ Le genre et l'espèce, source féconde d'arguments, consistent à étendre au genre ce qui est vrai de l'espèce ; ou bien à faire descendre jusqu'à l'espèce les observations relatives au genre. q^ Ce lieu commun est surtout propre au genre judiciaire, où l'avocat cherche à prouver que l'espèce, qui est en question se rattache au genre déterminé par lui. "Le raisonnement du genre à l'espèce, et réciproquement, n'est qu'une sorte d'énumération par laquelle on conclut des parties au tout {induction), ou du tout à l'une des parties {déduction)." (Vincent.)
Le genre et l'espèce sont aussi désignés par les rhéteurs sous les noms de thèse et d'hypothèse.
Cicéron démontre que le poète Archias personnellement est digne d'éloge. Donnant ensuite plus d'essor à son éloquence, il fait un magnifique éloge de la poésie et des lettres en général. Il passe de l'hypothèse â la thèse.
Bossuet, après avoir loué la bonté en général, descend ensuite à l'éloge de la bonté de Condé. Il passe de la thèse à V hypothèse,
* 6. Ija comparaison, les contraires, les choses qui répugnent entre elles.^^l" La comparaison sert de base à un raisonnement, parce qu'en comparant des choses de nature analogue, en rapprochant des semblables^ on peut conclure du plus au moins, du moins au plus {à fortiori), et du semblable au semblable {à pari). Ex. :
Du plus au moins : — Si Jésus-Christ, innocent et saint, a souffert les humiliations et les outrages les plus injustes, pourquoi nous, ses disciples, ne supporterions-nous pas les mêmes épreuves ? ^^ £>u moins au plus : — Si une mère aime ses enfants jusqu'à l'imi^juolation et au pardon des injures qu'elle en aurait essuyées, com- " ment Dieu ne nous aimerait-il point et ne nous pardonnerait-il ^ point nos forfaits, lui créateur du cœur des mères ?
234 EHÉTORIQUE
A simili: — Les avocats usent fréquemment d'une sorte d'argument comparatif, lorsqu'ils invoquent les précédents ou la jurisprudence du tribunal devant lequel ils plaident. Le tribunal a rendu tel jugement, dans une affaire en tous points semblable à celle qui lui est soumise. Il doit donc, en l'espèce, décider de même, s'il ne veut pas se déjuger. "'
Bourdaloue (dans son Carême) veut faire sentir combien est déraisonnable et inconséquent l'incrédule qui nie la Providence.
Il croit qu'un Etat ne peut être bien gouverné que par la sagesse et le conseil d'un prince. Il croit qu'une maison ne peut subsister sans la vigilance et l'économie d'un père de famille. Il croit qu'un vaisseau ne peut être bien conduit sans l'attention et l'habileté d'un pilote. Et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée, ce royaume dans l'ordre et dans la paix, il conclut sans hésiter qu'il y a un esprit, une intelligence qui y préside. Mais il prétend raisonner tout autrement à l'égard du monde entier ; et il veut que, sans Providence, sans prudence, sans intelligence, par un eff'et du hasard, ce grand et vaste univers se maintienne dans l'ordre merveilleux où nous le voyons. N'est-ce pas aller contre ses propres lumières, et contredire sa raison ?
Cette comparaison contient une preuve évidente et victorieuse.
La comparaison, les métaphores suivies, le parallèle et les exemples, sont aussi bien des sources fécondes de développement.
Nous donnerons plus loin la célèbre comparaison de Bossuet : " La vie humaine est semblable à un cliemin... — Voici pour le présent, une brillante énumération, composée de métaphores engendrées d'une similitude initiale et liées les unes aux autres : Melchior de Vogiie décrit ses impressions à Kome :
Ici, les idées se lèvent de partout, comme les vols de corneilles qui tourbillonnent au-dessus des ruines ; elles nichent dans les monuments antiques, se reposent sur les larges têtes des pins parasols, descendent à l'horizon des crêtes de la Sabine : idées pieuses qui montent des autels, idées funèbres, qui s' ébattent swe les cyprès, et sur l'océan des dalles tumulaires ; idées d'art, envolées des tableaux et des statues; idées historiques, blotties àa,ns chaque trou de mur le soir, à la paix tombante, elles sortent en foule, elles emplissent le ciel, jusqu'à l'heure où elles se rassemblent toutes sur ce dôme de Saint-Pierre, qui émerge seul, aux dernières clartés, de la ville ensevelie dans l'ombre.
Autre belle série de rapprochements, extraite d'un discours de Lamartine, à l'occasion d'une exposition d'horticulture :
La culture des fruits et des fleurs sont les séductions qui ont, dans tous les âges, attaché l'âme des hommes de pensée au spectacle de la nature.
Vous citeraisje Pythagore, qui imposait à ses disciples d'aller adorer Vécho dans les lieux agrestes ; Scipion à Linternes ? Dioclétien, renonçant à l'empire du monde pour aller cultiver ses laitues dans ses jardins de Salone ; Horace, à Tibur ? Cicéron, à Tusculum ou sous ses orangers de Gaèta ? Pline, décrivant pour la postérité le plan de ses allées encadrées de bois, et donnant le catalogue de ses arbres taillés en statues végétales ? ïhéocrite, sous ses châtaigniers de Sicile ? Gessner, sous ses sapins de Zurich ? Mad. de Sévigné, dans son jardin des Rochers ou dans son parc de Livry, immortalisant son jardinier dans ce mot touchant d'une de ses lettres, qui vaut à lui seul un mausolée : " Maître Paul, mon jardinier, est mort ; notre jardin en est tout triste ! " Et, plus près de nous, Montesquieu, dans les larges allées de son château de la Brède ? Bufion, à Montbard?,..
Je ne m'arrêterais pas, s'il fallait citer tous les hommes illustres qui ont laissé leur souvenir dans les jardins... Tant la nature reprend sa place dans les existences mêmes qui paraissent les plus étrangères aux simples et pures jouissances du sol et du cultivateur I
Z^" Les contraires : ce lieu consiste à faire ressortir une chose par son rapprochement avec la chose contraire, à mettre en regard d'une idée d'autres idées absolument différentes.
Ainsi Eousseau veut faire valoir les charmes de la retraite :
" Je n'irais pas me bâtir une ville à la campagne, ni mettre au fond d'une province les Tuileries devant mon appartement ; sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique... "
Nous avons vu que, dans les définitions, on a souvent recours aux contraires.
^' 3" Les choses qui répugnent : lorsque deux faits paraissent inconciliables, il y a apparence, si l'un est prouvé, que l'autre n'existe pas. C'est une sorte de réduction à l'absurde.
Si un homme fait outrage aux autels, à la sainteté du lien conju-
gai, à la décence, à la probité, et puis vient crier : Patrie, patrie I ne le croyez pas ; c'est un hypocrite de patriotisme et un mauvais citoyen : il n'y a de bon citoyen que l'honnête homme.
(Sylvio Pkluoo.)
7. lies circonstances, les antécédents et les conséquents, la cause et les eftets.-ll" Les circonstances (1) peuvent être telles que leur concours rende le fait contesté probable ou invraisemblable ; cet argument constitue en quelque sorte le fond de l'éloquence judiciaire. ^^^^
Milon ne pouvait songer à attaquer Clodius. Il était dans une voiture, enveloppé d'habits embarrassants, accompagné de sa femme et des nombreuses esclaves qui la servaient, etc.
2'' Les antécédents et les conséquents, c'est-à-dire les préliminaires du fait et le fait lui-même, dont le rapprochement peut mettre sur la trace du coupable. Lieu fort utile dans l'éloquence du barreau ; ainsi un homme n'est pas connu seulement par le moment de sa vie qui passe, mais bien par sa conduite et ses démarches avant et après l'événement qui est l'objet de la cause.
3 La cause et l'effet sont des circonstances d'une grande valeur pour l'éloge ou pour le blâme.
Fléchier, pour montrer qu'il est difficile d'être victorieux et humble tout ensemble, comme le fut Turenne, énumère les effets de la victoire sur l'âme humaine : — " Les prospérités miUtaires causent dans l'âme je ne sais quel plaisir qui l'occupe et la remplit tout entière,,."
Montesquieu fait l'éloge de l'ancienne Kome en rappelant les
causes de sa grandeur: — "Lorsque la domination de Kome était bornée dans l'Italie, la république pouvait facilement subsister. Tout soldat était également citoyen..."
Massillon attaque et condamne l'ambition par ses effets: — •' De
l'ambition naissent les jalousies ; et cette passion si basse et si lâche est pourtant le vice et le malheur des grands..."
Ce genre d'argument est encore, et par excellence, un procédé de développement ; il suppose une pénétrante faculté
(1) VArt cfèonre, pp, 230-234.
d'analyse, et donne comme résultat l'amplification du discours par voie d'expolition et d'énumération. (1)
Ts. Les lieux extrinsèques : autorités ou té moi* gna^es; les lieux tbéologiqnes. — On entend par lieux extrinsèques les sources d'arguments pris en dehors du sujet et qui reposent tous sur l'autorité. On les appelle aussi, de ce chef, autorités ou témoignages. Les uns sont principalement du domaine de la jurisprudence et appartiennent en propre à l'éloquence du barreau : la loi, les titres, la renommée ou Yopinion publique, le serment et les témoins. D'autres peuvent être invoqués par l'orateur en quelque circonstance que ce soit. Ce sont : 1", Les principes reçus de tous à priori, les vérités de sens commun ; tels les principes de la loi naturelle.
Il est une loi non écrite, mais innée, une loi qui dit que tout moyen est honnête pour sauver nos jours, lorsqu'ils sont exposés aux attaques et aux poignards d'un brigand et d'un ennemi. f i»^'
(Pro Milone.)V^ .
*" 2" Les proverbes, si on les cite à propos et sans abus. ^^'V'j, ' 3" Les citations empruntées aux écrivains célèbres, > si ^ elles viennent à propos, si on les emploie sobrement, ne contribuent pas peu à orner le discours et à renforcer les preuves. (2)
4" Enfin, nous l'avons déjà dit, les exemples et les traita historiques ont une merveilleuse efficacité pour persuader.
" Ayez des vertus et vous aurez de l'influence." Cette espérance est consolante, sans doute : il faut être doué d'une belle âme pour douter ainsi de la possibilité du mal, et n'avoir en perspective que la récompense de la vertu ; mais si des espérances si flatteuses ne sont que des erreurs, notre devoir à nous n'est-il pas de réveiller le ministre sur le bord de l'abîme où il s'endort, bercé sur ses vertueuses illusions ? " Ayez des vertus et vous aurez de l'influence," nous dit-il. Eh I grands dieux 1 quels sont donc les siècles, quels
(1) L'Art d'écrire, pp. 336-238.— On remarquera que tous les lieux oratoires se ramènent aux circonstancei* .
(3) L'Art d'écrire, pp. 53-53, et 133-136, allusion et appUcaiim.
sont les peuples dont il a étudié l'histoire ? Chez qui a-t-il trouvé ces hommages rendus à la vertu ? Est-ce l'antiquité qui lui a offert ce tableau enchanteur ? Est-ce Athènes, qui proscrivait son plus vertueux citoyen, parce que son peuple était importuné d'entendre toujours vanter le juste Aristide? Athènes qui laissait périr le vainqueur de Marathon au fond d'un cachot, qui chassait Thémistocle, qui envoyait la mort au lieu de la couronne aux généraux vainqueurs, aux Arginuses ; qui tuait la vertu même en faisant boire la ciguë à Phocion et à Socrate ? Est-ce Rome, l'ingrate Rome, qui n'eut pas les os de Scipion? A qui, dans cette ville infâme, étaient réservées l'influence et les faveurs populaires ? Aux Grracques, à Marius, à Catilina, à Clodius, à César (César le plus vicieux des Romains avant d'en être le plus grand) : Caton était réduit à se déchirer les entrailles, et Brutus tombait sur son épée en reniant la vertu.
Et si de ces grands peuples je descends jusqu'à nous, trouverai-je des tableaux plus consolants ? Et si j'ouvrais les annales de la Révolution ?... Le ministre a donc eu le bonheur de vivre loin du monde depuis vingt-sept ans ? Il n'a donc pas connu les hommes qu'il était destiné à gouverner ? Qui donc a-t-il vu monter au Capitole ? Qui donc a-t-il vu monter à l'échafaud ? Ah I j'aime à croire qu'au moment où, dans la Chambre des députés, il prononçait ces inconcevables paroles, si tout à coup les portes de la salle se fussent ouvertes, et que, du haut de la tribune où il parlait, ses regards fussent tombés sur la place fatale, sur la place du crime, j'aime à croire que sa voix aurait expiré sur ses lèvres, la vérité lui serait apparue, et à la lueur de son flambeau, il aurait lu sur les pavés en traits sanglants et ineffaçables : « Non ce n'est point ici-bas, c'est dans un séjour plus élevé que la vertu doit s'attendre à recevoir sa récom-
P®^^®- " (Fitz-JameS; Sur la loi d'élection, 1817. )
I Naturellement, chaque science a ses lieux qui forment la source spéciale où eUe puise ses arguments. Ainsi Melchior Canus, évêque des Canaries, a publié au XVP siècle, un ouvrage important sur les lieux théologiques. Comme la théologie se fonde en grande partie sur l'autorité, les principaux Ueux où elle cherche ses arguments sont VEcriture Sainte, la Tradition, l'autorité de l'Eglise romaine et des Souverains Pontifes, les décisions des Conciles généraux et le témoignage des Pères. On peut y joindre les raisonnements basés sur ces diverses preuves, appelés arguments de raison. (1)
(1) Sur l'utilitë et la façon d'user des lieux oratoires, voir VArt d'Ecrire, p. 149, au bas, pp. 191, 232, au bas, et 234.
9. Lies formes on modes d'arguments ; argamentation on dialectiqne : principes dn raisonnement oratoire.— Nous avons vu jusqu'ici quelle est la nature des preuves et comment les trouver ; il nous reste à dire sous quelle forme les présenter et comment les enchaîner.
L'argumentation est le développement de la preuve, explicatio argumenti, dit Cicéron ; elle lui donne de la vie et de la force. Son but est de rendre évident ou vraisemblable ce qui est douteux, à l'aide du certain, C'est l'art de convaincre, l'art d'arriver au vrai ; on l'appelle aussi dialectique ou raisonnement oratoire. ^
L'argumentation repose sur trois principes : la déduction, Vinduction^ Vautorité. V ''La déduction conduit d'un principe général à une conclusion particulière : tel est le syllogisme, dont nous parlerons plus loin. La déduction engendre la certitude. 2''' L'induction opère sur le jugement par voie d'analogie. Le rapport habituel de certains faits nous amène à supposer que le même enchaînement a dû ou pu se reproduire. L'induction produit le vraisemblable, 3° L'autorité agit selon le degré de confiance que nous portons au témoignage. Elle opère la croyance.
De ces trois motifs, la déduction se suffit à elle-même, elle emporte le jugement ; l'induction et l'autorité, avec le secours de la passion, déterminent la décision.
10. Mécanisme dn raisonnement : le syllogisme et ses espèces. — La forme type et complète d'un argument est le syllogisme. (1) Le point de départ du syllogisme doit être une de ces vérités rationelles sur lesquelles les esprits sont d'accord, ou un axiome fondé sur l'expérience, ou bien un fait particulier, attesté soit parle sentiment intime, soit parle témoignage des hommes (la majeure.)
Le principe du raisonnement une fois posé, on établit une seconde proposition (mineure) qui doit être également une
(1) Il faut de toute nécessité, pour le présent, avoir sous les yeux ou bien fixés dans la mémoire, les éléments de logique précise's dans notre manuel de VArt d^ écrire, pp. 47-53.
vérité reconnue ou un fait incontestable, et, à l'aide de cette seconde proposition, on en tire une troisième du principe que l'on avait posé (conclusion ou conséquence ).
'* Pour l'homme qui veut convaincre, dit le P. Longhaye, il est indispensable, non pas certes de parler en syllogismes, mais de savoir au préalable réduire à cette forme maîtresse le fond et le plan de ses démonstrations."
Le syllogisme oratoire, outre qu'il transpose à son gré les termes du raisonnement ou l'ordre des propositions, supprime quelquefois ce que l'intelligence de l'auditeur peut suppléer {enthymême ), et plus souvent en orne et développe à mesure, par accumulation, chacune des parties (épichérème). " Les syllogismes, dit Balmès sont les nerfs et les os du raisonnement. Sachons les revêtir de chair et leur donner les formes gracieuses de la vie."
1*^ Transposition des termes. L'ordre le plus naturel à l'orateur ou à l'écrivain, c'est de poser d'abord la conséquence, puis de la justifier en la rattachant à un principe :
Il ne se faut jamais se moquer des misérables, Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux ?
( La Fontaine. )
Quoi I fille de David, vous parlez à ce traître ?
Vous soufirez qu'il vous parle, et vous ne craignez pas,
Que du fond de l'abîme....
( Athdlie. )
Nul n'est à sa place dans un Etat où le prince ne gouverne pas lui-même : le mérite est négligé, etc.
( Massillox. )
2" Enthymême. — Aristote l'appelle justement "le syllogisme des orateurs." La forme logique n'est pas nécessaire non plus pour qu'il subsiste, et il est facile de le reconnaître, par exemple dans ce vers de Eacine :
Il n'est pas condamné, puisqu'on veut le confondre.
0 grandeur humaine, je ne vois en toi rien que je considère, parce que, de quelque endroit que je te tourne, je trouve toujours la mort en face.
(BossuET, Sermon sur la mort.)
FOKMES DES ARGUMENTS 241
Homo sum ; humani nihil a me alienum puto. Je suis homme : rien de ce qui est humain ne peut m'être étranger.
(Térence.)
3° Epichérème. C'est un syllogisme dont chaque prémisse est accompagnée de sa preuve et dont la conclusion est développée. Il arrive souvent que toute l'argumentation d'un discours se ramène à un epichérème. Cette observation a été faite sur le plaidoyer de Cicéron en faveur de Milon.
L'orateur ne cherche pas seulement à prouver, il veut plaire par la variété, et c'est pourquoi il cache presque toujours le syllogisme sous les fleurs de son langage. Ainsi fait Massillon dans ce morceau sur l'immortalité de l'âme.
Si l'homme n'a point d'autre bonheur à espérer qu'un bonheur temporel, pourquoi ne le trouve-til nulle part sur la terre ? D'où vient que les richesses l'inquiètent, que les honneurs le fatiguent, que les plaisirs le lassent, que les sciences le confondent et irritent sa curiosité, loin de la satisfaire, que la réputation le gêne et l'embarrasse, que tout cela ensemble ne peut remplir l'immensité de son cœur et lui laisse encore quelque chose à désirer ? Tous les autres êtres, contents de leur destinée, paraissent heureux à leur manière, dans la situation oiî l'auteur de la nature les a placés. Les astres, tranquilles dans le firmament, ne quittent pas leur séjour pour aller éclairer une autre terre ; la terre, réglée dans ses mouvements, ne s'élance pas en haut pour aller prendre leur place ; les animaux rampent dans les campagnes, sans envier la destinée de l'homme qui habite les villes et les palais somptueux ; les oiseaux se réjouissent dans les airs, sans penser qu'il y a des créatures plus heureuses qu'eux sur la terre ; tout est heureux, pour ainsi dire, tout est à sa place dans la nature ; l'homme seul est inquiet et mécontent ; l'homme seul est en proie à ses désirs, se laisse déchirer par des craintes, trouve son supplice dans ses espérances, devient triste et malheureux au milieu de ses plaisirs ; l'homme seul ne rencontre rien ici-bas où son idée puisse se fixer.
D'où vient cela? 0 homme! ne serait-ce point parce que vous êtes ici-bas déplacé, que vous êtes fait pour le ciel, que votre cœur est plus grand que le monde, que toute la terre n'est pas votre patrie, et que tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien pour vous ?
11. L.'indnction et l'exemple. — Le syllogisme est le mode de la déduction. Quand, à l'inverse, on accumule plusieurs faits particuliers pour en tirer une conclusion générale, une loi physique ou morale, le raisonnement prend le
nom d'induction. Les grandes découvertes de la science ont été réalisées, les quelques principes solides de la sociologie moderne, établis par induction. — Toutefois l'induction oratoire n'est pas l'induction scientifique, sévère, minutieuse. Elle consiste dans Yexemple, dont nous avons parlé précédemment, et n'a de l'induction que le nom. Sa valeur démonstrative est médiocre, elle se réduit à une preuve d'autorité ; mais elle possède une grande force persuasive. Aussi bien l'orateur ne cite pas un exemple pour prouver ce qu'il avance, mais pour le faire comprendre et sentir en le mettant en action dans un fait concret.
Si je voulais prouver que les méchants ne peuvent être heureux, j'examinerais la destinée de tous ceux qui se sont signalés par des crimes; je prendrais surtout mes preuves dans les conditions les plus fortunées en apparence : je montrerais Tibère, ce tyran cruel et subtil, avouant lui-même que ses forfaits sont devenus pour lui un supplice ; je citerais Néron, livré à d'éternelles horreurs, dans des transes qui vont jusqu'à l'aliénation d'esprit, et cherchant moins des amusements que des distractions dans ses fêtes somptueuses et insensés ; je parcourrais l'histoire de cette foule de scélérats qui, au comble de la grandeur et de la puissance, n'ont pu trouver le bonheur : et de tous ces exemples, je conclurais que le bonheur n'est point fait pour les méchants. (Lb Clerc.)
Depuis les grandes créatures jusqu'aux plus petites, la Providence de Dieu se répand partout. Elle nourrit les petits oiseaux qui l'invoquent dès le matin par la mélodie de leurs chants ; et ces fleurs dont la beauté est si tôt flétrie, elle les habille si superbement, durant ce petit moment de leur être, que Salomon, dans toute sa gloire, n'a rien de comparable à cet ornement. Et vous, hommes, qu'il a faits à son image, qu'il a éclairés de sa connaissance, pouvez-vous croire qu'il vous oublie, et que vous soyez les seules de ses créatures sur lesquelles les yeux vigilants de sa Providece ne soient pas ouverts ?
(BossuKT, Sermon sur la Providence.)
13. li'argnment personnel ; conclnsion. — Cet argument, qu'on appelle ad hominem, tire ses prémisses des actes et des paroles de l'adversaire, qu'il met en opposition avec lui-même. Telle est cette réplique de Figaro, dans le Barbier de Séville :
MŒUKS ORATOIRES 243
Aux vertus qu'on exige d'un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets ?
(Beaxtmabohais.)
C'est surtout dans la réfutation et la controverse que cette sorte d'argument trouve sa place et son emploi.
" L'argument ad hominem, dit Gérusez, vicieux selon la logique, triomphe par la passion. Aussi cette manière de raisonner est-elle l'arme favorite dans la polémique des partis, qui tournent volontiers les vices et les torts de leurs adversaires contre leurs doctrines et leurs prétentions."
Conclusion :
" Après avoir parcouru les principales formes d'argumentation, nous devons rappeler aux jeunes gens qu'un raisonnement, quel qu'il soit, n'est bon qu'à deux conditions : la première, que le principe d'où l'on part soit fondé en raison ; la seconde, que la conclusion en soit rigoureusement déduite... Autrement, vous dépensez inutilement des idées et des mots : vous n'êtes point un logicien, vous n'êtes qu'un sophiste." (A. Filon, Elém. de Rhét. franc.)
ARTICLE n
Les moeurs oratoires.
1. Définition ; les mœurs considérées dans la personne de l'orateur. — 2. Les mœurs considérées dans la personne des auditeurs. — 3. Bienséances et précautions oratoires.
l 1. Définition; les mœnrs considérées dans la personne de l'orateur. — On entend par mœurs oratoires les qualités que l'orateur doit posséder, ou du moins produire au dehors pour se concilier la sympathie, la confiance et l'attention de ses auditeurs. Elles se rapportent à trois chefs principaux : la personne de Vorateur, la personne des auditeurs, la forme du discours, c'est-à-dire le temps et le lieu où l'on parle.
Quatre qualités recommanderont surtout l'orateur auprès
de son auditoire : la probité ou sincérité, la modestie, la bienveillance et la compétence. Ces qualités, il devra les avoir réellement : mœurs réelles ; au moins il devra parler comme s'il les avait : mœurs oratoires.
1" Pour que la parole agisse sur les esprits, il faut, avant tout, que celui qui écoute soit persuadé de la sincérité et de la probité de celui qui parle. Cette conviction est la première ouverture de l'âme ; si elle manque, les mots ne sont qu'un vain bruit qui expire dans l'oreille sans pénétrer au-delà. Du reste, l'orateur doit consacrer uniquement son talent au service de la vérité et de la justice.
C'est la sincérité de l'orateur et sa probité reconnue qui donnaient tant de force à l'éloquence de Berryer, dans son célèbre plaidoyer pour le prince Napoléon :
Alors que des ministres, méconnaissant la charte nouvelle et infidèles à son caractère auguste, poussaient devant les tribunaux les hommes échappés au désastre de Waterloo, moi, Messieurs, qui déjà avais adopté les principes que j'ai défendus, que j'ai gardés, que je garderai toute ma vie, et que le spectacle de tout ce qui s'est passé n'a fait que fortifier chaque jour davantage; moi, royaliste, j'ai défendu les hommes restés fidèles à l'empereur ; j'ai fait la part des événements, des traités, des fautes même du gouvernement, et les juges du roi ont acquitté Cambronne !...
2" La modestie exige que l'orateur s'oublie lui-même pour ne s'occuper que de son sujet et de son auditoire. Les séductions de cette qualité sont irrésistibles.
La modestie est au mérite ce que les ombres sont dans le tableau : elle lui donne de la force et du relief.
(LaBrutère.) •
Au contraire, rien n'offense l'auditeur plus que la vanité de l'homme qui s'adresse à lui :
Le moi est haïssable, je le haïrai toujours ; il est l'ennemi, il voudrait être le tyran de tous les autres.
(Pascal.)
Buffon, nouvellement élu à l'Académie française, commence ainsi son discours de réception :