MŒURS ORATOIRES
Vous m'avez comblé d'honneur en m'appelant à vous ; mais la gloire n'est un bien qu'autant qu'on en est digne ; et je ne me persuade pas que quelques essais, sans art et sans autre ornement que celui de la nature, soient des titres suffisants pour oser prendre place parmi les maîtres de l'art, parmi les hommes éminents qui représentent ici la splendeur littéraire de la France, et dont les noms, célébrés aujourd'hui par la voix des nations, retentiront encore avec éclat dans la bouche de nos derniers neveux. Vous avez eu, Messieurs, d'autres motifs en jetant les yeux sur moi; vous avez voulu donner à l'illustre compagnie, à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir depuis longtemps (1), une nouvelle marque de considération. Ma reconnaissance, quoique partagée, n'en sera pas moins vive. Mais comment satisfaire au devoir qu'elle m'impose en ce jour ? Je n'ai. Messieurs, à vous offrir que votre propre bien: ce sont quelques idées sur le style que j'ai puisées dans vos ouvrages. C'est en vous lisant, c'est en vous admirant, qu'elles ont été conçues ; c'est en les soumettant à vos lumières, qu'elles se produiront avec quelque succès.
3*^ La bienveillance est l'intérêt, le zèle que l'orateur doit porter à ceux qui l'écoutent ; tous les hommes sont portés à croire les discours de ceux qu'ils pensent être leurs amis. A ce sentiment se rattache l'indulgence pour autrui.
Fénelon, dans son sermon sur la Vocation des gentils^ prêché à l'église des Missions étrangères, captive dès les premières paroles la sympathie de son auditoire.
Béni soit Dieu, mes frères, puisqu'il met aujourd'hui sa parole dans ma bouche, pour louer l'œuvre qu'il accomplit par cette maison I Je souhaitais, il y a longtemps, je l'avoue, d'épancher mon cœur devant ces autels, et de dire à la louange de la grâce tout ce qu'elle opère dans ces hommes apostoliques pour illuminer l'Orient. C'est donc dans un transport de joie, que je parle aujourd'hui delà vocation des gentils, dans cette maison d'où sortent les hommes par qui les restes de la gentilité entendent l'heureuse nouvelle.
4" Enfin l'orateur est compétent, lorsqu'il possède une capacité incontestable sur le sujet traité. Un général parle pertinemment de guerre; un négociant, de commerce; un banquier, de finances ; un jurisconsulte, de droit ; un évêque, de
(1) BuSon était membre de l'Académie des sciences, lorsqu'il fut admis à l'Académie française.
théologie et de religion. On écoute avec confiance les raisons données par un homme ayant des connaissances spéciales sur la matière qu'il traite.
Conclusion :
" Si l'orateur est probe, capable, modeste et bienveillant ; si la voix publique lui accorde ces qualités, il se trouvera dans les conditions les plus heureuses pour être écouté; il n'aura pas cause gagnée, mais audience favorable ; sa personne viendra en aide à sa cause, et, comme le dit la Harpe, sa voix, lorsqu'elle s'élèvera dans le temple de la justice, sera comme un premier jugement. Ce que dit la Harpe de l'orateur judiciaire s'applique également aux orateurs religieux et politiques. Les causes qui s'agitent au barreau, les projets qui se discutent à la tribune, les principes et les dogmes qui sont développés dans la chaire, gagnent à être défendus, exposés, professés, par des hommes qui ont su se concilier l'estime, la sympathie et la vénération. " (G-érusez.)
Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages N'oflFrent jamais de vous que de nobles images.
(BOILEAU
LaBruyère a dit, à propos de l'éloquence sacrée :
Il y a des hommes saints et dont le seul caractère est efficace pour la persuasion ; ils paraissent, et tout un peuple, qui doit les écouter, est déjà ému et comme persuadé par leur présence ; le discours qu'ils vont prononcer fera le reste.
Les quatre vertus dont nous venons de parler sont nécessaires à l'orateur pour tous les discours. Mais il y a aussi foule de circonstances qui imposent des devoirs, des vertus particulières. C'est tantôt la bonté, la douceur, la pitié, le patriotisme, le courage ; tantôt le dévouement, le mépris des plaisirs, l'amour de la gloire, le désintéressement, etc.
S. lies mœurs considérées dans la personne des anditenrs. — L'orateur qui veut agir sur ses auditeurs doit étudier avec soin leur caractère, leurs inclinations, leurs dis-