‹ Poétique et rhétoriqueChapitre 54 sur 92 · PASSIONS ORATOIRES · texte numérisé non relu

PASSIONS ORATOIRES

Cette attitude courageuse et sans forfanterie lui valut le bonheur de se concilier dès le début la sympathie de ses juges ; et il disait en finissant :

J'ai maintenant toute confiance en votre jugement et en celui de l'opinion publique. Je me féliciterai toute ma vie d'avoir pu consacrer les premiers accents de ma voix à demander pour ma patrie la seule liberté qui puisse la raffermir et la régénérer. Je me féliciterai également toujours d'avoir pu rendre témoignage dans ma jeunesse au Dieu de mon enfance. C'est à lui que je recommande le succès de ma cause, de ma sainte et glorieuse cause. Je la dis glorieuse, car elle est celle de mon pays ; je la dis sainte, car elle est celle de mon Dieu.

ARTICLE m

Les passions et le pathétique.

!• Définition ; l'amour et la haine, source des autres passions ; exemples généraux. — 2. Le pathétique ; ses conditions : la sincérité, la mesure et l'à-propos. — 3. Pathétique par imagination et par mouvement. — 4. Pathétique direct et indirect.

1. l/>éfliiitioii ; l'amonr et la haine, sources de tontes les antres passions ; exemples généranx. —

Après avoir trouvé dans un sujet ce qui doit être défini, décrit, raconté, prouvé, on doit y chercher ce qui peut émouvoir les passions. Comme les mœurs plaisent à l'auditeur ou au lecteur, comme les arguments peuvent le convaincre : ainsi les passions servent à le toucher.

Les passions sont, pour l'écrivain comme pour le philosophe, des mouvements vifs et puissants qui emportent l'âme vers un objet ou qui l'en détournent. Les objets qui se présentent à elle lui paraissent-ils agréables ou utiles, elle s'y porte, les poursuit et les aime : de là le désir, l'espérance, Vamour. Ces objets lui paraissent-ils désagréables ou nuisibles, elle s'en éloigne, les fuit et les hait : de là l'aversion, la crainte, la haine,

li'amour et la haine : telles sont les deux sources principales de toutes les passions qui agitent l'âme humaine. Car la fonction propre de la sensibilité est d'aimer ou de haïr.

Si l'âme tend à s'unir à l'objet qui lui est présenté, c'est l'amour ; si elle veut s'en éloigner, c'est la haine.

L'amour s'appelle pi^i^, tendresse, respect, reconnaissance, joie, admiration, enthousiasme, selon que l'objet aimé nous présente des malheurs qui nous touchent, des qualités qui nous gagnent, des bienfaits qui nous attirent, des avantages qui nous ravissent, des beautés qui nous transportent. La haine prend les noms de crainte, honte, mépris, horreur, ressentiment, colère, indignation, selon que l'objet détesté présente le danger, l'infamie, la violence ou l'outrage.

A l'amour et à la haine se rapportent V espérance, V audace, Yenvie, la tristesse, etc.

Racine prête aux Israélites ces paroles par lesquelles ils s^excitent à aimer Dieu :

Vous qui ne connaissez qu'une crainte servile, Ingrats, un Dieu si bon ne peut-il vous charmer ? Est-il donc à vos cœurs, est-il si difficile Et si pénible de l'aimer ?

L'esclave craint le tyran qui l'outrage ; Mais des enfants l'amour est le partage, Vous voulez que ce Dieu vous comble de bienfaits, Et ne l'aimer jamais I

Andromaque, pour justifier sa haine contre Pyrrhus et la faire partager, le représente sous les dehors les plus odieux :

Songe, songe, Céphise à cette nuit cruelle... (1)

Fénelon exprime dans des termes pleins de charme la joie de Télémaque retrouvant Mentor :

Je courais vers lui, tout transporté, jusqu'à perdre la respiration ; il m'attendait tranquillement sans faire un pas vers moi. 0 dieux, vous savez quelle fut ma joie quand je sentis que mes mains le touchaient 1 Non, ce n'est pas une vaine ombre I je le tiens I je l'embrasse, mon cher Mentor 1 C'est ainsi que je m'écriai. J'arrosai son visage de mes larmes j je demeurai attaché à son cou sans pouvoir parler.

(1) L^Art d'écrire, p. 55.

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