‹ Poétique et rhétoriqueChapitre 55 sur 92 · PASSIONS ORATOIRES · texte numérisé non relu

PASSIONS ORATOIRES

Jj'admiration éclate, avec une vivacité dramatique, dans ces vers que Corneille prête au vieil Horace apprenant la victoire de son fils :

O mon fils ! ô ma joie I ô l'honneur de nos jours I O d'un état penchant l'inespéré secours I Vertu digne de Kome, et sang digne d'Horace, Appui de ton pays, et gloire de ta race 1 Quand pourrai-je étouSer dans tes embrassements L'erreur que j'ai formé de si faux sentiments ? Quand pourra mon amour baigner avec tendresse Ton front victorieux de larmes d'allégresse.

Nous avons vu plus haut que Mirabeau, dans son discours sur la contribution du quart fait habilement mouvoir le ressort de la crainte. Voici comment il conclut :

... Eh 1 Messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Rome, et l'on délibère I Et certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur..., et vous délibérez I

Napoléon, prenant le commandement de l'armée d'Italie, ranime le courage de ses soldats, par l'espérance d'une moisson de fortune et de gloire :

Soldats, vous êtes nus, mal nourris ; le Gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner. Votre courage, votre patience au milieu de ces rochers sont admirables, mais ils ne vous procurent aucune gloire ; aucun éclat ne rejaillit sur vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir ; nous y trouverons honneur, gloire et richesses. Soldats, manquerezvous de courage et de constance ?

Quelle indignation généreuse dans cette invective de Massillon contre les émotions fausses du théâtre :

On donne dans un spectacle des larmes aux aventures chimériques d'un personnage de théâtre ; on honore des malheurs feints

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d'une véritable sensibilité ; on sort d'une représentation, le cœur encore tout ému du récit de l'infortune d'un héros fabuleux : et votre frère que vous rencontrez au sortir de là, couvert de plaies, et qui veut vous entretenir de l'excès de ses peines, vous trouve insensible ; et vous détournez les yeux de ce spectacle de religion I et vous ne daignez pas l'entendre, et vous l'éloignez même rudement, et achevez de lui serrer le cœur de tristesse 1 Ame inhumaine I Avez-vous donc laissé toute votre sensibilité sur un théâtre? Le spectacle d'un homme souffrant n'ofFre-t-il rien qui soit digne de votre pitié ?

2. liC pathétique ; ses conditions : la sincérité, la mesure et l'â-propos. — Le pathétique (1) est l'art de gouverner les passions, c'est-à-dire de les exciter et de les calmer à son gré, au moyen de la parole. Le pathétique est un des grands ressorts de l'éloquence ; c'est aussi bien une des parties les plus difficiles de l'art oratoire : il suppose une connaissance profonde et pratique du cœur humain, connaissance qui est basée tout entière sur l'observation et l'analyse.

Les conditions relatives à l'emploi du pathétique se réduisent à trois principales :

1" La sincérité. Il faut être ému pour émouvoir. C'est le précepte d'Horace déjà cité et si bien traduit par Boileau ;

Pour me tirez des pleurs, il faut que vous pleuriez.

" Pour moi, dit Cicéron, je le proteste, je n'ai jamais essayé d'inspirer aux juges la douleur, la pitié, l'indignation ou la haine que je n'aie vivement ressenti les émotions que je voulais faire passer dans leur âme..."

2° La mesure. Un appel trop prolongé à la sensibilité, répuise ou la blesse. Eien ne tarit si vite que les larmes, dit Cicéron : Nihil lacrymâ citius arescit. La violence

(1) Du grec pa^Aos, passion, mot qui désignait anciennement lapartiode l'art oratoire dont il est ici question, de même que le mot it?ios signifiait les règles relatives aux mœurs oratoires. Les deux termes sont tombés depuis longtemps en désuétude. Déjà au XVlIe siècle, on les trouve l'un et l'autre tournés en plaisanterie. Molière fait dire à Trissotin par Vadius {Femmes Savantes) :

On voit partout chez vous l'ithos et le pathos.

Le vaot pathos n'est plus employé que pour signifier fausse chaleiu", emphase efEectée dans un ouvrage littéraire.

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