Caractères de la poésie. — D'après ce qui a été vu
jusqu'ici, il apparaît suraboudainment que la poésie n'est pas inhérente à la forme du vers. Qu'on la définisse " une rêverie esthétique, une intuition de l'idéal," ou " la création dans les arts," toujours on la considère comme indépendante de ses moyens d'expression. Tout le monde sait d'expérience que la versification n'est pas la poésie, et qu'il y a des poèmes ennuyeux, c'est-à-dire dont la lecture produit une impression directement opposée au plaisir esthétique. " Eien n'est plus désagréable, dit Théophile Gautier, que cette dextérité dans le médiocre, que ces lignes rimées et césurées convenablement, qui ont l'apparence de vers sans contenir un atome de poésie." Par contre, la prose peut avoir sa poésie comme les vers ; et il est des prosateurs qui sont de grands poètes. A la rigueur, cependant, le mot de poésie sert plutôt à désigner le poème, l'œuvre en vers. Nous la considérons à présent dans ce sens restreint. En effet, pour déterminer à tous points de vue en quoi la poésie diffère de la prose, il nous faut rechercher quelles sont les propriétés de fond et de forme, quels sont les caractères distinctifs de l'œuvre poétique.
" La poésie, dit Lamartine, est l'incarnation de ce que l'homme a de plus intime dans le cœur, de plus divin dans la pensée, de ce que la nature visible a de plus magnifique dans les images, de plus mélodieux dans les sons. Elle est à la fois sentiment et sensation : la prose s'adresse à l'idée, la poésie à l'idée et à la sensation à la fois. Elle saisit l'homme par son humanité tout entière : idée pour l'esprit, image pour l'imagination et musique pour l'oreille."
Fiction, symbolisme et rythme : nous trouvons, dans ce passage d'un poète de génie, intégralement caractérisée la poésie écrite.
1° La fiction ou l'idéalisation. L'objet de la poésie, nous l'avons répété souvent, est le beau idéal. On désigne ainsLlaL^réunion de ce que l'esprit et le cœur de l'homme peuvent co.nçevoirde plus beau, de meilleur et de plu^^arfait. C'est un type d'excellence qui ne se trouve pas dans la réalité
des choses : il n'existe aucun objet dans la nature qui corresponde à son exemplaire idéal. Aussi, pour représenter le type supérieur, dont il a Vidée dans son intelligence, l'artiste ne peut se contenter de reproduire, trait pour trait, la réalité. Si la tragédie, par exemple, laissait à ses héros leur propre langage et leurs actions vulgaires, il n'y aurait plus de héros tragiques. Si la comédie devait être la répétition de ce qui se passe sous nos yeux, où serait le charme intellectuel à l'entendre ? L'art est sans doute une imitation de la nature : il lui emprunte les objets qu'il représente, il se conforme aux lois qui la régissent, elle lui sert de modèle ; mais une copie servile de la réalité concrète ne saurait causer le plaisir esthétique] C'est pourquoi le poète est obligé d'idéaliser son objet, de l'épurer, de l'embeTlir, de le créer, pour ainsi dire dans sa pensée.
Voici comment le P. Longhaye analyse ce travail d'idéalisation, qui est proprement la création poétique :
" Comment l'idéal se forme-t-il dans la conception de l'artiste ? Assurément les réalités observées en font l'élément premier et fondamental. De toutes les réalités d'un même ordre présentées à mon regard ou à mon souvenir, je détache quelques éléments choisis que j'assemble à mon gré pour en composer un tout imaginaire. C'est un visage, par exemple, que je forme de traits empruntés à vingt visages d'hommes. C'est un caractère de bonté, de dévouement, de grandeur d'âme, que je compose avec la fleur de mes expériences ou de mes souvenirs. Cette image physique ou morale est plus belle que toutes les réalités à moi connues, puisqu'elle en réunit les beautés dans un ensemble que je n'ai rencontré nulle part. D'ailleurs, elle procède de ces réalités mêmee, puisqu'elle n'a rien en soi qu'on n'y retrouve à l'état de germes ou de fragments. Or elle pourrait déjà s'appeler idéale, car elle n'existe en fait que dans mon idée."
La fiction est donc l'essence et le fond de la poésie, ce par quoi elle se distingue tout d'abord de la prose. L^n exemple. Buffon, en son style infiniment noble, a décrit le cheval tel qu'il apparaît aux regards d'un observateur attentif et d'un savant. Le coursier du Livre de Job est, au contraire, un cheval de rêve, dont le semblable n'a existé nulle part :
As-tu donné la vigueur au cheval ? Est-ce toi qui as revêtu son cou du tonnerre ? toi, qui le fais bondir comme la sauterelle ?
Le souffle de ses naseaux répand la terreur ; il creuse du pied la terre, il s'élance avec audace, il va bondissant au devant des hommes armés, il se rit de la peur et brave le glaive. Les flèches sifflent sur sa tête ; la lance et le bouclier étincellent à ses yeux.
Il écume, il frémit, il dévore la terre ; et au bruit de la trompette, il ne peut se contenir. Dès qu'il entend sonner la charge, il dit : Allons ! et de loin il respire le combat, et la voix des chefs et les cris confus des guerriers.
Dès qu'a sonné l'airain, dès que le fer a lui.
Il s'éveille, il s'anime, et redressant la tête,
Provoque à la mêlée, insulte à la tempête:
De ses naseaux brûlants il souffle la terreur ;
Il bondit d'allégresse, il frémit de fureur.
On charge ; il dit : Allons ! se courrouce et s'élance.
Il brave le mousquet, il affronte la lance ;
Parmi le feu, le fer, les morts et les mourants.
Terrible, échevelé, s'enfonce dans les rangs ;
Du bruit des chars guerriers fait retentir la terre.
Prête aux foudres de Mars les ailes du tonnerre.
Il prévient l'éperon, il obéit au frein.
Fracasse par son choc les cuirasses d'airain.
S'enivre de valeur, de carnage et de gloire,
Et partage avec nous l'orgueil de la victoire.
(Delillb.)
Nous avons dit pourquoi un paysage écrit ou peint nous semble plus poétique encore que dans la réalité. C'est en raison de son ^caractère représentatif, fictif : l'artiste nous fait participer à son idéaîTïl nous moutTê^a nature à travers ses rêves. De même aussi le poète recherche-t-il dans les aspects de la nature^jmoins ce qu'elle offre de concret, que ce qu'eUe semble suggérer^ d'imaginaire.
... De là cet attrait particulier qu'ont pour le poète les spectaclés de la nature qui par leur caractère étrange, indécis, mystérîeux, font PèSet de choses imaginées plutôt que perçues : mirages, échos, reflets, vagues apparitions d'objets dans la brume, clairs de lune féeriques, bizarres édifices de nuées au soleil couchant, rumeurs confuses du vent qui passe sur la forêt. Ce sont de ces choses qui entrent d'elles-mêmes dans la contemplation poétique, parce que dans la nature même et pendant que nous" les percevons elles nous font déjà l'effet d'un rêve.
hea objets lointains, inaccessibles, qui nous apparaissent par delà de vastes plaines, aux confins de l'horizon, ont au plus haut degré ce caractère. Aussi la poésie d'un paysage est-elle presque tou-
jours dans ses lointains. Aux premiers plans les objets sont solides, tangibles, bien matériels ; à mesure qu'ils s'éloignent, ils perdent de leur relief et de leur réalité ; ils ne font plus l'effet que de visions, d'apparitions vagues, de choses à demi-imaginaires. C'est la zone indécise oii les couleurs des objets s'effacent, où les colorations deviennent étranges et fantastiques, où la terre se fond en couches vaporeuses et rejoint le ciel : c'est la région enchantée vers laquelle s'en vont nos rêves.
Mais plus encore que l'éloignement, Ijabsence poétise les choses. Les spectacles qui lorsque nous les avons réellement perçus nous ont paru seulement agréables, deviennent charmants, lorsque nous nous en donnons la vision mentale. Un objet même vulgaire prend une certaine poésie dans le souvenir : c'est qu'alors il n'est plus qu'une image ; ce qu'il pouvait avoir de trivial dans la réalité s'oublie; notre représentation l'épure. (1).
2" Le symbolisme. Le propre de la poésie, — plus encore peut-être que le rythme et la mesure, — ce qui distingue non moins essentiellement la forme poétique du langage de la prose, c'est le symbolisme, lie symbolisme consiste : soiti à pénétrer et à faire ressortir certaines relations mystérieuses qui existent entre les aspects de la nature et nos sentiments intimes; soit à prêter aux êtres inanimés la sensation et la vie, des passivités ou des activités humaines ; soit enfin à donner une expression matérielle à des abstractions, à manifester une idée pure sous des formes sensibles.
(a) En effet, nous l'avons déjà dit, il y a entre le monde extérieur et l'âme humaine, des sympathies et des harmonies, aussi réelles, aussi profondes, aussi évidentes en fait, qu'elles semblent en raison inexplicables (2).
" Dans certains états déterminés, l'âme recherche comme d'instinct tel paysage, tel site. C'est évidemment qu'elle le sont en rapport avec ses impressions intimes. Joyeux, l'homme se plaît aux paysages faciles, agrestes, sans grandes proportions, aux coins charmants, pleins des images de la vie. Est-il au contraire, agité de passions violentes ou sombres ?
Il veut des bords déserts, il veut des bois sauvages, De noirs torrents, des troncs brisés par les orages. Des rochers dont le deuil réponde à son ennui : Il veut des bords afireux tourmentés comme lui.
(Delille, ^imagination.)
(1) Souriau, ibid.
(3) VArt d'Ecrire, p. 31
" Pourquoi la vue des grandes eaux agrée-t-elle à la tristesse ? Le vieux Chrysés s'en va, le cœur navré, le long de la mer aux mille clameurs. Achille outragé se couche sur le sable en regardant la mer. Les Troyennes pleurent Anchise, les yeux attachés sur la profonde mer. Serait-ce que l'uniformité du spectacle favorise ou entretient doucement une passion qui ne veut pas être distraite pour n'être pas consolée ? Y a-til un rapport entre l'immensité de l'abîme et ces profondeurs étranges qu'une grande douleur ouvre tout à coup dans l'âme? Le bruit monotone des flots sur la grève ressemblet-il vraiment à une plainte, comme les poètes l'ont dit tant de fois ?
...Blanc d'écume, Au ciel, au vent, aux rocs, à la nuit, à la brume, Le sinistre Océan jette son noir sanglot.
(V. Hugo, Les pauvres gens.)
" Inexpliquée peut-être, l'harmonie n'en est pas moins réelle, ,.
" Par une sorte de contre-épreuve, l'âme au repos reçoit des aspects divers du monde sensible une infinité d'impressions déterminées et invariables. Une campagne fertile et doucement acci. dentée nous réjouit. Un sol aride, pierreux, découpé par grandes lignes anguleusse, nous serre le cœur... C'est donc bien un fait d'expérience que, par eux-mêmes et antérieurement à nos dispositions personnelles, les spectacles de la nature sont gais, tristes, gracieux, grandioses, sévères. Qu'est-ce à dire, sinon qu'ils portent en eux une puissance d'aSecter nos âmes infiniment multiple et variée? " (1)
" Les choses en apparence les plus inanimées, dit Alexandre Dumas, ont reçu comme nous de Dieu des voix pour se réjouir ou pour pleurer, des accents pour louer ou pour maudire. Ecoutez la terre pendant une belle nuit d'été, écoutez l'océan pendant une tempête." (2) L'écrivain de génie entend ces voix, l'artiste interprète ces accents. " Une des facultés qui font les graiid3__Boètes, dit M. Jules Lemaître. .c est de saisir entre le monde moral et le monde matériel beaucoup plus de rapports et de plus inattendus que^ne le fait le commun des hommes."
La poésie moderne a repris des anciens, d'Homère, de Virgile (3), cette tendance, si féconde en effets saisissants, — mais que le XVII' siècle ne connut point, — à opposer ou à
(1) Le P. Longhaye, ouv. cité.
(2) A. Dumas, père, Impr. de Voyage.
(3) UArt œ écrire, p. 205.
comparer le spectacle de la nature aux sentiments profonds des personnages.
" Dans notre littérature classique, l'humanité domine exclusivement : le sentiment de la nature extérieure n'y laisse pas de traces. Jamais la sirène des forêts et des montagnes n'a arraché nos poètes à leur amphithéâtre psychologique, comme aussi jamais l'extase ne leur a ouvert les portes du monde invisible ; jamais le souffle mystique ne les a emportés plus haut que les toits des cités; ils ne s'abaissent guère vers les fleurs des champs et n'ont pas d'ailes pour s'élan er vers les étoiles ; ils marchent avec décence dans les rues des villes... Osons le dire encore, la poésie française a été renouvelée par le Génie du Christianisme et les Martyrs, par les Méditations et les Harmonies, par les Orientales et les Feuilles d' Automne. Les grands poètes contemporains ont ouvert à notre imagination un monde qui lui était fermé ; ils nous ont enrichi d' un grand sentiment poétique qui nous manquait, le sentiment de la nature."
(V. DE Laprade.)
(6) L'imagination poétique se complaît encore à anime: la nature, à la personnifier ; elle prête à des choses sans vJ3 des attitudes animales et jusqu'aux sentiments qui ne peivent émouvoir que l'âme humaine.
Le poète anime la fleur Des rêves dont son âme est pleine ; Le parfum lui semble une haleine, La goutte de rosée un pleur.
(Sully-Pktjdhomme, la Justice,)
La lecture des poètes offrira de cette particularité les plus curieux exemples.
Où sont ils, les marins sombres dans les nuits noires ?
0 flots, que vous savez de lugubres histoires,
Flots profonds, redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées.
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir, quand vous venez vers nous I .
(V. Hugo, Océans nox.)
Voyez la nuit " pêcheuse d'étoiles " :
La brume formidable empUt au loin les airs, Ainsi qu'au crépuscule on voit, au bord des mers,
Le pêcheur, vague comme un rêve, Traînant, dernier eflort d'un long jour de sueurs, Sa nasse où les poissons font de pâles lueurs, Aller et venir comme un rêve ;
La nuit tire du fond de gouflres inconnus Son filet où luit Mars, où rayonne Vénus,
Et, pendant que les heures sonnent, Le filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs. Et dans ses mailles d'ombre, et dans ses réseaux noirs.
Les constellations frissonnent.
(le même. Contemplations.)
(c) Un dernier trait, non moins frappant, du langage poétique est l'emploi du style figuré, c'est-à-dire le symbolisme de l'expression. Le poète perçoit, plus que tout autre dans la nature le reflet de ses pensées et l'écho de ses sentiments, et il cherche d'instinct à s'exprimer, comme elle, par tableaux ; son idée s'incarne infailliblement dans un symbole, dans une forme sensible : penser, pour lui, c'est créer des images. En effet, la création est le langage de Dieu, sa pensée produite hors de lui ; tous les mondes dont elle se compose, sont des idées de l'intelligence divine, sont des mots et des syllabes d'un langage que parle Dieu. " Le propre des symboles dans la nature, c'est-à-dire le propre de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les sons, de tous les parfums, de tous les êtres, c'est de posséder une valeur intellectuelle, c'est d'être des signes dérivant immédiatement d'une pensée; pas de signe, pas de forme dans la nature qui ne corresponde à une idée." (1) Le langage poétique est, de même, par son symbolisme, une perpétuelle créaticm. Qu'on se garde donc bien de voir dans les images dont la poésie se colore, de vulgaires artifices de style, des comparaisons, des métaphores et des catachrèses laborieusement agencées.
Cependant il ne faudrait peut-être par s'exagérer la puissance inventive que requiert cette création merveilleuse. Le
(1) V. de Laprade, ibid. — "La création reflétant Dieu et Vâme, dit le P. Longhaye, il va de soi que les plus marquants de ses phénomènes représentent certaius états d'âme et certains attributs de Dieu. La mer nous fait songer à l'immensité divine ; l'orage, aux grands troubles qui parfois traversent la vie."
" procédé " y entre pour une part assez notable. Le poète " compose " non moins logiquement que le prosateur; il conçoit une idée-mère, autour de laquelle il s'efforce de faire surgir tout un cortège d'idées secondaires. Or, nulle idée n'est absolument abstraite ; du moins cesse-t-elle complètement de l'être, dès qu'on cherche à l'exprimer par le mot. Aussi bien le langage courant est tissu de métaphores dégradées, atténuées, effacées par l'usage, dont la valeur symbolique échappe à notre perception distraite. " La poésie reprend conscience de ces symboles. Cherchant constamment des images, elle les trouve là où elles existent à l'état latent. Elle les ramène au jour. Elle leur rend la force et la vie. Ainsi ce magnifique déploiement d'images que nous admirons chez les poètes est d'ordinaire issu d'une de ces petites métaphores banales que le parler courant nous apporte constamment sans que nous y pensions...
Hélas I que j'en ai vu mourir de jeunes filles... Il faut que l'herbe tombe au tranchant des faucilles. Il faut que l'eau s'épuise à courir les vallées... Il faut que l'éclair brille. . .
Il faut qu'avril jaloux...
(V. Hugo.)
" L'opération mentale qui suggère au poète ses comparaisons et ses métaphores revient donc d'ordinaire à remplacer les images vagues et pâles qui accompagnent la pensée courante par des images plus intenses, plus pittoresques, ayant pourtant avec les premières une suffisante analogie." (1)
3'' Le rythme et La mesure, ou versification. — La poésie est donc, dans son essence, un langage symbolique ; c'est aussi un langage rythmé ou mesuré. Image pour l'imagination (2), musique pour l'oreille :
...Art suprême et complet, Peinture qui se meut et musique qui pensé.
(Eh. Desohamps.)
(1) M. P. Souriau, ouv. cité, c. VI, La composition poétique. (3) Ut pictura poesis. — Horace.
La poésie est sœur de la musique aussi bien que de la peinture; et si elle ne peut se passer d'images, elle ne peut guère non plus vivre sans l'harmonie. Des deux langages accordés à l'homme, la prose et les vers, le second est plus antique et plus vénérable que le premier. A la jeunesse du monde, lorsque l'homme, plus près de la nature, était aussi moins éloigné de sa céleste origine, on ne trouve point la prose, trop timide, trop avare d'iUusions ; mais les vers, avec tous les prestiges de l'harmonie. Tel fut le langage des premiers poètes. Ils le consacrèrent par leur exemple, et l'on s'habitua dès lors à en confondre l'idée avec l'idée même de la poésie. Une étroite alliance avait subsisté d'abord entre la poésie et la musique. Le poète ne parlait pas, n'écrivait pas ; il chantait ses vers au son de la lyre. Dans la suite, la poésie voulut régner sans le secours des instruments ; mais de cette alliance qu'elle abandonnait, elle garda le charme des vers. Ainsi, quiconque voudra séparer la versification de la poésie ne détruira pas les caractères essentiels du génie poétique ; mais l'inspiration paraîtra moins haute, l'imagination moins brillante. Les sons ne peindront plus si vivement les objets ; la coupe savante des vers, les rejets habiles, les hardiesses toutes naturelles à ce beau langage qu'on n'a pas craint d'appeler celui des dieux, tous ces secrets du rythme s'évanouiront, et le génie le plus heureux n'en déguisera pas constamment l'absence. Obligé d'inventer une diction qui tienne de la versification et de la prose, il trouvera malgré lui, par ses efforts, que les vers sont le vrai langage du poète. (1)
Il ne faut pas confondre le rythme avec la mesure. Le rythme, dans le langage parlé ou écrit, est le groupemÊnt ordonné des sons, c'est-à-dire un arrangement des mots, des^ incises, des membres et des phrases entières, considérés comme grniipfia sonores, et offrant entre eux à l'oreille un rapport sensible de symétrie^ d'opposition ou de périodicité. Dans la prose, on l'appelle nombre oratoire, et il désigne tantôt l'équilibre et la proportion des membres de période ; tantôt l'ailure
(1) Lefranc, Poétique, p. 28.
plus lente ou plus rapide, grave ou légère, qu'impriment à la diction les objets décrits ou les sentiments exprimés (l). Le | rythme est obtenu par deux moyens : ^j9lucement desjnots et la coupe desjahrases ; et il est rendu sensible ^Talecture ' par l'observance ^es repos ou pauses, et par l'accent tonique, c'est-à-dire le renforcement ou l'atténuation de la voix sur certaines syllabes (2).
" Qu'est-ce que le rythme? C'est un choix parliculier d'exprès- j^ sions ; c'est une certaine distribution de syllabes longues ou brèves, T dures ou douces, sourdes ou aiguës, légères ou pesantes, lentes ou rapides, plaintives ou gaies, ou un enchaînement de petites onomatopées analogues aux idées qu'on a, aux sensations qu'on ressent et qu'on veut exciter, aux phénomènes dont on cherche à rendre les accidents, aux passions qu'on éprouve et au cri animal qu'elles arracheraient à la nature, au caractère, au mouvement des actions qu'on se propose de rendre. Et cet art-là ne se prend peint, ne se communique point ; il peut seulement se perfectionner. Il est inspiré par un goût naturel, par la mobilité de l'âme, par la sensibilité... Sans ce mérite pourtant, un poète ne vaut pas la peine d'être lu ; il est sans couleur et sans vie. (3)
Le rythme n'est donc pas la mesure. Toute mesure est un rythme, mais court, constant, immuable. Le décompte des syllabes dans le vers et le retour des assonances à intervalles fixes, impriment assurément à l'expression une sorte de balancement qui n'est pas sans charme, mais qui lasserait bientôt, en raison de sa régularité même, s'il n'était traversé à son tour par d'autres effets mélodiques. C'est pourquoi l'art du poète est celui d'abord de choisir la mesure de vers la plus conforme à l'attitude de son inspiration, puis de savoir superposer à ce rythme initial toutes les ressources harmoniques dont la prose elle-même est susceptible. Là est le génie : les vers de Boileau, savamment travaillés, sont assez pauvres de rythme ; plus pauvres, ceux de Voltaire ; la poésie de Racine, au contraire, se déroute comme un beau fleuve, toujours admirable de sonorité et de majestueuse ampleur.
(1) L'Art d'écrire, pp. 168-173.
(2) Ibid. , pp. 12-1.5.
(3) Diderot, Salon de 1767.
VEKS ET PEOSE 43
6.— A.Tantage8 des vers sur la prose.— Ainsi, le rythme mesuré avec rigueur peut s'enrichir à volonté du rythme plus large, plus libre, moins prévu, de la prose artistique. II est donc plus complet, plus expressif. — Les diverses raisons de préférer, en poésie, le vers à la prose fortement rythmée, se ramènent à cet avantage. Nous les examinerons cependant avec un certain détail, afin de ne laisser de côté aucun des aspects de l'art par excellence.
V II y a dans la simple mesure des sons, dit Lefranc, je ne sais quoi de favorable à l'inspiration du génie. Ce sont des mouvements par lesquels le poète monte au ciel : quelquefois ces mouvements sont légers, quelquefois ils sont majestueux, quelquefois inégaux, quelquefois rapides comme la foudre. Eacine nous en fournit un exemple admirable. C'est Joad, le grand-prêtre, qui parle :
Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle : Des prêtres, des enfants, ô sagesse éternelle 1 Mais, si tu les soutiens, qui peut les ébranler ? etc.
On peut lire dans Athalie (Acte III, se. 7) le passage tout entier ; nous ne faisons que l'indiquer ici. (1)
2" Le langage mesuré, ajoute-t-il, se modifie à l'infini, pour exprimer les diverses émotions de l'âme, la pitié, la colère, la menace, la douleur, la joie, et les transports de tout genre ; il imite les objets de la nature, la beauté, la magnificence, le désordre, la ruine, le fracas des rochers qui tombent, les onde» qui mugissent, les vents qui sifflent, les forêts qui tremblent, les guerriers qui combattent, la course rapide d'une Amazone, et la parole tonnante de Jupiter. (2) Du reste, en dehors de ces effets particuliers, le retour des mêmes cadences, ces chutes qui se suivent si juste et de si près, ont quelque chose de grave et de solennel qui plaît à l'âme. L'harmonie reçoit de ces accents une plénitude suave, qui ne se trouve pas dans la liberté de la prose.
(1) Voir VArt d^écrire, p. 184.
(2) L'Art d'écrire, pp. 169-173.
3° Les considérations de V. de Laprade sont d'une portée plus haute. Il estime que le rythme mesuré ajoute à la puissance, non seulement de la •parole, mais encore de la pensée, et qu'au reste la versification n'est une entrave que pour les poètes médiocres.
(a) " L'agencement des mots dans la prose est sans doute subordonné aux lois de la génération des idées et même à certaines conditions d'harmonie ; mais ce n'est qu'au moment où le rythme jusque là imperceptible, se transforme en une mesure déterminée que commence la versification. La forme poétique a donc de plus que la prose le rythme ; et la possession du rythme communique une grande puissance à la. parole. La pensée qui se produit sous une expression rythmique acquiert quelque chose de plus solide et de plus durable ; l'ordre et la proportion contribuent dans le style comme dans l'architecture, à la solidité. Pour faire entrer la pensée dans un rythme, le poète est obligé de lui faire subir un travail d'épuration, de concentration... De là résulte une phrase mieux jointe et plus fortement cimentée que dans la prose ; de là une plus grande concision, c'est-à-dire la qualité la plus nécessaire pour assurer la durée aux œuvres de la parole.
(6) " La nécessité de la mesure réagit sur la nature même de la pensée... Une pensée obscure, embrouillée, passera difficilement sous le joug du rythme. Il faut que les idées s'éclaircissent, se classent, se trient avant d'être soumises à l'harmonie poétique. Le rythme est donc, dans certaines limites, comme un critérium de la clarté et de la justesse d'une idée. Il ne contribue pas seulement à vérifier, à juger la pensée, mais aussi jusqu'à un certain point à la produire ; il communique à l'esprit un mouvement, une cadence qui entretiennent l'inspiration en lui fournissant une issue toute prête pour s'épancher.
(c) ** La versification est un secours pour l'esprit plus souvent qu'une difficulté. C'est une grande erreur que de croire le poète asservi par les lois du rythme. La rime elle-même, si arbitraire et si impérieuse qu'elle paraisse, sert très souvent la pensée et ne la gouverne jamais sous une plume tant soit peu inspirée. Les sacrifices faits à la rime par les vrais poètes sont très rares. Si le vers est plus laborieux à écrire et demande plus de temps que la prose, c'est par des raisons toutes contraires à celles qu'on imagine vulgairement. Ce n'est point que le poète se sente gêné par ce qu'on appelle la tyrannie de la rime et de la mesure, c'est qu'il est astreint à un choix plus exquis de pensées, à une logique plus déliée et plus profonde, à un sentiment plus délicat de toutes les nuances de l'idée que le prosateur." (1)
(4) V . de Laprade, ouv. cité.