CHAPITRE III LA VERSIFICATION
ARTICLE I
La versification, le vers et le rythme.
1. Définition et importance de l'art des vers ; principe fondamental de notre versification. — 2. Le rythme et l'accent. — 3. Division du sujet.
1. Uêfinition et împortaDce de l'art de» vers ; prin cipe fondamental de notre versification La versification est à la fois un art et une science. Pour le poète c'est l'art des vers ; pour le critique, c'est la science des lois qui président à la facture du langage mesuré.
Il importe à tous ceux qui s'instruisent de connaître les principales règles de l'art des vers. La versification sans doute n'est pas la poésie ; mais c'est le langage tout à fait 7 particulier par l'entremise duquel elle se communique à nosj sens et à nos âmes. Impossible de jouir pleinement de toutes les beautés et de toutes les vérités que le génie des poètes — français ou nôtres — a fait resplendir, si leur langue divine demeure pour nous un idiome étranger, si nous ne distinguons autre chose dans les vers que des lignes inégales et vaguement sonores.
Le vers (1) est un assemblage rythmique de mots disposés") d'après des lois fixes. Deux choses constituent le vers fran-/ çais : la mesure et la rime. On peut le définir d'une façon/ plus précise. " Un composé d'un certain nombre de syllabesX
{\) Du latin versus, sillon, ligne, rangée, parce que les vers sont alignés les uns au-dessous des autres.
dont la dernière, la rime, doit se retrouver dans un autre vers, soit précédent, soit suivant," La rime sépare, à l'audition, les groupes de mots que nous appelons vers ; c'est, selon l'heureuse expression de Sainte-Beuve, " le coup de cloche," qui nous avertit de la fin du vers.
2. liC rythme et l'aeeen! . — Le rythme est la symétrie des sons, la proportion qu'ils ont entre eux et leur succession régulière. Le rythme est instinctif chez l'homme : les forgerons sur leur enclume, les marins en tournant le cabestan, les agriculteurs en battant le blé, observent, sans le savoir, les lois du rythme.
La danse est le rythme dans le mouvement ; la musique, le rythme dans les sons inarticulés ; et la poésie, le rythme dans les sons articulés, le langage.
Le rythme n'a pas trait au plus ou moins de rapidité des
mouvements, il ne s'occupe que de leur succession : la danse
et la musique n'en connaissent que deux d'où s'engendrent
tous les autres : binaire, à deux temps (|), ternaire, à trois
^ temps (I).
Ce qui constitue le rythme dans la langue française, c'est I l'accent, c'est-à-dire l'élévation et l'arrêt de la voix sur cer- ^taines syllabes sonores, dont l'heureuse distribution instinctivement sentie des grands poètes, quoique non formulée en lois, fait l'harmonie de leurs vers. Quand on lit :
Lej'oMT I n'est pas plus j^wr | que le fond \ de mon cœur,
il est impossible de méconnaître que la voix se lève ou s'arrête un peu sur les syllabes écrites en italiques ; il existe donc un accent rythmique sur les 2®, 6®, 9® et 12® syllabes. Cet autre vers :
Oui, je viens ( dans son temple ( adorer | l'Eternel,
est évidemment composé de quatre ^iecis de trois syllabes, — de quatre rythmes ternaires. Autres exemples :
Mes pleurs | du sentiment lui rendirent l'usage.
(Racine, Athalie.)
J'aime | le son du cor | le soir | au fond des bois.
(ViONY.)
Lorsqu'après la bataille | atroce et furieuse.