AMPLIFICATION ORATOIRE
voix bien réelles qui lui ont dit, en syllabes bien distinctes : " Va, fille de Dieu. " La lumière qui a frappé ses yeux, ce n'est pas la pluie d'or du soleil criblant le feuillage du Bois chenu : ce sont bien les auréoles divines des clartés surnaturelles dont s'enveloppent les anges et les saints en mission sur la terre.
Nous croyons utile de rappeler ici, encore une fois, et de résumer tous les procédés possibles, au dire des rhéteurs, de l'amplification oratoire ou poétique. Beaucoup d'écrivains, nous ne l'ignorons pas, ont répété après Voltaire que la révélation de ces moyens n'apprenait que " l'art d'être diffus." Il n'importe : mieux vaudra toujours, pour les débutants, " surabondance que stérilité."
(a) Les topiques. — Les lieux oratoires ne sont pas autant des répertoires de preuves que des méthodes de développements. Les uns considèrent les objets en eux-mêmes, dans leur essence, leur nature, leurs éléments constitutifs, leurs qualités : la définition et Vénumération ; les autres étudient la chose dans ses relations avec d'autres objets : la comparaison, le contraste, la gradation, les causes et les effets, l'hypothèse, le témoignage, l'anecdote, la citation, etc.
(6) Les figures de pensées qui, chez les anciens, faisaient partie des lieux oratoires. En effet, les unes sont plus propres à instruire, d'autres à plaire, d'autres à émouvoir ; toutes correspondent ainsi au triple objet de l'éloquence. (1)
(c) Les mots eux-mêmes, par leur synonymie, leurs nuances, leur propriété de s'associer les uns aux autres (2), leurs changements de signification surtout et leurs différentes manières d'être agencés dans la phrase. (3)
Choisir les mots, construire les phrases, dit Taine, semble un mince talent, plus digne d'un grammairien que d'un écrivain. Cependant, sans ce don, tous les autres sont comme s'ils n'étaient pas. Formez des caractères avec la conception la plus précise et la plus forte ; suivez de l'esprit toutes les actions de votre personnage, ses paroles, les inflexions de sa voix: votre œuvre est encore enfermée en vous-même. Ce sont les mots et les phrases qui en feront
(1) VArt d'écrire, pp. 120-150.
(2) h' Art d'écrire, pp. 63-75.
(3) Ibid, pp. 104-120.
sortir les personnages ainsi créés, pour les montrer au public et au jour. Ils sont comme le corps qui reçoit l'âme, la rend palpable, la manifeste par une forme et des couleurs... Les plus heureuses pensées, dignes du meilleur style, périssent misérablement sous le mauvais langage qui leur est uni.
(d) Les tours de phrase (1) enfin, et l'art savant de développer la période (2). " La phrase oratoire, dit encore Taine, est la période, c'est-à-dire l'expression d'une idée complète qui marche avec un large cortège de propositions secondaires, toutes entourées de plusieurs idées particulières, comme une armée disciplinée qui, d'un mouvement unique, s'avance vers un but marqué. La harangue, naturellement grave, a besoin de cette forme si simple ; aussi bien l'éloquence, pour produire la persuasion, doit réunir sous l'idée dominante toutes les idées secondaires qui la prouvent, et appuyer sur celles-ci toutes les idées plus particulières qui peuvent les soutenir."
Voici, à l'usage des commençants, un petit exercice pour former à l'art d'arroiidir une phrase en période. On pourra le répéter sur telle sentence que l'on voudra.
A deux membres.
Pourquoi voudriez-vous être plaint et respecté dans vos malheurs, I vous, qui, dans vos prospérités, avez montré tant de dureté et d'insolence ?
A trois membres.
Pourquoi voudriez-vous être plaint et respecté dans vos malheurs, j vous, qui, dans vos prospérités, avez montré tant d'insolence, j vous qui n'avez jamais accordé une larme, un regard aux infortunés ?
A quatre membres.
Pourquoi voudriez-vous être respecté dans vos malheurs, I pourquoi voudriez-vous qu'on fût sensible à vos peines, | vous, qui, dans vos prospérités, avez montré tant d'insolence, | vous qui n'avez jamais accordé une larme, un regard aux infortunés ?
Quoi qu'il en soit, dans l'amplification, il faut éviter la difusion, les longueurs, Vexagération et la divagation :
1) 'L'' Art d^ écrire, pp. 80-
2) Ibid., pp. 163-168.