Eloquence de la tribune ; éloquence militaire
— L'éloquence de la tribune, appelée aussi éloquence politique ou parlementaire, comprend tous les discours qui sont prononcés sur les affaires publiques, dans les parlements, dans les conseils des ministres, et, en général, dans les assemblées politiques. — C'est le plus beau, le plus vaste théâtre où puisse briller l'éloquence profane. " La tribune, dit Berryer, est le champ de bataille des intelligences." A Les principales sources des arguments employés par l'orateur de la tribune sont : l'honnête, l'utile, le nécessaire, le facile et l'agréable, soit qu'il s'agisse d'exhorter ou de dissuader. " C'est au nom de l'équité, de la gloire ou de l'intérêt pulilic, que doit parler l'orateur qui monte à la tribune." (Rendu.) — Aussi bien l'orateur politique, pour être à la hauteur de sa mission, devrait posséder les qualités suivan-
(1 ) A. Mazure, Nouvelle Rhétorique.
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tes : probité, patriotisme, science, clarté d'élocution et talent d'improvisation ; on les trouve rarement réunis dans le même homme public.
Les plus célèbres orateurs politiques sont : Démothène, Eschine, Cicéron, César et Hortensius dans les anciennes républiques d'Athènes et de Rome Chez les peuples modernes, nous rencontrons en
Angleterre, Chatam, Burke et Fox ; en Irlande, le grand O'Connell.
En France, au temps de l'Assemblée constituante de 1789 : Mirabeau, Maury, Cazales et Barnave Sous la Convention : Vergniaud,
qui, malgré son ton déclamatoire, s'éleva parfois jusqu'à la plus haute éloquence.
Sous la Restauration, nous trouvons Martignac et le général Foy.
Sous la monarchie de Juillet, notre tribune se glorifie des noms de Berryer, Thiers, des deux Dupin, Guizot et Montalembert ; de Mun, sous la troisième république.
Par un petit nombre de discours prononcés devant le parlement espagnol, Donoso Cortès s'est placé au premier rang des orateurs contemporains.
Quelques exemples :
A la réunion des Etats généraux, en 1788, Mirabeau, offensé de voir sa candidature repoussée par la cHSBfB?ë"Tr5s nobles d'Aix, fit entendre ces fières et menaçantes paroles :
Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont impla • cablement poursuivi les amis du peuple ; et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un dans leur sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier des Gracques, de la main d'un patricien ; mais, atteint d'un coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs : et de cette poussière naquit Marius ; Marins, moins grand pour avoir exterminé les Cimbres que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse.
Vingt-deux ans plus tard, le général Foy, répondant à ceux qui lui demandaient : " Qu'est-ce que l'aristocratie ? " ne se contentait pas d'allusions historiques :
L'aristocratie 1 je vais vous le dire : l'aristocratie, c'est la ligue, la coalition de ceux qui veulent consommer sans produire, vivre sans travailler, occuper toutes les places sans être en état de les
remplir, envahir tous les honneurs sans les avoir mérités, voilà l'aristocratie! (1)
Voici l'exorde du premier discours que le fameux orateur prononça devant la Chambre (1819), pour appuyer la pétition d'un vieux soldat amputé réclamant contre la réduction de son traitement de légionnaire :
Pendant un quart de siècle, presque tous nos citoyens ont été soldats ; depuis la paix, nos soldats sont redevenus citoyens. Souvenirs, sentiments, espérances, tout fut, tout est resté commun entre la masse du peuple et notre vieille armée. Aussi les paroles qui s'élèvent de cette tribune, pour consoler de nobles misères, sont-elles recueillies avec avidité dans les moindres hameaux : il y a de l'écho en France, quand on prononce ici les noms d'honneur et de patrie.
Lorsque Royer-Collard fit son entrée à la Chambre des députés, c'était au plus fort des représailles royalistes ; Ney avait été sacrifié, et les dénonciations se multipliaient. Sa conscience d'homme intègre lui dicta ces éloquentes paroles :
Les confiscations que vous demandez, sous le nom d'indemnité, aux coupables, sont l'âme et le nerf des révolutions ; après avoir confisqué parce qu'on a condamné, on condamne pour avoir à confisquer. La férocité se rassasie, la cupidité jamais. Les confiscations sont si odieuses, que la Èévolutien en a rougi, elle qui ne rougit de rien. D'ailleurs, les grands coupables ont déjà subi la peine capitale : ferez-vous réagir contre eux votre loi ? Faites-les donc sortir du tombeau, pour qu'ils entendent de la bouche de leurs juges cette condamnation nouvelle qui ne leur a pas été prononcée.— {Séance du 5 octobre 1821.^
Exorde encore du discours prononcé par le comte de Martignac devant la Cour des pairs (1831), pour la défense du prince de Polignac, son adversaire politique :
Pairs du royaume, une de ces grandes crises que la Providence permet sans doute pour l'instruction des peuples et des rois a renversé une dynastie, élevé un trône, et fondé sur des bases nouvelles une autre monarchie héréditaire. Ce sceptre en éclats, cette couronne tombée, ces pouvoirs élevés sur les débris des pouvoirs
(1) Nous citons ces paroles comme un petit modèle de tour oratoire /inutile de faire remarquer que l'appréciation qu'elles expriment est tout à fait injuste et fausse. — Voir Cormenin : Le Livre des Orateurs.
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détniits, cette réaction tempérée, mais immense, qui embrasse toutes les parties de notre corps politique, offrent à la méditation le plus vaste exemple des vicissitudes auxquelles sont soumises la vie des hommes et celle des Etats.
Les montagnes d'Ecosse cachent au monde le monarque puissant dont les armes ont renversé naguère ce boulevard de la barbarie qui avait bravé jusqu'à lui la civilisation et la chrétienté. Quelques jours à peine ont marqué l'intervalle entre une glorieuse victoire et la plus épouvantable des chutes, et le despote vaincu n'avait pas encore touché le sol qui lui promettait un asile, que le roi vainqueur cherchait une terre hospitalière qui voulut s'ouvrir à son exil. (1)
Autour de nous tout est changé, les choses et les hommes. Un autre drapeau a |remplacé celui qui flottait sur nos édifices ; un autre serment a pris Dieu à témoin d'un engagement nouveau. L'origine du pouvoir royal et ses limites, la constitution du premier corps de l'Etat, et les grandes clauses du pacte fondamental qui nous lie, tout s'est modifié ; tout a subi l'influence de cette secousse profonde qui a saisi jusque dans ses bases notre édifice social.
Au milieu de tant d'événements passagers et mobiles, de tant de choses qui naissent de l'action, et que la réaction détruit, une seule reste immuable, éternelle, inaccessible aux passions, indépendante du temps et des événements : c'est la justice.
Quelle que soit la bannière qui flotte sur son temple, quel que soit le pouvoir suprême au nom duquel elle rend ses arrêts, pour elle rien ne s'altère, rien ne s'émeut, rien ne change : ses devoirs sont invariables, car elle a toujours pour règle unique la vérité et la loi.
De Lamartine nous citerons les derniers mots de sa réponse, du haut du perron de l'Hôtel-de-Ville de Paris, (fév. 1848), aux insurgés qui lui réclamaient avec des menaces de mort la reconnaissance officielle du drapeau rouge :
Si vous m'enlevez le drapeau tricolore, vous m'enlevez la moitié de la force extérieure de la France, car l'Europe ne connaît que le drapeau de ses défaites et de nos victoires dans le drapeau de la République et de l'Empire ! En voyant le drapeau rouge, elle ne croira voir que le drapeau d'un parti. Songez combien de sang il vous faudrait pour faire la renommée d'un autre drapeau I Le drapeau rouge d'ailleurs, je ne l'adopterai jamais ; et je vais vous dire dans un seul mot pourquoi je m'y oppose de toutes les forces
(1) Départ de Charles X après sa glorieuse expédition d'Alger.
de mon patriotisme : c'est que le drapeau tricolore, citoyens, a fait le tour du monde avec la République et l'Empire, avec vos libertés et vos gloires, et que le drapeau rouge n'a fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple.
On accuse Thiers de mépris pour le peuple. Il 'distingue alors entre le vrai peuple et la " vile multitude, " dont il trace le sinistre portrait, à travers les âges et les pays :
Cette misérable multitude a livré à tous les tyrans la liberté de toutes les républiques. C'est cette multitude qui a livré à César la liberté de Rome pour du pain et du cirque.
C'est cette même multitude qui, après avoir accepté du pain et du cirque, égorgeait les empereurs ; qui tantôt voulait du misérable Néron, et l'égorgeait quelque temps après, parce qu'elle le trouvait trop sévère ; qui voulait débaucher Othon ; qui prônait l'ignoble Vitellius, et qui, n'ayant plus le courage même des combats, livrait Rome aux Barbares.
C'est cette multitude qui a livré aux Médicis la liberté de Florence ; qui a, en Hollande, dans la sage Hollande, égorgé les Witt, ces vrais amis de la liberté ; c'est cette vile multitude qui a égorgé Bailly, et applaudi au supplice — qui n'était qu'un abominable assassinat— des Girondins, qui a applaudi ensuite au supplice mérité de Robespierre, qui applaudirait au nôtre, au vôtre, qui a accepté le despotisme du grand homme qui la connaissait et savait la soumettre, qui a ensuite applaudi à sa chute et qui, en 1815, a mis une corde à sa statue pour la faire tomber dans la boue. Voilà ce que c'est que cette multitude à travers toute l'histoire (1).
Enfin, à défaut d'un extrait de P. de Cassagnac orateur, nous citerons l'article que le célèbre député-journaliste écrivit à l'occasion de la mort tragique deGambetta (31 déc. 1882).
Il s'était levé contre Dieu. Il est [tombé ! C'est épouvantable, mais c'est juste.
Et quelle mort ! Une mort sans gloire, sans éclat, une mort bête!
Ah ! s'il avait roulé sous une balle allemande pendant la défense nationale ; si, pareil à Collot d'Herbois, à Robespierre jeune, il eût marché, à l'ennemi, ceint de l'écharpe tricolore, et le sabre à la main, et que la mitraille l'eût broyé !
Si même il avait été enseveli sous les pavés disjoints d'une barricade, comme Baudin son client posthume, il y aurait eu, tout autour de son front pâli, l'auréole qui voltige, lumineuse et poétique, et qui, de loin à travers les âges appelle le regard des générations nouvelles et surexcite leur piété patriotique I
(1) Discussion delà loi électorale, 26 mai 1850.
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Mais non, rien de tout cela... Il est mort, conservant jusqu'à la dernière heure sa cornaissance tout entière et voyant passer devant ses yeux, démesurément ouverts par la fièvre, toute sa vie passée, son enfance où il priait encore, ayant gardé les doux et religieux préceptes de sa vieille mère I
Il a dû se rappeler, dans cette longue et affreuse agonie, qu'il
avait fait enterrer civilement, sans prêtre, cette pauvre femme
Lui non plus n'avait pas de prêtre à son chevet.
Intelligent comme il l'était, il savait pourtant que Dieu existe, et il a dû, comme tous les mourants, l'apercevoir du bas de ce matelas sur lequel il se tordait... Ah I s'il avait été libre I s'il avait osé I
Mais les amis étaient là, comparses sinistres de sa vie passée, complices des crimes contre Dieu. Et comment se déjuger, comment s'exposer à la risée de tous ces gens qui se portent bien, eux, qui n'ont pas encore peur, et dont l'heure n'a pas encore sonné ?
Ce dernier moment a dû être terrible, et ce n'est pas sans un frisson que nous oublions volontairement toutes les douleurs de ce corps qui a péri, pour songer aux tortures de l'âme qui s'est envolée dans l'angoisse efirayante et dans l'éternel remords !
A l'éloquence politique se rattache l'éloquence militaire. Celle-ci comprend les harangues prononcées par le général devant ses troupes au début de quelque action décisive, pour ranimer ou exciter le courage des soldats ; et les proclamations que les commandants modernes font afficher ou distribuer aux troupes dans les mêmes circonstances. — Proclamation lancée par Bonaparte au lendemain de la bataille d'Austerlitz :
Soldats, je suis content de vous; vous avez, à la journée d'Austerlitz, justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité ; vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une armée de cent mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et d'Autriche, a été, en moins de quatre heures, ou coupée ou dispersée ; ce qui a échappé à votre feu s'est noyé dans les lacs.
Suivent des détails sur la bataille et des considérations particulières sur ses résultats. L'empereur termine ainsi :
Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie seraaccompli,je vous ramènerai en France : là vous serez l'objet de mes tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire : " J'étais à la bataille d'Austerlitz, " pour que l'on vous réponde : *' Voilà un brave ! "
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2. Ii'£loqneiice du barrean. — L'éloquence judiciaire ou du barreau a pour objet les questions de "fait" ef'de droit" portées devant les tribunaux, et soumises à l'appréciation des jurisconsultes et des magistrats.
Elle comprend : 1** les réquisitoires^ c'est-à-dire les discours qu'un magistrat public prononce pour requérir, au nom de la société, une peine contre les délits ou les crimes ; 2** les plaidoyers, c'est-à-dire les discours que prononce l'avocat chargé de défendre les intérêts de son client ; 3*' les mémoires ou facturas, c'est-à-dire les discours que les avocats distribuent aux juges dans les affaires importantes ; 4** les rapports des procès, c'est-à-dire les discours faits par l'un des juges pour résumer les débats, balancer les preuves des deux parties adverses, et mettre ainsi le tribunal en état de prononcer avec impartialité ; 5** enfin les mercuriales, ainsi nommées parce qu'elles se prononçaient le mercredi {Mercurii dies) après la semaine de Pâques, étaient des discours dans lesquels un des premiers magistrats rappelait leurs devoirs aux hommes de robe et signalait les désordres commis dans l'administration de la justice. — Les discours de rentrée prononcés dans nos cours d'appel après leurs vacations, se rapprochent des mercuriales. D'Agnesseau a laissé dans ce genre des œuvres très estimables.