ÉLOQUENCE DU BARREAU
d'une seule compagnie de grenadiers, il emporte à l'ennemi plusieurs pièces de canon et douze cents prisonniers ; soit qu'à Paradis, avec quatre-vingts hommes, il parvienne à culbuter trois mille Eusses j soit enfin que, dans les plaines d'Iéna, voulant raflermir contre le danger ses gens, qui chancelaient, il s'élance seul sur le plateau, sous un feu effroyable d'artillerie et de mousqueterie, et rallie la troupe par ce froid courage ; partout éclatent à la fois et sa bravoure et sa volonté ferme de remplir les ordres de ses chefs. Le voici pourtant traduit devant vous comme traître et rebelle I Ah! si jamais des magistrats ont été appelés à protéger le sort d'un homme de bien ; si jamais ils ont pu faire connaître, par une sentence solennelle, à quel degré d'estime ils savent placer la vaillance, le désintéressement et la loyauté, certes, c'est aujourd'hui que l'occasion leur en est offerte. Vous pouvez noblement venger des injustices de la fortune un capitaine intrépide qui, méprisant ses caprices et ses faveurs, exempt de reproches et de crainte, ne se détourna jamais du sentier de ses devoirs ; un guerrier qui sut allier au brillant éclat de notre âge la bonne foi de nos aïeux, qui prit sa part de toute la gloire du siècle sans en partager la corruption : esclave de sa parole, soumis à ses chefs, cher à ses compagnons d'armes, estimé de l'ennemi et redouté des âmes corrompues, parce qu'il fut toujours sincère et irréprochable.
(Berryer, Plaidoyers, t. I.)
l'historien doit avoir sa liberté d'appréciation. (1^
La double tâche de l'historien est très nettement indiquée. Il a deux choses à faire : il raconte et il juge. 11 raconte avec vérité, et il juge avec liberté. Il raconte avec vérité, c'est la première condition, et quant à moi, je la tiens pour absolue. (2) Après avoir raconté avec vérité, il juge avec liberté ; du moment qu'on remplit la première condition, on a un champ sans limites pour remplir la seconde.
Imaginez-vous ce que serait l'histoire si l'écrivain n'avait pas le courage ou le pouvoir de juger, d'apprécier, de blâmer ce qui lui paraît blâmable, d'estimer, de louer, d'élever ce qui lui semble digne d'éloges ? Comment ! sous les yeux du lecteur passeraient les faits coupables ou vertueux, les grands hommes ou les criminels, sans qu'un mot de l'écrivain vint indiquer la valeur de chacun d'eux et l'estime qu'il mérite, sans que l'écrivain paraisse ému des forfaits ou des grandes actions qu'il raconte 1 Le lecteur peu à peu s'habituerait à lire froidement ce que l'écrivain aurait raconté froidement: bientôt s'efiacera la distinction du bien et du mal ; l'histoire, comme une loi menaçante l'aura faite, ne sera plus qu'une
(1^ Extrait du plaidoyer pour Mgr Dupanloup accusé d'avoir diffamé dans un écrit la mémoire d'un de ses prédécesseurs (MgrRousseaux) sur le siège épiscopal d'Orléans.
(2) Comparer Cicéron. Le V Orateur, II, xv.
œuvre immorale et le passé ne pourra plus servir de leçon à l'avenir. Remarquez la marche que suivent les idées ! On commence par interdire d'apprécier, on punit le blâme, on finira par punir l'éloge, par interdire de louer les grands hommes. On arrive à ce temps où, selon Tacite, on punit de mort l'écrivain qui loue Helvidius ou Thraséas et on livre ses écrits aux flammes I Voilà où l'on arriverait avec ce principe, que l'historien qui raconte véridiquement n'est pas libre pour l'appréciation des faits qu'il raconte.
Mais on se récrie. Voyez donc : On va troubler la cendre des morts I Dans la plainte, on répète quatre fois : Vous allez frapper la pierre du tombeau ; vous portez atteinte à la tombe. Eejetons toutes ces figures. Le pieux asile de la tombe reçoit également la dépouille de l'homme vertueux et du criminel. On n'a jamais entendu qu'elle les mit à l'abri des justices de l'histoire. L'histoire veille, raconte, est juge impartial, même en face du tombeau. On appelle cela de la calomnie, c'est la vérité qui se fait jour, qui éclate. On ne vit, surtout de la vie publique, qu'à cette condition. Du moment où vous y entrez, vos actes, vos paroles, vos actions bonnes ou mauvaises, n'ont pas seulement une influence sur votre temps et sur vos contemporains. Vous disparaissez. L'action que vous avez exercée dépasse les limites de votre vie. Votre souvenir sert encore de leçon, il excite encore des haines ou des sympathies, il appartient à l'histoire de dire si l'éloge ou le blâme doit s'attacher à votre nom.
Non, l'histoire ne peut être utile, elle ne doit être conservée qu'à la condition d'être libre, et l'homme public doit savoir, il est bon qu'il sache, qu'il n'a pas seulement à se préoccuper de l'opinion de tous ceux qui l'entourent, opinion trop souvent égarée, trop souvent factice, trop souvent injuste. Il est bon, quel qu'il soit, qu'il sache qu'après lui, en dehors de toutes ces influences locales, bien au delà de toutes ces passions contemporaires, il y aura une justice, la justice de la postérité ; elle ne s'exerce que par la voie de l'histoire libre ; ne supprimez pas ce grand encouragement pour les bons, ce salutaire eôroi pour les méchants.
Ainsi, tenons-le pour certain, la vérité avant tout doit être connue et l'appréciation doit être libre. Sans doute cette appréciation
nous enseigne ce que vaut le vice, ce que vaut la vertu.
(J. A. DuPAURE, 1798-1881.)
3. Li'éloquence sacrée ou de la cbaire. — L'éloquence de la chaire est celle où l'orateur, revêtu d'un caractère sacré, traite des sujets ayant pour but de faire connaître, aimer et pratiquer la religion, ses dogmes et sa morale. L'éloquence