‹ Poétique et rhétoriqueChapitre 85 sur 92 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

profonde pour discerner la vérité, et la séparer de l'erreur à laquelle elle est si souvent mêlée.

A méditer encore ces mots de deux maîtres historiens de notre temps: " Le travail delà critique n'est que l'élément négatif de l'histoire. Plus d'une fois, il faut suppléer à l'insuflBsance des documents par l'effort intense de l'esprit pour arriver à l'intuition du passé." (G. Kurth, Clovis.) — " L'historien véritable est fait d'un érudit doublé d'un voyant." (G. Boissier.)

3° JJimpartialité. Les deux précédentes qualités de l'historien relèvent de la science, celle-ci est du dom aine de la conscience. L'impartialité est le désintéressement de l'écrivain dans la recherche et la manifestation de la vérité. L'histoire ne doit ni dénaturer les faits pour les plier à un système, ni refuser à chacun sa part d'éloge ou de blâme. Il ne s'agit pourtant pas de la neutralité absolue, de l'impassibilité, de " la sereine indifférence du savant décrivant les cataclysmes de notre planète ou la métamorphose d'un insecte." (Taine.) Il n'y a aucune analogie entre des fléaux physiques, produits en vertu de lois fatales, et les faits historiques, résultat de l'activité humaine. Ceux-ci, quelque lointains qu'ils se placent, ne peuvent nous laisser indifférents. Au surplus, " les événements racontés touchent pour la plupart à des sentiments qui nous sont chers et dont ils furent la négation destructive ou l'affirmation féconde : attachement à la famille, à la patrie, à la religion, aux lois morales. Le lecteur lui-même s'accommoderait mal de ce flegme philosophique qui ne s'offense de rien." (Vincent.)

Les principaux obstacles à l'impartialité de l'historien sont : (a) Les passions politiques, " l'esprit de parti," qui ne veut rien voir de bon chez les adversaires, et, par contre, donne aux " siens" des mérites imaginaires, les excuse de leurs erreurs et de leurs crimes.

Xénophon, dans les Helléniques, Salluste, dans son Catilina, Lamartine, dans les Girondins, Louis Blanc, dans son Mist. de la Rév, Jranç. — Voici de ce dernier, un portrait plus flatté qu'on ne croirait de l'horrible Marat :

" J 'ai vu son buste, celui qui était aux Cordeliers ; je le vois encore. Sous un mouchoir brutalement nouéj sale diadème de cette tête

orgueilleuse, le front rayonne et fuit. La partie supérieure de la face est vraiment belle, la partie inférieure est épouvantable. Le roi des Huns devait avoir ce nez écrasé. Le dessus des lèvres, qu'on dirait gonflé de poison, est d'un reptile. Le regard qui monte et s'illumine, est d'un prophète. "

(6) Le patriotisme mal compris peut donner lieu aux mêmes appréciations erronées.

Tite-Live déclare qu'il entreprend l'apologie d'une race, " du premier peuple de la terre." C'est l'apothéose de la Ville éternelle, c'est un arc de triomphe qu'il dresse au peuple-roi, avec une vénération enthousiaste des temps passés : " Jamais, dit-il avec orgueil, il n'y eut de république si grande, si sainte, si riche en bons exemples..." Tout cela est très beau. Mais, précisément, cette intention de panégyrique et ce fanatisme pour la Rome républicaine et vertueuse eurent une influence plutôt fâcheuse sur l'Histoire de Tite- Live, et l'empêchèrent d'être toujours exacte et impartiale. (1)

(c) Les préjugés et l'esprit de système: Montesquieu, Michelet, Taine.

{d) Enfin le tempérament de l'écrivain : Saint-Simon, Michelet encore, Edgar Quinet, V. Hugo, lorsqu'il se mêle d'histoire.

C'est pourtant Saint-Simon qui a le mieux marqué en quoi consiste l'impartialité. Il écrit, à propos de ses Mémoires : " J'ai été infiniment en garde contre mes affections et mes aversions, et encore plus contre celles-ci, pour ne parler des uns et des autres que la balance en main, non seulement ne rien outrer, mais ne rien grossir, m'oublier, me défier de moi comme d'un ennemi, rendre une exacte justice et faire surnager à tout la vérité la plus pure. C'est en cette manière que je puis assurer que j'ai été entièrement impartial, et je crois qu'il n'y a point d'autre manière de l'être." (2) Que n'a-t il toujours été fidèle à ces principes !

Conclusion. — En résumé, l'histoire exige en outre de la science des faits, une réunion de qualités intellectuelles et morales qui se trouvent rarement dans un même homme. Il faut un esprit vaste et puissant capable d'envisager les faits dans leur ensemble, et d'en faire la synthèse ; une inteUîgence vive et pénétrante qui remonte aux premières

(1) Voir Levrault, Auteurs latins, (3t Mémoires de Saint-SimoB, t. Il,

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causes ; un jugement sûr et impartial, qui expose sans détour le bien et le mal, indépendamment de toutes les considérations d'intérêt individuel, sans passion comme sans parti pris ; par-dessus tout cela, il faut un sens moral élevé, un respect profond de la religion et de ses devoirs, qui n'abdique jamais.

Ainsi comprise, l'histoire avec ses grands devoirs est une sorte de magistrature, c'est un tribunal qui évoque les témoins du passé et les fait parler fidèlement, mais qui ensuite juge sans passion et sans faiblesse sous le regard de Dieu et de la postérité. (1)

«, L.a composition bistoriqne. — 1° Disposition des faits et unité d'ensern ble. Dans la conduite et l'arrangement de son sujet, le premier soin de l'historien doit être de lui donner le plus d'unité possible ; c'est-à-dire que son histoire ne doit pas se composer de parties décousues et sans rapport entre elles, mais liées par quelque principe commun qui présente l'idée d'une chose une, entière et complète.

L'unité est quelquefois extrêmement difficile à obtenir, et beaucoup d'historiens ne s'y sont point conformés. Comment en effet assujettir à l'unité cette foule de faits isolés, de nature si diverse, et qui paraissent n'avoir entre eux aucune connexion? Cependant, si l'on y réfléchit bien, on s'apercevra qu'il y a au milieu de tous ces événements une cause première à laquelle ils se rapportent presque tous; et si l'on sait la découvrir, ce sera un fil précieux qui conduira au milieu de ce labyrinthe. On verra alors les faits les plus divers s'expliquer, se grouper naturellement et devenir, pour ainsi dire, les membres d'un même corps. (2)

2" (a) Narrations ; elles doivent être rapides et dramatiques : Thucydide, Xénophon {Anahase)y la plupart des historiens modernes, (b) Portraits, qui évoquent un personnage, non seulement avec ses qualités morales, mais avec sa physionomie extérieure, son geste, sa pose, son costume, (c) Descriptions de pays, de villes, de batailles, de champs de bataille,

(1) Le P. Mestre, Rhétorique.

(2) Lefranc, Rhétorique.

etc. : vivacité et couleur locale. Les scènes et les personnages sont ainsi replacés dans leur cadre naturel, au lieu de flotter dans un monde vague et mort.

3" Le style. L'historien est à la fois un témoin et un juge. Le ton de l'histoire sera donc, en général, simple et grave, comme celui d'un témoin qui dépose devant un tribunal ; point d'emphase ni de déclamation, point de figures recherchées. Cependant l'historien est juge aussi, le droit lui appartient de louer et de blâmer ; il saura donc, dans l'occasion, faire entendre une protestation indignée au nom de la religion et de la justice. Le style alors s'élèvera, et pour tout dire en un mot, il demeurera constamment en harmonie avec le sujet.

7. lies diTisionsde l'histoire. — On distingue : 1" L'histoire universelle, qui est le résumé de la civilisation, chez les principales nations, depuis l'origine du monde ; elle se divise en histoire ancienne, du moyen-âge, moderne et contemporaine ; 2" L'histoire générale, qui expose les rapports de plusieurs peuples entre eux, par exemple, l'histoire de l'Europe, l'Histoire générale de l'Eglise ; 3" L'histoire particulière qui étudie soit un peuple : la France, l'Angleterre, les Etats-Unis, le Canada, soit une époque : le siècle de Louis XIV, soit une manifestation de la vie sociale : guerres, révolutions, législation, religion. Celle-ci comprend : (a) les travaux d'érudition, ou monographies ; (b) les biographies, ou hagiographies, si elles ont pour objet les vies des saints ; (c) les mémoires.

Les Mémoires sont des témoignages, des souvenirs, dans lesquels des hommes, généralement marquants, déposent les événements dont ils ont été témoins et auxquels ilsont'été plus ou moins mêlés. Les qualités des écrits de cette espèce sont la véracité ou fidélité; la sagacité dans l'observation et la sûreté d'information ; enfin, l'élégante simplicité du style. (Verest.)

Ajoutons encore l'histoire littéraire; car "la littérature, a dit excellemment Nisard, est l'expression d'un siècle, le miroir d'une race, le résumé d'une civilisation."

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